Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert par M. le Président de la République arabe d'Egypte et Mme Mohamed Hosni Moubarak, Palais Abdine, Le Caire, mercredi 24 novembre 1982.

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Circonstance : Voyage officiel en Egypte les 24 et 25 novembre 1982

Prononcé le

Texte intégral

Monsieur le président,
- Madame,
- Voici quelques heures à peine nous entamions cette visite en Egypte, placée sous le signe de l'amitié, et de la coopération entre nos peuples. Quelques heures qui m'ont suffi pour me sentir à nouveau saisi par la profonde personnalité de votre pays.
- L'amitié, c'est d'abord la vôtre, monsieur le président, qui m'avez fait l'honneur, depuis que je suis Président de la République française, de me rendre visite trois fois. Dès juin 1981, vous avez été, avec le chancelier de la République fédérale d'Allemagne, le premier dirigeant que j'ai reçu à l'Elysée. En février 1982, nous eûmes au-cours de votre visite officielle des échanges importants sur le Proche-Orient. Tout récemment enfin, vous avez tenu, en rentrant de Bucarest, à faire un détour par Paris.
- Ces rencontres nous ont permis d'établir entre nous des relations personnelles confiantes et rappelons aussi que, depuis votre élection, dix ministres égyptiens sont venus en France, tandis que neufministres français sont allés en Egypte.
- Pour ma part, je garde comme chacun de ceux qui sont venus dans ce pays un vif souvenir de mes séjours chez vous, particulièrement de celui de 1974. Je n'oublie pas non plus - comment le pourrai-je ? - les quelques instants passés, le 10 octobre 1981 `décès de Sadate`, dans de tragiques et dramatiques circonstances. Mais c'est bien, aujourd'hui, mon premier séjour officiel en Egypte.
Au-delà de ces liens personnels et de la cordialité des -rapports de travail, je dois dire à quel point l'amitié entre l'Egypte et la France est profonde et singulière.
- Quelques pays, quelques peuples de par le monde exercent sur les Français une fascination particulière. L'Egypte est, à n'est pas douter, de ceux-là. Sa durée, la permanence de ses traits essentiels nous impressionnent, nous qui trouvons déjà très longue notre propre histoire. Tant d'empires édifiés et disparus, dont nous aurions peine à tracer les contours, et l'Egypte qui paraît défier le temps en demeurant, depuis 6000 ans pour le moins, au coeur de l'histoire du monde ! Beaucoup d'Etats sont aujourd'hui le -fruit du hasard, de la force, des arrangements. L'Egypte est, elle, une nécessité géographique, devenue historique, qui résulte du désert, du Nil et des efforts accomplis pour en tirer la vie.
- Il n'est pas jusqu'à la situation de l'Egypte, placée, monsieur le président, à la charnière de ces deux continents, l'Asie, l'Afrique, à proximité immédiate de ce canton du monde d'où surgirent trois religions essentielles et quelques-unes des principales pensées, qui ne nous semble comporter, pour votre pays, une sorte de vocation.
- Voilà ce qui fonde l'attachement du peuple français à votre pays et à nos relations déjà séculaires, jalonnées de grandes figures que vous avez évoquées. Il ne s'agit, de notre part, ni de curiosité passagère ni de calculs stratégiques mais d'une considération ancienne et vivace.
Mais le rayonnement de votre patrimoine unique au monde et auquel, monsieur le président, nous rendrons demain soir et après-demain hommage, masque-t-il à nos yeux vos efforts, vos réussites, vos espoirs, vos difficultés, en un mot, l'Egypte d'aujourd'hui ?
- Je crois pouvoir dire que non. Il suffit d'observer le grand nombre de mes concitoyens - 4000 je crois - qui vivent aujourd'hui en Egypte, le nombre élevé d'entreprises françaises implantées ici ; le volume et le montant de notre commerce ; la grande diversité de notre coopération et de nos échanges qui vont de l'archéologie aux domaines de pointe de la médecine, du droit à l'énergie nucléaire, des télécommunications au matériel militaire et aéronautique. Sait-on qu'il y a quelques semaines, un film d'un de vos grands réalisateurs a été vu par près de six millions de téléspectateurs français ? Savez-vous que des milliers de jeunes en France commencent d'apprendre l'arabe ?
- Vous comprendrez donc ma satisfaction d'apprendre que près d'un million de jeunes Egyptiens sont aujourd'hui initiés au français, et qu'une cinquantaine de milliers l'étudient dans divers établissements. Ma satisfaction serait plus grande encore si ce nombre s'accroissait. J'y vois plus qu'une tradition ou la marque d'une sympathie culturelle. Le français dont on nous dit, et cela nous flatte, que c'est une langue de clarté, langue de juriste, d'écrivain est aussi une langue de chercheur, d'ingénieur, de technicien ou de chef d'entreprise. Laissez-moi cette vanité de penser que le choix du français est un choix d'avenir.
- Ne nous laissons donc pas dominer par un noble héritage. Nous devons aussi, forts de nos acquis, chercher de nouveaux champs de coopération, les défricher ensemble.
- Il en va ainsi de nos relations économiques et commerciales. Nous connaissons l'ampleur de vos besoins. Je souhaite que les efforts remarquables de tous ceux qui commercent, échangent, investissent ici au nom de la France, s'inscrivent le plus exactement possible dans vos plans d'ensemble et selon vos priorités. Nos ministres, dès cet après-midi, ont commencé d'y travailler ; ils continueront au-cours de ces deux jours.
Il est une autre raison pour que nos regards se portent vers vous : vous êtes dans le drame du Proche-Orient, longtemps meurtri par lui, aujourd'hui et demain encore un acteur essentiel, pays clé notamment du monde arabe indispensable à toute solution.
- La position de la France est, en la manière, bien connue. Je l'ai définie et expliquée à maintes reprises. Elle repose sur des principes clairs : le droit des peuples et le droit des Etats. Israel doit, comme chacun, voir reconnaître son droit de vivre dans des frontières sûres, reconnues, garanties. Mais le peuple palestinien doit aussi voir reconnaître son droit à une patrie et aux structures de son choix ; il est le seul à pouvoir dire ce qui lui convient. Seule une reconnaissance mutuelle et préalable entre les protagonistes permettra enfin de définir une méthode et de progresser vers la paix. Il importe d'écarter toute position excessive, toute surenchère irresponsable afin de ne pas privilégier ceux qui préfèrent refuser la paix.
- J'avais été, vous vous en souvenez, monsieur le président, un des rares responsables de mon pays à approuver à l'époque et à encourager la démarche du président Anouar el Sadate à l'égard d'Israel `accords de camp David`.
- Je pensais, je pense toujours, que deux pays qui se sont fait la guerre, ont bien le droit de se faire la paix, même si tous les problèmes ne disparaissent pas pour autant.
- Vous vous souviendrez encore : quand vint le moment, après qu'Israel vous eût restitué le Sinai, de contribuer de façon tangible, sur place, au maintien de la paix, la France, logique avec elle-même, n'a pas hésité à participer à cette mission.
- Il n'est donc pas étonnant qu'au début de la guerre du Liban, nous ayons songé à conjuguer nos efforts en rédigeant en commun notamment un projet de résolution destinée au Conseil de sécurité `ONU`. Ce texte analyse parfaitement, je crois, les divers problèmes qui constituent, imbriqués, le conflit du Proche-Orient et met en avant des solutions fondamentales, équilibrées, viables. Cette initiative, qui nous fait honneur, est, avec d'autres propositions récentes, une des bases essentielles sur lesquelles doit s'appuyer aujourd'hui tout effort de paix.
En Afrique enfin, si les centres d'intérêt, les priorités de l'Egypte et de la France ne sont pas toujours les mêmes, il n'y a pas entre nous de difficultés ou de contentieux, mais, tout au contraire, une entente qui s'élargit, laquelle est aussi favorisée par une large convergence de nos analyses sur le désordre monétaire et commercial du monde et sur la nécessité de rebâtir un ordre économique plus équilibré et plus stable.
- Je n'oublirai pas, avant de conclure, que l'Egypte n'est pas une nation destinée seulement à se préoccuper seulement des continents ou de la région qui l'entoure ; mais elle a son mot à dire dans toutes les choses qui touchent à la vie de l'espèce humaine, aux grands problèmes d'équilibre entre l'Est et l'Ouest, au grand problème de la collaboration entre le Nord et le Sud.
- En dépit de bien des promesses, oui notre monde est empoisonné par le sous-développement, la faim, la course aux armements, l'oppression. Les espoirs des peuples pourtant sont si simples ; ils s'appellent sécurité, instruction et bien-être. C'est dire la responsabilité qui repose sur les puissances éprises de paix, parmi lesquelles je compte et l'Egypte et la France.
- Je forme des voeux, monsieur le président, pour votre santé, pour tout ce qui vous est cher dans votre responsabilité d'homme public, dans votre vie d'homme privé.
- Je forme des voeux, madame, aussi à votre santé, à celle de votre famille, comme je le fais pour vous, mesdames et messieurs, ici présents, parmi lesquels nous venons de passer cette soirée.
- Comment résumerais-je davantage ma pensée qu'en offrant mes voeux et donc en levant dans un instant mon verre, à la prospérité de votre pays, à la santé de votre peuple, à l'amitié entre l'Egypte et la France.