Rapport introductif de Mme Marie-George Buffet, secrétaire nationale du PCF, sur les résultats éléctoraux du PCF et leur signification politique, sur la stratégie d'oppostion à adopter et sur le programme de travail de la conférence nationale, Paris, le 26 juin 2002.

Texte intégral

Cher-e-s camarades,
Cette conférence nationale a d'importantes responsabilités. Elle doit décider, en effet, des conditions dans lesquelles les communistes vont réfléchir ensemble après le grave échec que vient de connaître leur parti, comment ils vont prendre les décisions nécessaires pour donner corps à une nouvelle espérance communiste. Elle doit également dans la situation nouvelle issue des élections, face à une droite ultra-libérale, réfléchir aux initiatives à prendre pour construire des luttes immédiates, ouvrir les chantiers de la transformation sociale. En fait, cette conférence doit nous permettre, malgré le terrible coup que nous venons de prendre, de déployer le débat et l'action nécessaires pour être utile à notre peuple.
Chacune, chacun, ici, mesurent le caractère exceptionnel et la gravité de la situation dans laquelle nous sommes. Avec 3,37% de suffrages exprimés au premier tour de l'élection présidentielle, avec 4,91% au premier tour des élections législatives, le déclin électoral se poursuit : notre idéal, le patrimoine de luttes sociales et politiques que nous représentons, l'espérance humaine que nous portons depuis plus de quatre-vingts ans risquent d'être marginalisés. Nos liens avec le monde du travail sont distendus, des hommes et des femmes ont le sentiment que ce parti dans lequel ils se reconnaissaient, ne peut plus porter leurs exigences.
Pourtant, notre parti demeure fort des dizaines de milliers d'adhérentes et d'adhérents, des ses élu-e-s, de ses groupes à l'Assemblée nationale, au Sénat, au Parlement européen, de son journal l'Humanité, d'un patrimoine humain d'expérience et d'intelligence politique considérable, d'une " place " singulière dans l'histoire et la conscience individuelles et collectives de celles et ceux qui vivent de leur travail.
La combativité des communistes depuis le 21 avril, malgré beaucoup de souffrances, d'inquiétudes et de colère, leur capacité à la mobilisation et à la riposte confirment que toute cette force peut porter un avenir. Mais soyons clair, ce collectif de femmes et d'hommes engagés pour changer le monde, la vie, le travail est un potentiel mais un potentiel entravé qui n'en finit pas de chercher les moyens de se débarrasser de ce qui le bride, l'empêche de renouer des liens, de répondre aux attentes de changement, d'aller de nouveau de l'avant.
C'est à cela que nous allons nous atteler tous ensemble. Nous voulons comprendre ce qui s'est passé, effectuer les remises en cause nécessaires et répondre à toutes les questions que les communistes se posent afin de faire vivre une visée communiste moderne. Il en va de l'avenir de notre parti.
Il en va aussi, car le parti ne vit pas et ne veut pas vivre pour lui-même, de l'avenir dans notre pays - d'une alternative sociale et démocratique au système actuel. De l'espoir et du projet politique d'un dépassement du capitalisme comme système d'organisation sociale fondée sur l'exploitation et la domination des êtres humains, sur la marchandisation de toutes les activités humaines.
C'est au niveau de cet enjeu que dans toutes les assemblées générales, les Conseils départementaux qui se sont tenus depuis le 21 avril et lors des rencontres de la campagne législative, les communistes ont commencé à débattre avec beaucoup d'exigences : retour critique sur nos choix ou leurs mises en oeuvre durant ces dernières années ou sur une plus longue période, orientations stratégiques, responsabilités de direction, vie du parti. Notre conférence nationale devra faire la liste de toutes les questions posées et proposer les modalités de débat et de décisions les mieux adaptées pour chacune d'entre elles : j'y reviendrai tout à l'heure.
Dans le même objectif, il nous faut débattre de la signification des quatre tours de scrutin et de la situation politique inédite que nous connaissons, des initiatives qu'elle exige.
La première donnée, évidemment, c'est l'ampleur de notre échec. Le second tour des législatives et la résistance que traduit un groupe parlementaire à l'Assemblée nationale ne nous le fait pas oublier.
Mais ayons tout autant à l'esprit que les Françaises et les Français, en nous donnant la possibilité d'avoir un groupe parlementaire, nous donnent à la fois une chance et une responsabilité qu'il nous faut assumer. Le sondage que publie ce matin l'Humanité montre cette situation fragile, mais contrastée.
Seule force de gauche autre que le PS à avoir par le suffrage universel un groupe autonome à l'Assemblée nationale, nous devons mettre cet atout au service de toutes celles et tous ceux qui entendent résister, lutter contre les projets antisociaux de la droite et qui cherchent des solutions alternatives. Cela va demander aux élus comme au parti beaucoup de détermination, d'audace dans notre rapport au peuple, dans le contenu de nos propositions.
Le deuxième élément que je voudrais relever concerne ce que l'on a appelé la " fracture démocratique ". Un fossé de plus en plus profond se creuse entre la politique et une part croissante de nos concitoyennes et concitoyens. Une fracture qui nous atteint d'autant plus qu'elle concerne particulièrement la partie la plus populaire de l'électorat.
Il est essentiel à mes yeux de ne pas se tromper de diagnostic sur ce point. L'abstention a atteint des records au premier tour de la présidentielle comme aux deux tours des législatives. Mais le vote massif du 5 mai montre que certains de celles et ceux-là mêmes qui ne vont pas voter quand elles ou ils ne voient pas d'enjeu au scrutin, se déplacent quand le geste électoral leur paraît avoir une utilité réelle.
Sans doute y a-t-il un décrochage démocratique grave d'une partie des abstentionnistes, une dépolitisation à l'américaine mais, pour une autre part, il s'agit d'un comportement politique, un acte délibéré qui signifient en clair : " nous ne voyons pas ce que ce vote pourrait changer pour nous ".
C'est spectaculairement vrai chez les jeunes. Nombre de celles et de ceux qui se sont mobilisés entre les deux tours de la présidentielle, dans la rue et dans les urnes ont massivement boudé les scrutins législatifs. Tous ces jeunes, ces femmes et ces hommes ont dit dans l'élection ce que les études d'opinion nous révélaient avec constance depuis des années : elles, ils ne voient plus de différences entre gauche et droite; ils elles n'ont pas la preuve que leur vote, le vote communiste peut peser sur le cours des choses. Pourquoi, dans ces conditions, se déplacer pour voter ?
Mais à l'inverse, cette période électorale, avec les multiples rencontres que nous avons eues, nous a montré aussi leur disponibilité et même leurs attentes. Ce que l'on appelle " crise de la politique " n'est pas seulement une crise de la politisation de notre peuple. C'est la crise de " l'offre politique " comme on dit maintenant. C'est certainement une crise de nos institutions et de notre République. C'est aussi la crise des partis politiques, de la gauche, et du Parti communiste.
Là aussi se révèle un de nos échecs et une de nos responsabilités.
La gauche plurielle a été sévèrement sanctionnée faute d'avoir répondu aux attentes et aux espoirs qu'elle avait fait naître : c'est évidemment une des données majeures de ces élections. Fous seraient ceux qui oublieraient le sens du vote du 21 avril, confirmé par les deux tours des législatives. Et force est de reconnaître que nous sommes englobés dans cet échec et ce rejet.
Quels qu'aient pu être les efforts que nous ayons faits pour infléchir le cours des choses, nous n'avons pas pu, pas su peser suffisamment pour contrer la dérive sociale libérale du gouvernement. Alors même que argumentions sur notre utilité pour peser à gauche. Il est essentiel pour l'avenir de comprendre les raisons pour lesquelles nous n'avons pas été capables d'incarner politiquement une force crédible capable de rompre ce cercle vicieux d'une absence de réponses concrètes aux souffrances de la vie quotidienne, d'une absence de perspectives qui alimentent l'abstention et rend à son tour irréaliste toute possibilité d'alternative.
Nous devrons, dans le débat sur les causes de notre échec, nous interroger sur les raisons qui ont conduit nombre de femmes et d'hommes, de retraité-e-s ou salarié-e-s modestes, de celles et ceux - ouvriers, employés, jeunes notamment - qui connaissent les conditions de vie et de travail les plus difficiles - à ressentir que nous nous étions éloignés, que nous les avions " abandonnés ", comme beaucoup nous l'ont dit depuis, que nous étions en quelque sorte devenus " comme les autres ".
Au-delà des questions touchant à nos pratiques, à notre enracinement dans la société, à nos rapports au mouvement social.
Nous avons à déterminer comment nous pouvons contribuer, pour la part qui est la nôtre, à la renaissance d'une perspective réellement alternative parce que franchement antilibérale, anticapitaliste. Et quand je dis ici antilibérale, j'entends sans les confondre tant antilibérale au sens courant du terme qu'anti " sociale-libérale ".
Seule force anticapitaliste à disposer d'un enracinement électoral, même si des départements entiers nous mettent sous la barre des 5%, et d'une force militante importante, nous avons le devoir de tout faire pour que puisse se recréer - certainement pas à nous seuls, mais certainement pas sans nous - les conditions d'un choix politique fort qui permettra de remédier à la fracture démocratique, car en capacité d'ouvrir une alternative dans la réponse au quotidien.
C'est la condition pour être à l'écoute des femmes et des hommes qui se situent du côté des valeurs progressistes, de la résistance au quotidien face à la politique libérale. Nous étions jusqu'aux années 80 l'outil de leur rassemblement électoral. Notre chute des dernières décennies, et notre grave échec de cette année, posent donc en grand une question nouvelle : ce choix politique est-il lui-même marginalisé? Sommes-nous les seuls et désormais trop faibles partisans de la lutte contre un système qui exclut désormais et rejette ? Devons-nous dès lors nous replier, nous cantonner à un rôle protestataire?
Je ne le pense pas. Les élections que nous venons de vivre confirment à mon sens que notre peuple est traversé par des rejets des politiques libérales menées depuis vingt ans. Certes, ce rejet ne produit pas spontanément une critique du capitalisme ou la recherche de solutions progressistes. Mais dans l'abstention, dans les votes à gauche, se sont aussi exprimés des femmes et des hommes qui sont en attente d'autre chose, d'une politique capable de changer leur quotidien, de s'en prendre vraiment au pouvoir de l'argent, d'une force politique capable de résistance, de choix clairs et courageux.
Ne devons-nous pas faire le constat que la dispersion de ces forces dont les communistes font partie, les stérilise et les empêche de peser de leur poids réel dans la vie politique de notre pays ?
Ne faut-il pas alors faire de cette exigence - la capacité de ces forces de transformation sociale à peser suffisamment - une question stratégique ?
Pourquoi ne pas la poser clairement et franchement à toutes ces femmes et tous ces hommes en attente de changements quotidiens et profonds dans leur vie, dans la société elle-même? Pourquoi ne pas échanger avec elles et eux sur la place et l'apport possibles des communistes, de leur parti, du communisme lui-même dans la lutte nécessaire contre le capitalisme ? Ne faut-il pas recueillir leurs avis et réfléchir avec elles et eux sur ce que doit devenir le Parti communiste pour jouer pleinement son rôle ? Ou dans quelles conditions elles et ils pourraient envisager de construire avec nous un grand parti communiste moderne, ouvert, combatif ?
Au lendemain du 21 avril, j'avais proposé de réunir des forum pour réfléchir à une nouvelle construction politique à gauche. Certains se sont tenus au coeur de la bataille électorale des législatives, ils ont été particulièrement contestataires et riches. Réfléchissions à prolonger cette démarche.
Il ne s'agit dans mon esprit ni de proposer la création d'un grand parti de gauche " fourre-tout ", ni d'un cartel d'organisations supposées représenter la gauche de la gauche. Mais, d'organiser un grand débat public, ouvert, à l'échelle de tout le pays, avec toutes les femmes et tous les hommes qui se reconnaissent dans une vision non politiquement correcte de la société, qui refusent l'ordre inégal établi. Et de poser la question du rassemblement politique de ces femmes et ces hommes comme condition d'une véritable dynamique de transformation sociale.
Cela pourrait être à mon sens une initiative de grande portée que nous pourrions engager dès maintenant et pour plusieurs mois. Les enseignements d'un tel débat constituerait à mon sens un élément essentiel en vue des réflexions à mener et des décisions à prendre lors de notre prochain congrès, quelle que soit le moment auquel la conférence décidera qu'il doit se tenir.
La dernière question sur laquelle je voudrais m'arrêter un instant concerne la droite. Elle cumule tous les pouvoirs au sommet de l'Etat, ayant retourné en sa faveur les pauvres manoeuvres politiciennes qu'ont été la réforme du quinquennat et le traficotage du calendrier électoral de ce printemps.
Mais ce triomphe a un prix très lourd pour le pays. La campagne du candidat Chirac a été construite autour d'un profond problème : l'insécurité, et de la captation des principaux thèmes de l'extrême droite : le sécuritaire, l'autoritarisme, la criminalisation des jeunes, des couches populaires et même des luttes sociales : c'est le signe que le gouvernement Raffarin vient de donner en faisant de l'incarcération de José Bové l'un de ses premiers actes politiques.
Cette ligne politique a été encore accentuée après le 5 mai, et la feuille de route du gouvernement, mise en musique par Nicolas Sarkozy, a été de tout faire pour séduire ainsi une partie de l'électorat de Le Pen à coups d'opérations de police spectaculaire et de discours musclés. Cette stratégie a réussi. Alors que Chirac n'avait recueilli que 20% des suffrages au premier tour de la présidentielle, la droite s'est vue gonflée dès le premier tour des législatives d'une part significative des suffrages d'extrême droite. C'est aussi un effet du " vote utile " que le choix de cet électorat, atteint par la " lepénisation " des esprits, de se porter directement sur la droite en contrepartie d'une certaine " lepénisation " de son discours.
Il me semble qu'il faut prendre la dimension du phénomène auquel nous assistons non seulement dans notre pays, mais plus généralement en Europe. La chute du mur de Berlin et la disparition de l'URSS ont marqué l'échec et l'effondrement d'un système. Mais ces événements de portée planétaire et historique ont aussi été accompagnés d'une déconstruction de tous les repères qui permettaient de penser - et d'espérer - l'alternative et le changement.
Rebondissant sur les traumatismes des expériences de type Reagan ou Thatcher, les forces sociales-démocrates ont dans un premier temps paru pouvoir prendre la relève d'une alternative, leur ralliement au social-libéralisme, a produit leur défaite un peu partout en Europe.
C'est là à mon sens la cause d'une évolution idéologique et politique extrêmement dangereuse. Elle entraîne la perte d'espoir en toute forme de solution collective : c'est sans doute un des ressorts les plus profonds du déclin des forces politiques qui, comme la nôtre, s'identifient à l'idée que l'on peut en se rassemblant construire un autre avenir que celui que nous promet le capitalisme.
Aux combats collectifs, on a substitué les démarches individuelles. Aux luttes pour des solutions politiques, une perte du sens de l'intérêt général et une acceptation des projets fondés sur la concurrence de chacune et chacun. Aux solidarités républicaines la montée des communautarismes et de leurs excroissances fondamentalistes.
Dans ce cadre, la souffrance sociale devient non plus un problème politique à résoudre - on n'y voit pas de solution - , mais la cause de déviances à réprimer : incivilité, délinquance, migrations, etc. Ainsi montent partout en Europe et ailleurs les solutions dites populistes, en fait d'extrême droite, ultra-libérales, autoritaires et xénophobes, fondées en tout sur le mythe de la supériorité de certains, et sur la loi supposée naturelle du plus fort.
Les orientations du gouvernement " Raffarin II " rejoindront celles déjà à l'oeuvre de différentes manières dans l'Espagne d'Aznar, l'Italie de Berlusconi, l'Autriche de Heider, l'Angleterre de Blair.
Nous en avons d'ailleurs déjà la preuve : refus d'un " coup de pouce " au SMIC, hausse immédiate des tarifs des transports, augmentation de cotisations à l'UNEDIC, projet de privatisations d'EDF-GDF, baisse du " coût " du travail, politique répressive de l'immigration, etc.
Dans cette situation, que devons-nous faire ?
Que nous regardions la situation dans notre pays, ou à l'horizon de l'Europe, voire du monde, je crois que nous vivons donc une phase très nouvelle de la situation politique. Nous avons relevé à juste titre lors de nos derniers congrès que des mouvements sociaux et des mobilisations nouvelles se levaient pour s'opposer au cours ultra-libéral des choses. Ils constituent des points d'appui très importants, et nous devrons réfléchir, à partir des travaux de notre conférence nationale, à la façon d'y apporter notre contribution politique.
Mais je crois que nous ne devons pas perdre de vue cet autre aspect de la situation : le capitalisme a mené depuis plusieurs décennies une bataille idéologique, sociale et politique. Son résultat est sans aucun doute à mes yeux d'avoir réussi à disqualifier l'idée même d'alternative au capitalisme. Au point que non seulement les forces sociales-démocrates y ont renoncé, mais surtout que même les mobilisations antilibérales les plus actives se développent en tenant à distance, et parfois en s'opposant à toute " politisation " qui les conduirait à poser la question du capitalisme lui-même.
Là est la défaite principale des forces de transformation sociale. Et là doit donc être le lieu essentiel d'une contre-offensive efficace.
Mais je veux dire ici ma conviction que nous resterons sans prise réelle sur la situation si nous ne faisons pas d'une offensive nouvelle du communisme du 21ème siècle en tant que tel, c'est à dire comme vision moderne d'un dépassement historique du capitalisme comme système, l'objet d'une bataille cruciale que nous devrons mener avec toute l'énergie et tout le temps nécessaire.
Mais ce combat anticapitaliste ne peut en rester au seul niveau de l'idéal ou des principes. Le communisme n'existe comme horizon que s'il se traduit en batailles concrètes, en " mouvement réel " permettant de changer dès maintenant l'ordre des choses. Notre premier chantier politique doit donc être, tout de suite, de contribuer aux plus forts rassemblements possibles contre les projets de cette droite dangereuse. Pouvoir d'achat, SMIC, minima sociaux, retraites, système de santé, rentrée scolaire, privatisations, politique sécuritaire, libertés syndicales : nous devons être sur tous les terrains où, dès maintenant, le gouvernement s'apprête à porter le fer.
Il ne s'agit pas pour notre parti de se substituer aux mouvements sociaux ou de nous ériger sur telle ou telle question en une sorte de super syndicat. Le temps des " courroies de transmission " - dans tous les sens, d'ailleurs - est complètement révolu. Mais nous pouvons et nous devons, sur chacune des questions, éclairer le sens politique des choix du gouvernement et argumenter dans l'action sur les alternatives possibles. Je propose donc que notre conférence nationale décide des conditions dans lesquelles nous allons engager dès l'été les batailles politiques qu'appellent les décisions et les projets du gouvernement.
Il me paraît nécessaire de travailler dès aujourd'hui sur tous les grands chantiers de la transformation sociale. S'opposer à la droite implique de rassembler le plus largement possible sur des choix alternatifs capables de prendre progressivement le sens d'une alternative de société.
Des centaines de milliers de femmes et d'hommes sont disponibles, je le pense, pour travailler à une autre logique, à d'autres choix que ceux qu'impose la loi de l'argent. Toutes, tous ne sont pas communistes, bien loin de là. Beaucoup ne se retrouvent sans doute même pas dans un parti de gauche, ou rejettent la politique elle-même. Et pourtant, elles, ils se battent contre les inégalités, pour les services publics, contre l'injustice du chômage, pour le développement de la démocratie dans la cité ou dans l'entreprise, ou encore pour le projet d'une Europe démocratique et sociale capable de peser pour une autre mondialisation que celle de la mise en concurrence généralisée des peuples.
Il me semble que la conférence nationale pourrait, sur chacune de ces questions très concrètes, décider d'initiatives politiques adaptées de débat et d'action. Cela pourrait prendre la forme de grands débats publics, partout où cela sera possible, visant à faire sur chacune de ces grandes questions structurantes d'un projet alternatif de société avec toutes celles et ceux qui le souhaitent, sans condition ni préalable d'aucune sorte l'état des besoins et des exigences, et l'examen des formes de rassemblement et d'action qui pourraient permettre d'avancer.
Nous pourrions travailler parallèlement à ces débats à ce que se développent sur chaque question, du local à l'échelle du pays tout entier, voir au delà en Europe, des réseaux largement ouverts où chacun-e pourra compter pour un, sans considération d'appartenance au parti comme nous l'avons décidé dans nos statuts.
Il ne s'agit pas d'imposer un moule uniforme d'initiatives identiques dans tous les cas. Je propose au contraire que nous réfléchissions au cas par cas. Peut-être pouvons-nous par exemple, sur la question si importante de l'Europe, articuler cette démarche à la préparation dès maintenant d'une initiative politique audacieuse et très rassembleuses dans la perspective des élections européennes de 2004.
S'agissant des services publics, ne pouvons-nous réfléchir à de larges rencontres-mobilisations permettant pas seulement de résister à leur démantèlement mais aussi de faire avec toutes celles et ceux qui se sentent concerné-e-s les bilans des besoins permettant d'aller dans chaque secteurs à des initiatives adaptées : santé, système éducatif, protection sociale, sécurité, transports, système bancaire et financier, etc. ?
Face au chômage mais aussi à l'éclatement de la précarité, à la non-reconnaissance du travail, à l'inégalité professionnelle, ne devons-nous pas aller au bout de la démarche que nous avions engagée l'an dernier d'une grande offensive sur les questions de l'emploi en mettant en débat la proposition de mettre définitivement fin au chômage par l'instauration d'un système de sécurité d'emploi et de formation ?
De même, ne faut-il pas nous saisir de tous les débats qui se sont développés sur la République et la démocratie participative, y compris à l'entreprise ?
Enfin, ne faut-il pas que nous remettions sur le métier, de façon nouvelle, l'immense chantier des luttes contre les inégalités ? Nous avions eu vraiment raison, à mon avis, d'en faire un axe majeur de notre intervention dans la société. Ne faut-il pas faire le bilan de ce qui a réussi, des obstacles que nous avons rencontré - y compris en nous-mêmes - pour comprendre ce qui n'a pas marché et reprendre ce chantier essentiel autant qu'identitaire ?
Il ne s'agit là, évidemment, que de quelques propositions qui peuvent être complétées ou reformulées en fonction des débats de notre conférence nationale et des ateliers de ce soir. D'autres questions pourront être abordées telles que celles de l'insécurité, des grands ensembles. Elles ne visent qu'à rendre plus concret le sens de la proposition que je fais : ouvrir sur le fonds, à partir des besoins urgents qui existent dans la société, de grands chantiers de réflexion, de rassemblement et d'action qui peuvent permettre d'avancer en idées et en actes dans le sens d'une véritable alternative de société.
Encore un mot sur ce point. Je viens de parler d'une offensive indispensable sur la question même du communisme, des luttes immédiates, des chantiers de la transformation sociale : même si chacun de ces terrains d'initiatives et d'actions a sa spécificité, je voudrais insister sur la nécessité absolue des lier les uns aux autres. Notre visée communiste ne prendra sens que dans les luttes concrètes ; celles-ci ne se développeront fortement que dans une perspective alternative claire, soutenue par un projet de civilisation qui lui donnera le souffle nécessaire, etc. Il s'agit au fond, au plus proche du mouvement populaire et du monde du travail, de redonner sens à une démarche conjuguant au présent l'utilité et l'identité communistes.
Ces initiatives, indispensables, doivent à mon avis être complètement liées à la réflexion des communistes sur ce qui s'est passé, et sur les conséquences de toutes natures à en tirer. Ouvert, sincère, public, le débat que nous avons engagé est la meilleure manière de montrer notre détermination à tirer toutes les leçons de l'échec et à nous bouger en conséquence. Sa vivacité et sa profondeur, après un tel choc, témoignent de la volonté du collectif communiste à relever le défi d'un communisme ressourcé, relancé et conquérant pour l'avenir. Même si ce défi nous apparaît certainement difficile à relever.
Après avoir livré de tous premiers éléments de réflexion à chaud, lors du Conseil national du 23 avril, je me suis porté garante, comme secrétaire nationale du parti, de ce que ce débat aurait lieu sans aucun tabou, et que les communistes en auraient la maîtrise absolue. C'est pourquoi, depuis, je me suis fixé pour règle d'éviter absolument toute prise de position ou démarche qui pourrait constituer ou apparaître comme un argument d'autorité ou une pression quelconque sur le débat. L'essentiel est aujourd'hui que chaque communiste puisse réfléchir librement pour se former des avis et opinions personnelles.
Notre conférence nationale va donc déterminer, à partir des opinions des communistes, les questions à trancher et la façon démocratique et efficace de le faire. Je ne vais pas ici anticiper sur cette partie de nos travaux, et je me limiterai donc à deux remarques sur les modalités et les finalités de ce débat.
La première est que ce débat, en faisant apparaître clairement les différentes options d'analyse et de propositions, doit permettre de construire l'unité et le rassemblement du parti.
Un camarade a indiqué il y a quelques jours qu'il fallait " se compter " entre les partisans, pour lui, d'un retour en arrière, d'un pôle de radicalité ou de la poursuite de la mutation. Certes, les choix majoritaires sont un moment essentiel de la démocratie, et je partage l'idée que nous avons besoin de trancher entre des positions ou opinions différentes. C'est une condition de la visibilité des positionnements du Parti. Mais doit-on commencer le débat par là ? A mon avis, non.
Avec la commission qui a travaillé aux nouveaux statuts du Parti, nous avons beaucoup réfléchi au développement de la démocratie dans notre organisation. Et nous avons été conduits à proposer un " pluralisme de droit " qui se traduit notamment par la possibilité de textes ou de listes de candidats alternatifs. Mais les communistes ont à juste raison beaucoup insisté pour faire prévaloir l'idée que cette possibilité ne devait être que l'ultime solution après qu'aient été épuisées toutes possibilités d'intégrer les différences dans des bases communes claires.
Permettez-moi de pousser la réflexion un petit peu plus loin. Nous avons constaté dans ces élections un véritable " décrochage " d'une partie de notre électorat. Et nous constatons dans les débats que beaucoup de femmes et d'hommes nous disent : " vous vous êtes éloignés ; vous ne nous avez pas écoutés ; vous avez été sourds ". N'est-il pas frappant que certains camarades nous disent la même chose, s'adressant à la direction du parti ? N'y a-t-il pas un lien à faire de ce point de vue entre les électrices et les électeurs qui se sont détournés de nous et les camarades qui se sont éloignés ou ont quitté le parti, ou encore qui manifestent aujourd'hui méfiance ou doute sur la volonté de la direction du parti d'aller franchement au fond des choses ?
Ma conviction la plus profonde est qu'il faut aujourd'hui à tout prix nous écouter les uns les autres pour comprendre, ne pas cliver à priori le débat, chercher dans toute opinion des communistes, et pas seulement des communistes, sa part de vérité, c'est à dire son lien avec la réalité. Ne commençons pas par nous opposer à partir des réponses : car qui les détient dans leur cohérence aujourd'hui ? Je ne vois pas, alors cherchons-les ensemble. Ensuite viendra le moment de décider majoritairement et j'y tiens car je pense que les gens attendent du parti des messages clairs.
J'ajoute que c'est à mon sens la seule façon, dans des circonstances si difficiles, de rassembler toutes et tous les communistes, même celles et ceux dont l'opinion ne sera pas retenue, parce qu'elles et ils auront le sentiment fondé que leur avis aura été entendu et discuté, et non simplement écarté, et qu'elles et ils auront donc au sens plein participé à l'élaboration commune des choix.
Ma deuxième remarque concerne les modalités de décision.
Je pense pour ma part qu'un congrès est nécessaire. Comme beaucoup de communistes le soulignent dans le débat, la gravité de notre échec doit nous conduire à remettre sur le métier nos choix stratégiques et leur mise en oeuvre : choix, contenu et gestion de la mutation, principe et gestion de la participation gouvernementale, organisation et animation du parti, pratiques et responsabilités de direction.
Il appartiendra donc au Conseil national, conformément à nos statuts, de convoquer un congrès si telle est la décision de notre conférence nationale. Mais je pense que l'insatisfaction qui a accompagné nos derniers congrès, malgré les efforts considérables que nous avons faits pour que les communistes soient bien les maîtres des débats et des choix, doit nous conduire à faire autrement.
C'est pourquoi j'ai proposé que notre conférence nationale se réunisse rapidement, dès avant l'été, afin de formuler de la façon la plus claire possible les question essentielles qu'il nous faudra trancher. Et c'est pourquoi je suggère que nous n'allions pas le moment venu vers des textes fleuves, mais vers la formulation de choix précis.
Mais je crois, comme le montre le document élaboré par le Conseil national à partir des opinions émises dans le débat des communistes, qu'un congrès ne suffira pas. Beaucoup de questions nous sont posées qui exigent un travail soutenu de réflexion et d'élaboration : sur les transformations considérables dans le monde du travail, les évolutions de la société, du capitalisme, le développement du populisme en Europe et ailleurs, la mondialisation libérale et les mobilisations qu'elles suscite, etc.
Ces questions ne touchent pas directement à nos orientations stratégiques, mais exigent des analyses et des initiatives. Il me paraîtrait donc souhaitable que notre conférence nationale propose une sorte de calendrier et une méthode de travail permettant de mettre ces différentes questions en discussion dans le parti, pour déboucher sur des modes de décisions appropriées : séries de session de notre Conseil national, voire conférences nationales sur certains point particulièrement importants.
Enfin, je propose que se tienne à l'automne, en octobre par exemple, une réunion nationale de tous les animateurs du parti, secrétaires fédéraux et de section, permettant de faire un bilan en profondeur du développement du débat des communistes.
Mais sur toutes ces questions, le débat ne pourra se faire qu'entre communistes. Nous pourrons l'ouvrir avec les chantiers, les forums que j'évoquais tout à l'heure. Mais je crois qu'il faudra aller " là où cela fait mal ", pour construire avec ceux et celles qui se sont écartés du PCF, du vote communiste, de l'activité communiste ces dernières années dans les entreprises, les quartiers.
Des initiatives sur ce qu'ils reprochent et attendent des communistes seront à démultiplier.
Plus prés de nous, la Fête de l'Humanité va aussi constituer un moment fort des débats. Dès maintenant, nous avons à valoriser ce moment exceptionnel de rencontres.
Je terminerai cette introduction à nos travaux par quelques remarques concernant le parti. Tout est en débat sur son devenir : faut-il un parti communiste ? Les femmes et les hommes qui composent le collectif communiste ont montré, depuis le 21 avril, une capacité de réaction, une volonté de trouver les moyens d'un rebond du communisme, qui, quelque part, sont une des réponses à la question : " Faut-il une organisation communiste ? ".
Ce signe qu'ont donné sans ambiguïté les membres du parti, d'autres, déjà nombreux, l'ont fait de leur côté en décidant d'adhérer ; d'autres encore en faisant de la souscription que nous avons lancée un succès tel qu'il prend évidemment le sens d'un événement politique. Oui, je le pense profondément, nous avons besoin de conserver une organisation, un parti capable de donner à la volonté de réflexion et d'action de chacune et chacun la force de la mise en commun et du tous ensemble. Mais cela ne signifie pas qu'il faille se satisfaire de l'existant.
Beaucoup de camarades disent dans le débat leur insatisfaction sur la manière dont nous fonctionnons. Certaines, certains mettent en cause nos nouveaux statuts. D'autres le fait que nous n'ayons pas réussi, dans les urgences de cette période électorale, à les mettre réellement en oeuvre.
Ces expressions d'insatisfaction rejoignent d'ailleurs une critique souvent faite sur les formes démocratiques que nous avons ces dernières années tenté de mettre en oeuvre : consultation des communistes, organisation des débats, mode de préparation des congrès, etc. Beaucoup de camarades considèrent ainsi que nous avons avancé en apparence, mais non sur le fond, c'est à dire dans la capacité réelle des adhérentes et des adhérents à décider réellement.
Je crois qu'il faut entendre ces critiques et examiner sérieusement comment y répondre. En adoptant nos nouveaux statuts, voici quelques mois, nous avons décidé sur plusieurs points de les soumettre à une période d'expérimentation, conduisant à ce qu'un congrès prochain puisse procéder à une évaluation et le cas échéant à des modifications. Il me semble qu'il faudra aller dans ce sens.
Mais ce travail serait sans objet si nous n'essayons pas, d'ici là, de mettre en application nos décisions.
Ce doit être notamment le cas en ce qui concerne ce que nous avons appelé " l'activité des communistes ". L'objectif principal que nous nous étions assigné était le développement d'une activité politique de proximité, multiforme et tous terrains, au plus près des milieux populaires, du monde du travail et de la création. C'est la raison pour laquelle nous avons voulu diversifier les formes d'organisation, les ouvrir largement, les placer sous la maîtrise de celles et ceux qui s'y engagent. Les élections ont montré à quel point il s'agissait là d'objectifs essentiels, vitaux mêmes. Nous devons absolument remettre cette question sur le métier et prendre les décisions concrètes qui permettront de lancer ou relancer l'activité de nos structures de proximité : cellules, collectifs, réseaux, etc.
De même en ce qui concerne la démocratie dans le parti. Nous avions décidé " d'inverser " le sens de fonctionnement de notre organisation afin que les débats et les décisions des communistes soient bien à la base des choix politiques du parti. C'est loin d'être encore le cas. Je crois que, là aussi, il faut que nous remettions ces questions en chantier et que nous avancions audacieusement dans une développement réel, concret, de la démocratie dans notre parti.
Il me semble que nous devons intensifier et rendre beaucoup plus rigoureux notre travail de direction sur tous ces points et afin que les choix politiques de notre parti puissent être clairement identifiés sur toutes les questions en débat dans la société. Je pense personnellement que nous avons besoin d'un examen très critique sur la façon dont nos organismes de direction, notamment nationaux, travaillent et assument leurs responsabilités dans leur rôle d'impulsion, d'organisation permettant une meilleure visibilité, efficacité à l'action communiste.
Naturellement, cette relance de l'activité et du fonctionnement du parti n'est pas la réponse à la question cruciale de son devenir. Plusieurs camarades, dans des contributions diverses, porteuses d'analyses et de propositions différentes, considèrent qu'il faut aller vers la fondation d'un parti communiste moderne, largement ouvert, moderne dans ses pratiques et ses objectifs. Mais il me semble que le fait de pousser dès maintenant le plus loin possible le regard critique et le travail sur les avancées que nous avons décidées sera un atout décisif pour réfléchir à cette question essentielle.
Voilà, cher-e-s camarades, les réflexions que je voulais soumettre à notre conférence nationale. Nous aurons à débattre demain, et à décider du contenu et des modalités du débat des communistes. Ce sera une décision très importante. Il me semble que notre conférence pourrait aussi travailler sur les propositions que j'ai été amenée à vous présenter, et que je résume sommairement pour terminer :
- L'engagement des luttes immédiates qu'appelle les projets et la politique de la droite ;
- L'ouverture de " chantiers de la transformation sociale " ouverts, portant sur les grandes dimensions structurantes d'une alternative de société ;
- L'organisation de " forums " posant largement la question de l'alternative et du rôle du Parti communiste ;
- Le débat et le travail pour le parti lui-même ;
Ces initiatives seraient liées à une offensive sur la pertinence et la nécessité du communisme, soutenue par un travail d'élaboration intensifié débouchant sur un calendrier de sessions thématiques du Conseil national et de la conférence nationale dès l'automne et le printemps prochain.
A l'automne, une réunion nationale des animateurs fédéraux et des sections du parti pourrait faire le point du développement lié de ces initiatives et du débat des communistes
Il me semble que toutes ces initiatives pourrait nourrir ce qui pour moi est essentiel aujourd'hui, c'est aider le débat des communistes, et leur permettre de travailler et de chercher ensemble en profondeur, par un échange vivant et dans l'action avec toutes celles et tous ceux qui souhaitent s'y associer, les réponses qu'appelle la situation que nous vivons.
Cher-e-s camarades,
Nous venons de vivre une période particulièrement difficile et personne n'a seul la réponse pour demain. Nous allons travailler ensemble, et je le souhaite sans démarche de clans, de pouvoirs, d'appareil, chacune, chacun ici comprend que cela serait irresponsable envers celles et ceux qui espèrent et qui attendent de nous pour élaborer une nouvelle réponse communiste du 21ème siècle.
Cette conférence est un point de départ, à nous de lui donner toute sa portée.
Merci pour l'apport constructif que chacune, chacun aura dans ses travaux.
(Source http://www.pcf.fr, le 26 juin 2002)