Déclaration de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur la réconciliation franco-allemande et le traité de l'Elysée, Berlin le 23 janvier 2003.

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Circonstance : Inauguration de la stèle élevée en hommage au Chancelier Adenauer et au Général de Gaulle, à Berlin le 23 janvier 2003

Prononcé le

Texte intégral

Monsieur le Chancelier, Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
Merci tout d'abord de nous avoir invités à inaugurer avec vous cette stèle à la mémoire du Chancelier Adenauer et du Général de Gaulle. Depuis deux jours, Allemands et Français célèbrent, hier à Paris et à Versailles, aujourd'hui à Berlin, la signature, il y a quarante ans, du Traité de l'Elysée.
Le 22 janvier 1963, par un pacte solennel, nos deux peuples tournaient définitivement la page terrible des affrontements dans lesquels nos pays et notre continent tout entier s'étaient épuisés. Ils ouvraient la page nouvelle de l'amitié, de la coopération et des espérances qu'elle faisait naître pour la paix et pour la construction européenne.
Il y a quarante ans, l'engagement conjoint de l'Allemagne et de la France n'allait pas de soi. Il y avait l'héritage des guerres ; il y avait le ressentiment, il y avait la rancoeur ; il y avait, dans nos deux peuples, tant de préjugés, tant de pesanteurs. Il fallait deux hommes d'exception pour les rapprocher, pour oser envisager l'avenir ensemble, pour bousculer et forcer le cours des choses. C'est à ces deux géants de l'histoire, le Chancelier Konrad Adenauer et le Général Charles de Gaulle, que nous pensons naturellement aujourd'hui et que nous rendons hommage.
Je veux dire ma gratitude à toutes celles et à tous ceux qui sont à l'origine de cet hommage. Au Comité de patronage qui rassemble, autour de l'Amiral Philippe de Gaulle et de Monsieur Pierre Messmer, bien des fidèles compagnons. A la Fondation Konrad Adenauer, qui a rendu possible la réalisation et l'implantation de cette stèle commémorative à Berlin. A Monsieur Max Adenauer et à la famille du Chancelier, cet homme d'Etat visionnaire, qui restera dans toutes les mémoires comme l'homme de la paix retrouvée entre l'Allemagne et la France.
Enfin, je tiens à saluer tout particulièrement mon ami, le Chancelier Helmut Kohl, et à lui dire aujourd'hui, en notre nom à tous, notre profond respect et notre fidèle attachement. Il appartient à la lignée des hommes d'Etat qui ont marqué de leur empreinte et de leur foi la grande aventure de l'amitié franco-allemande. Il est de ceux qui ont fermement maintenu le cap jadis fixé par Konrad Adenauer et le Général de Gaulle.
L'un et l'autre avaient rejeté le déshonneur. Ils se sont tout naturellement reconnus et retrouvés. Leur poignée de main a lancé un signal à chacun de nos peuples. Ils ont compris que leur destin leur imposait et leur rendait possible l'accomplissement d'une tâche historique : " mettre fin ", comme le dit le Traité de l'Elysée, et comme le rappelle cette stèle, " à la rivalité séculaire de la France et de l'Allemagne ".
Ecoutons le chef de la France libre, écoutons-le saluer le grand Chancelier, " ce Rhénan, écrit-il dans ses Mémoires, pénétré du sentiment de ce que nos deux peuples ont entre eux de complémentaire ; ce patriote qui mesure quelles montagnes de méfiance et de haine se dressent entre nos deux pays ; ce politique qui discerne de quel prix serait, au-dedans et au-dehors, la caution déterminée de la France ". Eux seuls avaient la légitimité, la force morale, bref, la capacité d'entraîner derrière eux leurs peuples. Eux seuls pouvaient renverser le cours de l'Histoire, réconcilier Allemands et Français et associer leurs efforts.
Puisse ce monument, à la mémoire de ces deux hommes, de leur volonté, de leur courage, marquer la mémoire collective de nos peuples aux côtés de ces milliers d'autres, toutes ces stèles qui, dans les villages d'Allemagne et de France, portent le souvenir des jeunes hommes tombés au feu, fauchés dans la fleur de l'âge, parce que nous n'avions pas encore su voir tout ce que nos deux pays pouvaient, dans l'acceptation de leurs différences, s'apporter l'un à l'autre !
Le chemin de la réconciliation, de la coopération et de l'amitié que Konrad Adenauer et Charles de Gaulle ont tracé fut aussi celui de l'Europe. Devant les décombres de notre continent dévasté, il fallait que l'Allemagne et la France se tendent la main pour le reconstruire ensemble. Elles ont construit une communauté de destin. Puis, de cette communauté, une Union où les citoyens circulent sans frontières, disposent de la même monnaie, apprennent à vivre ensemble et à agir conjointement, inspirés par les mêmes idéaux.
Ensemble, l'Allemagne et la France se sentent aujourd'hui responsables de la poursuite de cette grande entreprise. Rien ne peut se faire de solide ni de durable en Europe si l'Allemagne et la France ne s'y engagent pas, côte-à-côte, avec foi, avec courage et avec détermination.
Voilà le message, de paix, de démocratie, le message humaniste, le message européen que porte ce monument au coeur de votre belle capitale, à l'angle du Tiergarten. Puisse-t-il rappeler à chacun la force visionnaire qui présida au rapprochement de l'Allemagne et de la France, ses enjeux et l'ardente obligation qui nous incombe de poursuivre et de progresser dans la voie ouverte jadis par Konrad Adenauer et Charles de Gaulle !
Je vous remercie.