Interviews de M. Hubert Védrine, ministre des Affaires étrangères, au "Journal du Dimanche" le 1er août 1999 et à "Paris Match" le 2, sur la "refondation" des relations franco-algériennes, la violence, les Français en Algérie, les relations économiques entre les deux pays et l'implantation d'entreprises françaises, la réouverture des consulats, des centres culturels et des services d'Air France et la question des visas, la prochaine visite de MM. Chirac et Jospin en Algérie.

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Texte intégral

ENTRETIEN AVEC L'HEBDOMADAIRE
"LE JOURNAL DU DIMANCHE"
(Paris, 1er août 1999)
Q - Quel bilan tirez-vous de votre voyage à Alger ? L'Algérie a-t-elle vraiment changé ?
R - Je tire un bilan très positif. L'Algérie sort de la tragédie.
Le président Bouteflika est à la tête de l'Etat. La situation est nouvelle. C'est notre conviction. Rien ne m'obligeait à aller dès maintenant en Algérie, sauf le désir du président de la République et du gouvernement de répondre à la main tendue par le président Bouteflika.
Q - Les autorités françaises avaient pourtant émis des inquiétudes quant à la façon dont a été élu Bouteflika...
R - Nous avions dit notre préoccupation sur le déroulement de la campagne électorale et les conditions de l'élection. Mais, depuis lors, il s'est passé quelque chose. Le président Bouteflika est là, il a fait des déclarations, des gestes qui montrent une vraie ouverture, à la fois sur le plan intérieur, avec le projet de loi sur la concorde nationale, et sur le plan international, en ce qui concerne le Maroc, le Proche-Orient et notre pays. Il n'a pas hésité à déclarer que, pour lui, la relation avec la France était fondamentale, et à parler français. Il a invité le président Chirac, ainsi que le Premier ministre, à se rendre en Algérie. Quant aux Algériens, y compris ceux qui s'étaient posé des questions, ils attendent beaucoup de cette nouvelle donne.
Q - Il n'empêche, hier la presse algérienne annonçait l'assassinat de sept membres d'un groupe de légitime défense au sud d'Alger...
R- Il y aura encore longtemps, malheureusement, des actes de violence de ce type. Ils ne peuvent être interrompus complètement du jour au lendemain. Mais il suffit de se rappeler ce qu'était la situation il y a quatre ans, voire deux, pour constater que l'on est dans une situation radicalement différente. Le climat a changé. Un air de liberté est revenu dans Alger. Les Français d'Algérie que j'ai rencontrés au cours de ma visite m'ont dit: "Depuis quelques mois, on n'a plus peur".
Q - Concrètement, comment relancer les relations franco-algériennes ?
R - C'est l'objectif. J'ai même parlé de refondation, car voilà très longtemps qu'il n'y avait pas eu dans les relations franco-algériennes un tel moment charnière où l'on peut aller de l'avant sur les plans politique, diplomatique, culturel, économique. Pour cela, il faut régler un certain nombre de problèmes hérités des années de tragédie. Sur la question des visas, Jean-Pierre Chevènement et moi-même avons déjà renversé la tendance : nous sommes remontés de 50 000 à plus de 150 000 visas. Il ne s'agit pas de chiffres fixés a priori. Nous avons défini des conditions et des catégories de gens à qui nous donnerons des visas de façon plus libérale. Le consulat d'Alger a été complètement refait et inauguré il y a quelques semaines. C'est maintenant un de nos consulats, dans le monde, qui offre les meilleures conditions d'accueil et d'attente. L'objectif politique est de rétablir une situation normale et, à terme, de fermer le bureau de Nantes, où avaient dû être repliés nos agents au plus fort de l'insécurité en Algérie. J'ai annoncé, par ailleurs, la réouverture des consulats de France à Annaba et à Oran. Quant au centre culturel français d'Alger, il sera rouvert le 1er janvier, d'abord aux chercheurs et aux professeurs. Nous allons en rouvrir quatre autres à Constantine, Oran, Annaba et Tizi-Ouzou.
Q - A quand est fixé le retour d'Air France à Alger ?
R - La suspension des lignes d'Air France avait été contrainte et forcée. Le gouvernement souhaite aujourd'hui le retour de la compagne en Algérie, de même que ses dirigeants. Mais les personnels navigants et les pilotes sont encore très circonspects. Ils demandent que les conditions de sécurité soient pleinement remplies pour revenir. C'est pourquoi Jean-Cyril Spinetta, le président d'Air France, a envoyé, juste avant ma visite, une mission technique et de sécurité pour s'en assurer. Une autre mission de même nature ira préciser certains points. Nous sommes en bonne voie, mais finalement ce sera à Air France de décider.
Q - Quant aux échanges économiques entre les deux pays, peuvent-ils aussi repartir ?
R - On ne peut qu'encourager très vivement les entreprises françaises à revenir, pour celles qui y étaient, à venir, pour les autres. Aujourd'hui, les autorités algériennes me paraissent très favorables à ces retours. En outre, les chefs d'entreprise que j'ai rencontrés m'ont dit: depuis un an, depuis que l'armée et la police sont devenues efficaces, le climat a changé, ce n'est plus comme avant.
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 4 août 1999)

ENTRETIEN AVEC L'HEBDOMADAIRE "PARIS MATCH"
(Paris, 2 août 1999)
Q - Près de 20 000 Français ont quitté l'Algérie ces dernières années. Les conditions de sécurité sont-elles aujourd'hui réunies pour que vous puissiez leur conseiller de revenir?
R - J'ai rencontré à Alger un certain nombre de Français, notamment ceux qui sont restés pendant les années de tragédie où l'on ne pouvait se déplacer qu'avec des escortes. Ils m'ont dit que depuis quelques mois la situation avait changé, que la sécurité n'était plus un problème pour eux. On peut effectivement constater sur place que les rues sont grouillantes de monde, que les plages sont bondées. J'ai pu voir par moi-même qu'il y avait très peu de femmes voilées à Alger. De toute évidence le climat est différent. Le terrorisme ne peut pas complètement disparaître du jour au lendemain, mais globalement la société semble ne plus avoir peur. On peut donc encourager les Français, ceux qui y ont un intérêt, à revenir en Algérie.
Q - A Alger, vous avez parlé de ''refondationt" des relations franco-algériennes. Cela vaut-il aussi pour le domaine économique ?
R - J'ai effectivement utilisé le mot ''refondation" et pas celui de "relance'' parce que, lorsqu'on considère les relations franco-algériennes depuis 1962, on s'aperçoit que même s'il y a eu beaucoup d'efforts de coopération et que des liens entre hommes politiques ont été maintenus, il y a presque toujours eu des difficultés entre nos deux pays.
Aujourd'hui, la situation est nouvelle. On peut donc tout réexaminer en termes politiques, diplomatiques, scientifiques, techniques, en termes de mouvements humains, et bien sûr, en termes économiques. Le champ des actions est presque illimité pour nos entreprises tant la demande de développement économique et social est forte en Algérie. Cela dépendra aussi de la façon dont les nouvelles autorités algériennes sauront faciliter le retour de nos entreprises sur le plan pratique et réglementaire.
Q - Jacques Chirac et Lionel Jospin sont attendus à Alger. Pouvez-vous être plus précis sur le calendrier de leurs déplacements ?
R - Je peux vous annoncer que le président Bouteflika passera en France en septembre avant ou après son déplacement à New York où il doit se rendre pour la réunion de l'ONU. Et qu'à cette occasion, il rencontrera le président de la République et le Premier ministre. Pour le reste, le principe d'une visite de Jacques Chirac en Algérie est acquis, mais la date n'est pas encore fixée.
Q - Vous avez rencontré le président Bouteflika pendant plus cinq heures à Alger. Quelles sont vos impressions sur le personnage ?
R - C'était une audience très longue au cours de laquelle le président a évoqué tous les grands moments de la relation franco-algérienne à travers le temps : avant l'indépendance, pendant la guerre d'Algérie, après l'indépendance... Je l'ai trouvé très impressionnant dans sa maîtrise de ces décennies d'histoire contemporaine. J'ai aussi eu le sentiment de me trouver en face de quelqu'un déterminé à faire sauter un certain nombre de tabous en Algérie, sur le plan interne et externe. Cela concerne notamment la relation avec la France. Il faut en profiter./.
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 août 1999)