Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'hôtel de ville de Bruxelles, notamment sur la position française sur les euromissiles jeudi 13 octobre 1983.

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Circonstance : Voyage officiel en Belgique du 12 au 14 octobre 1983

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Texte intégral

Monsieur le Bourgmestre,
- Mesdames et messieurs,
- "L'Hôtel de Ville de Bruxelles est une éblouissante fontaine de poète tombée de la tête d'un architecte". Voilà ce qu'écrivit Victor Hugo lorsqu'il chercha en Belgique le refuge de la liberté. C'est dire la joie que nous éprouvons, ma femme et moi, d'être reçus par vous dans ce haut-lieu de l'Histoire au coeur même de la ville si chère à tant de Français. Je ne pourrai les citer tous, les noms de Chateaubriand, de Gérard de Nerval, de Jean Cocteau, de bien d'autres... me viennent naturellemeent à l'esprit.
- C'est dire aussi qu'entre nous, les langages officiels, les discours de convenance, qui sont tout à fait nécessaires, ne peuvent figer les habitudes d'amitié qui se sont nouées depuis longtemps et j'apercevais parfaitement cette force et cette vérité dans l'allocution de bienvenue de M. le Bourgmestre.
- Les liens particuliers qui nous unissent, et particulièrement la France à Bruxelles, tiennent, sans doute, à l'émerveillement que l'on éprouve lorsqu'on pénètre sur cette Grand Place que j'ai si souvent parcourue. Et puis on s'intéresse toujours chez nous à ce qui se fait chez vous : les liens de famille, les liens de voisinage, qui dans certaines circonstances, on le voit bien dans l'histoire du monde pourrait être objet de controverses ou de disputes, ont généralement contribué fortement à maintenir entre nous une communauté vivante. Et les malentendus, si rares, on toujours été dominés par le sentiment d'être très proches et d'être en somme les compagnons de la même histoire. Sans Bruxelles, pas d'équilibre en Europe. Sans Bruxelles, il me semble qu'il manquerait la preuve vivante de l'aventure communautaire `CEE`. C'est à Bruxelles que l'on trouve des raisons d'espérer pour l'Europe à laquelle nous appartenons.
Vous avez évoqué dans votre allocution de bienvenue, monsieur le Bourgmestre `Hervé Bouhon`, le problème de la paix. j'entends bien qu'il ne s'agit pas de compétences particulières d'une assemblée ou d'une autre, c'est un problème qui touche au coeur de tous ceux qui vivent sur ce sol, notre sol, celui de l'Europe tourmentée. La position de la France, vous l'avez parfaitement comprise et exprimée. Elle est parfois contrefaite dans l'opinion caricaturée. Je ressens comme une offense profonde cette course au surarmement qui ne peut qu'aboutir au drame, au plus grand drame. Et j'aimerais, comme quiconque, que la raison s'emparât des plus hauts responsables pour qu'on y mette un terme. Seulement, il faut bien appliquer les ressources de sa raison. Oui, mais quand et comment ? On ne peut répondre simplement en parlant gel, en bloquant soudain le mécanisme, sans avoir veillé à étudier, à fixer le nouvel équilibre.
- Non seulement je me sens comme vous d'Europe - ici, à Bruxelles, comment faire autrement - mais je ne trace pas de fossé au sein de cette Europe qu'elle soit d'Est ou d'Ouest, Centrale ou Balkanique. Les autres Européens ne sont pas mes ennemis, ils sont nos frères. Il est toujours possible de faire appel à leur sens de l'Histoire, à l'intérêt commun. Mais comment faire, dès lors que, depuis trop lontemps, d'escalade en escalade, entre les deux plus grandes puissances `Etats-Unis ` URSS` se poursuit cette course qui nous mène à l'abîme. On peut faire appel au sens de l'humanité je l'espère, au sens de la raison et de l'intérêt bien compris de chacun. Il faut réaliser l'équilibre entre les forces au plus bas niveau possible. Aucun des partenaires, aucun des peuples sur la terre n'ayant à craindre peur lui-même. Sans quoi, de cette peur naîtra le cataclysme. On peut comprendre le sentiment d'encerclement né de l'Histoire, à-partir de 1917, au sein du grand peuple russe, bien qu'il n'ait plus beaucoup de sens aujourd'hui. Mais, aujourd'hui, le temps passé, les forces recensées, la puissance profonde, la force vitale de ce peuple montrent bien que les données ne sont pas les mêmes.
Voilà pourquoi, hostile à tout surarmement, la France a assuré sa défense par la détention d'armes dissuasives et, par -nature donc, défensives. Il suffit, au demeurant, de faire des comparaisons pour savoir à quel point il serait inimaginable qu'un pays comme le mien pût, en quoi que ce soit, contribuer à l'aggravation de cette situation, notre vie même serait en jeu. Mais il y a non seulement la fierté nationale mais le sentiment naturel de sauvegarde pour préserver, oui l'indépendance, mais aussi tout ce qui la compose et, nous en revenons tout naturellement au terme même de votre exposé, cette culture, cette suite des générations dans le temps qui font ce que nous sommes, et pas d'autres, parmi d'autres qui ont aussi leurs propres racines.
- Voilà pourquoi je suis hostile, je le répèterai chaque fois que j'en aurai l'occasion, pour qu'on m'entende ailleurs et au-delà même de cette place et de cet hôtel de ville, je suis hostile aux euromissiles dont on n'a pas besoin. Encore est-ce une litote. Hostile à ces euromissiles qui ont, si j'ose dire, fleuri sur le sol de l'Europe inconsidérément. Je constate qu'au moment même où je m'exprime, il n'y en a que d'un côté. Et comme je ne suis animé d'aucune intention hostile à l'égard du peuple qui les détient `URSS` et comme j'estime qu'il a droit, lui aussi, tout autant que les autres à sa sécurité, et comme je pense que c'est la négociation et le dialogue qui doivent permettre de dominer cette crise, je souhaite aussi que, de notre part, aucun mot ne soit dit qui put offenser ou inquiéter ceux qui disposent de ces armes, étant entendu que c'est eux qui ont le moyen de s'en servir.
- Alors, c'est une approche tout à fait calme et tranquille, en même temps que tout à fait déterminée. Engagés dans ce dilemne, nous n'en sortirons qu'en changeant les termes de ce problème. J'espère encore que le sens profond de la responsabilité de ceux qui vont décider nous permettra, du même coup, de savoir que nous avons franchi les difficultés principales pour aborder le versant ou réside la paix entre les hommes.
- Pardonnez-moi d'avoir engagé notre conversation sur ce terrain mais je n'ai fait que vous y suivre, monsieur le Bourgmestre et, après tout, c'est bien d'ici un haut lieu où l'on peut et même où l'on doit parler de tout ce qui touche à la vie de l'Europe, à la survivance physique de nos pays et de nos peuples. Je suis heureux d'avoir eu l'occasion de le dire à Bruxelles et devant vous, me répétant sans cesse. Mais comme je crois avoir remarqué qu'il faut souvent répéter la même chose pour commencer d'être compris, je le dirai encore, monsieur le Bourgmestre, au risque de lasser.
Mesdames et messieurs, je vous remercie de votre présence. Je suis très honoré d'être parmi vous, parce que c'est un hôtel de ville illustre dans notre histoire de l'Europe. Je sais simplement que vous appartenez à une forte communauté. Etre reçu par vous tous est pour moi source de réflexion et de force. J'espère aussi un signe d'amitié, je vous demande en tout cas de le prendre comme cela.
- Vive Bruxelles !
- Vive la France ! Si vous me permettez de vous le dire.
- Et, depuis que je suis en Belgique, aucune difficulté pour moi de dire : "Vive la Belgique ", Belgique que je vais maintenant visiter sous tous ses aspects au-cours des heures qui me restent.