Déclaration de M. Bernard Kouchner, ministre délégué à la santé, sur l'accès aux soins pour tous les malades du Sida dans le monde, Genève le 28 janvier 2002.

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Circonstance : Premier conseil d'administration du Fonds mondial contre le Sida, la tuberculose et la malaria à Genève le 28 janvier 2002

Texte intégral

Monsieur le Président,
Je voudrais, au nom de la France, mais aussi de l'Allemagne, de l'Espagne et du Luxembourg, qui partagent avec nous ce siège au Conseil d'Administration vous dire combien cette réunion est importante à nos yeux.
Car enfin se concrétise aujourd'hui l'espoir né l'an dernier d'une initiative majeure à laquelle la France a très tôt, et de façon constante, apporté son soutien.
Il est juste que le fonds s'engage sur le front de la lutte contre le paludisme et la tuberculose, ces deux grands tueurs du Sud. Mais la lutte contre le SIDA doit demeurer la priorité des priorités.
Face à ce qui est en passe de devenir une épidémie sans précédent dans l'histoire de l'humanité, il faut apporter une réponse sans précédent. Avec une stratégie très souple, dont je comprends mal qu'elle continue à faire l'objet de polémiques et même de certains refus plus ou moins explicites. Une stratégie qui associe la nécessaire prise en charge des malades à l'indispensable prévention.
Il faut rompre avec cette absurde façon de les opposer l'une à l'autre quand il est clair qu'elles sont étroitement, indissociablement, liées ; il faut donc amplifier massivement, et développer qualitativement, les efforts de prévention.
II faut dans le même temps permettre un meilleur accès aux soins pour les malades, y compris aux médicaments les plus récents qui ont fait chuter la mortalité de 70% dans les pays riches. Pas seulement bien sûr un accès aux médicaments, car il faut également renforcer la prise en charge communautaire, le soutien psychosocial.
Pas pour tout le monde tout de suite, évidemment, car chacun sait que dans un premier temps, il ne sera pas possible de proposer des traitements à l'ensemble des millions de personnes qui en ont besoin. Mais quel est l'autre terme de l'alternative ? ne soigner personne parce qu'on ne peut pas soigner tout le monde ? Cette prétendue philosophie de l'équité est à mon sens criminelle. L'accès pour tous, l'équité réelle ne peut pas être un impératif immédiat mais un objectif à poursuivre avec détermination.
Et que l'on ne vienne plus nous dire que ces traitements sont trop chers, que proposer des traitements antirétroviraux est une aberration économique. Le rapport réalisé, à la demande de l'OMS, par un groupe prestigieux d'économistes issus des quatre coins du globe, vient enfin de tordre le coup à ces inepties meurtrières.
Quand à la capacité des malades d'Afrique ou d'ailleurs de suivre des traitements complexes que certains ont osé contester, la réalité de terrain scientifiquement évaluée a montré qu'elle n'était pas différente au Nord et au Sud.
Mais pour permettre un meilleur accès aux traitements, il faut renforcer la capacité des structures de santé à prendre en charge les malades.
C'est le sens de la proposition que j'ai faite il y a quelques mois d'une initiative de solidarité hospitalière internationale qui vise à développer des partenariats entre nos hôpitaux du Nord et les structures de santé en Afrique, en Asie et ailleurs.
Et je suis heureux de voir que cette idée, dont le nom de baptême est désormais "Esther" a pris corps, qu'elle est devenue une réalité à laquelle participe une dizaine de pays européens mais aussi désormais les Etats Unis, en association étroite avec l'OMS et l'ONUSIDA.
De nombreuses missions exploratoires ont déjà eu lieu et déjà certains projets ont été finalisés, entre le Sénégal et la France, entre le Rwanda et le Luxembourg par exemple. Et d'autres vont suivre dans les jours à venir, avec l'Espagne, l'Italie...
Le Fonds, et donc la Communauté internationale, tirera sa crédibilité de sa capacité à être rapidement et efficacement opérationnel. Et dès les premières décisions, dès notre prochain rendez-vous d'avril à accorder des financements, sans qu'aucune composante ne soit oubliée, de la prévention du paludisme, du traitement de la tuberculose, à la prise en charge des médicaments antirétroviraux.
Mais pour cela, aucun besoin d'un mécanisme particulier. Sachons plutôt installer très vite les procédures pérennes qui nous permettront d'assurer la rapidité des décaissements, grâce à l'engagement politique que nous saurons manifester.
Ces procédures, Monsieur le Président, doivent à tout prix éviter d'aboutir au développement d'une nouvelle bureaucratie. Il nous faut en particulier un Secrétariat exécutif efficace, resserré et qui permette au Conseil d'Administration de prendre les bonnes décisions, rapidement.
Pour ce qui concerne l'évaluation scientifique, le groupe de travail co-animé par la Thaïlande et la France a abouti je le crois à des propositions satisfaisantes et largement consensuelles, II faut que le Comité scientifique, organe déterminant pour la meilleure préparation des décisions du Conseil, soit très vite opérationnel. Veillons à ne pas alourdir inutilement les structures que nous mettons en place, et à utiliser le plus souvent dans cette perspective les agences spécialisées, OMS et ONUSIDA.
Enfin, Monsieur le Président, les procédures du fonds doivent permettre à chacun d'accéder aux financements dans le respect de la pluralité des demandes. Personne ne comprendrait par exemple que les pays africains francophones, ou que les pays d'Amérique latine, ne puissent formuler leurs propositions dans leur langue usuelle. C'est pourquoi nous demandons que la pluralité des langues d'expression soit effectivement assurée à la fois pour la rédaction des projets et les demandes faites au Fonds, mais aussi, j'y insiste, pour les travaux du Conseil d'Administration. Il ne serait pas normal, ni acceptable pour la France, que nous nous installions dans un système d'expression unique qui crée plus de frustration que d'économies et qui suscite plus d'incompréhension que d'efficacité.
Enfin, Monsieur le Président, je souhaite que nous puissions adopter dès demain nos statuts et nos modes de fonctionnement, même si le groupe de travail doit se réunir toute la nuit, car le plus mauvais signal serait donné à la Communauté internationale si nous montrions notre incapacité à fixer dans cette première réunion constitutive les règles du jeu agréées par chacun d'entre nous. Alors seulement nous serons en mesure de trouver les premières réponses aux espoirs de tous ceux pour qui cette initiative est née et, dès le mois d'avril à New York, de commencer concrètement à relever ce défi majeur.
(Source http://www.delegfrance-onu-geneve.org, le 15 mars 2002)