Interview de M. Henri Emmanuelli, membre du Conseil national du PS, dans "La Montagne" le 12 mars 2003, sur la préparation du congrès du Parti socialiste et la ligne de conduite qu'il défend, et sur le projet gouvernemental de décentralisation.

Texte intégral

Le clivage entre le courant majoritaire et la gauche du PS à laquelle vous appartenez est de plus en plus net. Au regard de ce constat, comment envisagez-vous le prochain congrès de Dijon ?
Depuis le mois de juin, nous souhaitons que le Congrès de Dijon soit, avant tout, un congrès de clarification politique. Nous estimons que le bilan du gouvernement sortant était positif, mais nous pensons aussi qu'un certain nombre de mesures prises, que nous qualifions de sociales-libérales, comme celles qui l'ont été en matière de prime à l'emploi, de fiscalité sur les stock-options, comme aussi en matière d'annonces faites sur l'ouverture du capital d'EDF, ont brouillé l'image de ce bilan et ont découragé certaines catégories de notre électorat.
Pour nous, il est primordial, si l'on veut reconquérir ces catégories, de clarifier la ligne. Ainsi, en matière de service public, on doit se prononcer en faveur ou non de l'ouverture du capital d'EDF, mais il est indispensable de sortir de l'ambiguïté. En matière de redistribution, il faut que l'on sache si celle-ci est toujours au cur du projet socialiste, ou si, comme l'a affirmé M. Strauss-Kahn dans l'un de ses livres, elle est désormais derrière nous. En matière de fiscalité, il faut savoir si l'on est pour la baisse de la TVA ou pour la baisse de l'impôt sur le revenu qui est le seul impôt redistributif
C'est en cela que nous estimons qu'il appartient à l'actuelle majorité de répondre clairement.
Cette clarification souhaitée va donc dans un sens bien précis ?
Il s'agit de déplacer le centre de gravité du PS à gauche.
L'alliance entre le courant du Nouveau Monde que vous animez avec Jean-Luc Mélenchon et celui du Nouveau Parti socialiste d'Arnaud Montebourg et Vincent Peillon est-elle possible ?
A priori, rien ne s'y oppose Ni avec le Nouveau Parti socialiste, ni avec toutes celles et ceux qui partagent ce souci d'une modification de la ligne du PS, plus conforme aux aspirations de son électorat. Nous ne sommes fermés à personne, et nous le sommes d'autant moins que nous pensons que cette modification de ligne est la condition indispensable pour pouvoir rassembler les composantes de la gauche. Or, nous avons pu vérifier que ni les communistes, ni les Verts, ni la gauche mouvementiste ne sont sur une ligne sociale libérale. Il faut donc que le PS se positionne en sachant que son choix conditionnera le rassemblement de la gauche. Je pense que l'hypothèse d'une majorité alternative est crédible.
Mais ultérieurement, une jonction entre le courant majoritaire de François Hollande, que vous qualifiez de social-libéral, et cette aile gauche du PS est-elle véritablement envisageable ? En d'autres termes, le Congrès de Dijon sera-t-il celui de l'unité ou celui de la division, voire de l'implosion ?
L'unité du PS n'est pas en cause. Nous n'avons vocation ni à être un pôle de radicalité, ni même une aile gauche Que je sache, personne ne veut se positionner à l'aile droite. Notre seul objectif est de modifier la ligne du Parti, et il n'y a pas de raison que notre tentative soit plus dangereuse pour le PS que ne l'est sa ligne actuelle. Nous ne sommes animés ni d'un esprit d'affrontement, ni d'un esprit de division ou d'implosion mais nous pensons seulement que la Gauche, comme je viens de le souligner, ne peut gagner que rassemblée. Notre propos vise seulement à faire valoir la ligne politique dont nous pensons qu'elle est la condition du rassemblement de toute la gauche, sur le plan des valeurs comme sur le plan des moyens.
Que pensez-vous de la nouvelle architecture résultant du projet gouvernemental de décentralisation, lequel attribue de nouveaux pouvoirs aux collectivités locales ?
Jeune secrétaire d'Etat, j'étais aux côtés de Gaston Defferre lorsqu'il a fait voter la loi contre les préventions de la droite, et je reste favorable à la décentralisation, à condition qu'elle ne devienne pas, comme a l'air de le concevoir M. Raffarin, une simple réponse budgétaire du gouvernement actuel.
Je dis oui aux responsabilités données aux collectivités locales, à condition qu'elles ne soient pas attribuées à la carte ; à condition que soient maintenus tous les moyens de péréquation, de solidarité entre riches et pauvres, et que l'on n'en profite pas pour démembrer le service public. Si l'on nous dit que le RMI va aller aux départements, cela ne me choque pas, mais si on me dit que l'on va commencer à démembrer le corps de l'Education nationale, je ne suis pas d'accord
Compte tenu de l'état actuel des finances publiques, déficit budgétaire et chute du taux d'investissement, l'opération de M. Raffarin ressemble plutôt à une opération de sauvetage qu'à une répartition sereine et positive des compétences.
(source http://www.nouveau-monde.info, le 26 mars 2003)