Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, à Radio France Internationale le 10 septembre 2002, sur la commémoration des attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis.

Texte intégral

P. Ganz .- Bonjour monsieur le Premier ministre. Merci de participer à cette Journée qu'organisent RFI et Sciences po, consacrée à ce qui a suivi le 11 septembre. Ces attentats ont pesé sur chacun d'entre nous, sur le président de région que vous étiez à l'époque, sur le citoyen aussi. Cela a-t-il changé l'approche qu'un homme politique peut avoir des responsabilités qu'il a ?
- "Je crois, oui. Je crois que nous avons atteint un Himalaya de la cruauté. Je pense qu'au-delà du drame collectif - je dirais de déséquilibre mondial -, que cet événement a révélé, c'est ce summum de cruauté, c'est cette mort en direct, cette capacité à faire en sorte que l'humanité est détruite au plus profond de tous les coeurs. L'idée qu'on puisse être dans un avion et que cet avion est piloté par un assassin, qu'on appelle sa femme, qu'on appelle ses enfants, qu'on a la mort en face de soi, tout ceci me paraît être un summum de monstruosité ! Nous avions déjà atteint ce niveau dans l'Histoire, dans les camps de concentration, dans d'autres moments terribles de notre Histoire. Mais je crois qu'il faut mesurer la bête humaine qu'il y a dans tous ces événements-là. Et je pense que la politique, c'est de voir que, finalement, toujours la monstruosité est possible. On croit un moment que la civilisation l'emporte sur la monstruosité. Et au fond, la monstruosité guette toujours, là. Elle est là, elle attend, elle est toujours possible."
Est-ce ici, à Matignon, J.-P. Raffarin, un arrière-plan qui est en permanence dans les décisions, dans les réflexions que mène un Premier ministre ?
- "C'est très présent. Je ne dirais pas "un arrière-plan" pour être très franc, parce que le quotidien est tellement dévorant ici que, quand vous êtes sur le problème agricole, sur le problème du Smic ou des charges sociales, très vite, la pression des acteurs et la technicité des problèmes font qu'on s'éloigne un peu des choses les plus graves. Mais je crois que c'est quand même très important. Et ma responsabilité de Premier ministre a quand même été marquée par cet attentat de Karachi, où je me suis trouvé dès les premiers jours, ma responsabilité face à ces familles, face à cette forme aussi de monstruosité. Donc, j'ai été très marqué par cette étape qui nous a montré que, finalement, à chaque instant, partout, en France ou dans le monde, le terrorisme peut frapper. Donc, nous ne sommes pas libres face au terrorisme. Il est aux aguets."
La France a été très solidaire et est très solidaire des Etats-Unis depuis ces attentats. Comment définiriez-vous le discours de la France ? Quelle est la spécificité de ce qu'elle a dit et de ce qu'elle a à dire ?
- "Notre spécificité n'est pas dans la compréhension, dans la compassion. Nous sommes les alliés des Américains, nous sommes frères des Américains dans cette terrible situation qui a été la leur et qui reste la leur ! Donc, il n'y a aucun retrait, aucune distance vis-à-vis de notre réaction. Ici, nous sommes solidaires à fond de l'Amérique. Et cette finalement tristesse, désolation partagées par tous les Américains, nous la ressentons au plus profond de nous. Donc, dans l'événement, dans sa compréhension, dans cette exigence de solidarité, dans les menaces d'avenir, nous sommes complètement proches des Américains. La différence que nous pouvons avoir, elle n'est pas ici dans cette compréhension de l'événement : elle est dans la situation du monde. En disant que, finalement, nous devons veiller à tous les déséquilibres dont, à un moment ou à un autre, le terrorisme peut devenir une expression. Donc, nous disons que, quand le monde est malheureux, quand les inégalités se creusent, quand des impasses internationales s'obstinent, attention, attention, car la sortie de l'impasse pour un grand nombre peut être le terrorisme."
Est-ce que vous avez l'impression que, depuis un an, ceci a été pris en compte dans la gestion d'un certain nombre de dossiers internationaux - on pourrait parler du Sommet de la Terre ou d'autres réunions de ce type-là ?
- "Je pense qu'il a une prise de conscience croissante. Et Johannesburg, de ce point de vue-là, a été un bon rassemblement je dirais, au moins pour les leaders européens. Au début, ce n'était pas évident que les grands leaders européens y participent. J. Chirac s'est beaucoup mobilisé pour convaincre les uns et les autres d'y participer. Je pense qu'on a pu regretter l'absence du président américain mais, au fond, il y a une prise de conscience que le terrorisme est aujourd'hui fertile dans les territoires où la douleur, la misère génèrent la colère."
Justement, pour que le terrorisme soit "asséché", si je puis dire, comment faut-il procéder ? Faut-il plus de régulation, plus "d'Etat" dans certains pays, plus de règles internationales, plus de structures internationales ?
- "Moi, je pense qu'il faut plus d'humanité. Le fond de l'affaire est que la part d'humanité est détruite dans le coeur du terroriste et que finalement, c'est cela la bête, la monstruosité. Finalement, une cause quelle qu'elle soit, une perspective, une colère l'emporte sur l'humain. Nous devons veiller à ce qu'aucun mécanisme, y compris les mécanismes économiques, doivent s'attaquer à cette part d'humanité."
Il faut encadrer plus, par exemple, les mécanismes économiques ?
- "Je pense qu'il faut des règles pour protéger la personne, pour protéger ceux qui souffrent le plus, pour protéger la planète, pour protéger finalement cet avenir de l'humanité auquel nous sommes attachés. C'est-à-dire qu'en fait, il faut revenir à un projet mondial dans lequel l'homme à sa place. Le monde n'est pas livré à des forces sauvages, qui peuvent être des forces de l'argent, les forces de la religion... Non, ne laissons pas cette conquête qui a été pour nous celle d'une civilisation, ne laissons pas les forces sauvages prendre possession du monde. Et pour cela, il faut de l'éthique, il faut de l'humanité et donc, il faut des règles, car le respect a besoin du droit, du Droit avec un grand "D", le droit qui est supérieur au pouvoir. Le droit qui est au fond le droit des hommes, mais aussi fondamentalement qui est les droits de l'Homme."
Est-ce que la France, là, a une spécificité, une place particulière pour tenir ce discours ? Et le tenir où ?
- "Je pense que oui. Je pense que nous sommes porteurs d'un message universel. Je pense que la France doit rester le messager des droits de l'Homme, le messager des droits au dessus de l'Etat. Quand je dis "état de Droit", j'écris état avec un petit "e" et Droit avec un grand "D". Je pense qu'il nous faut considérer que le droit est supérieur à l'Etat et que derrière le droit, il y a les droits, les droits de l'Homme. Cette cause-là, qui est une cause qui est partie de France, qui est une cause universelle, qui est une cause humaniste, nous devons en être les premiers militants. On opposera des forces crédibles au terrorisme que si nous sommes capables de faire ça au nom de cette part d'humanité qu'il y a dans chacun d'entre nous. Si nous voulons faire des efforts, comme nous allons le faire, le 11 septembre, en Conseil des ministres, sur la Défense, puisque nous allons rendre public le travail que nous avons fait pour une loi de programmation militaire, qui va mettre des moyens considérables sur notre Défense, il ne s'agit pas de faire cela de manière égoïste : il s'agit de faire cela, certes pour protéger nos intérêts, mais pour donner à cette idée des droits de l'Homme, cette idée de l'universalité, une force crédible dans le monde. La force et le droit plutôt que la violence."
(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 10 sept 2002)