Déclaration de M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel, sur l'approfondissement de la professionnalisation dans l'enseignement supérieur, notamment par la mise en oeuvre de la licence professionnelle, Paris le 15 juin 2000.

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Circonstance : Ouverture de la séance du CNESER sur la licence professionnelle à Paris le 15 juin 2000

Texte intégral

Mesdames et Messieurs,
Les circonstances me conduisent à venir ici pour la première fois de ma fonction de Ministre délégué à l'enseignement professionnel, porter devant vous le message du ministère de l'Education nationale. Il est bien évidemment commun au Ministre de l'éducation qui est notre ministre de référence, Jack Lang, et c'est aussi le mien puisque je suis en charge dorénavant dans l'ensemble du monde éducatif, de toutes les séquences professionnalisantes de nos enseignements.
J'ai pour cette occasion, à ouvrir des travaux qui vont marquer, je le crois, je l'espère, un moment important, peut-être crucial, de l'évolution de notre système éducatif. J'ai donc le sentiment de participer à un bon moment.
Je veux dire quelques mots de cette évolution. En approfondissant le processus de professionnalisation qu'elle a mis en uvre en son sein, l'Université confirme d'abord, l'inspiration initiale de sa propre création. Mais elle continue surtout à tirer toute la leçon de l'exigence de démocratisation qu'a mise à l'ordre du jour l'augmentation considérable du nombre des étudiants qu'elle accueille. Ainsi, cette évolution est significative de la disponibilité de l'Université aux attentes de la Nation, qui sont autant d'exigences pour elle..
A cette occasion, l'université concrétise le rôle éminent qui est le sien dans la transmission des savoirs de tous ordres. J'ai dis de tous ordres. Car le faisant, elle confirme aussi d'un autre côté que les métiers de notre époque s'acquièrent d'abord comme autant de sciences pratiques. C'est-à-dire tout à la fois comme " savoir et savoir faire ". C'est bien pourquoi, selon moi, l'enseignement des métiers ne saurait être imaginé en dehors du contact étroit avec les lieux, les personnes, les maîtres du savoir producteurs de celui-ci. Cette conception trace une limite par rapport à certaines vues mercantiles concernant l'enseignement des métiers.
La licence professionnelle créée par l'arrêté du 17 novembre 99, nous allons avoir à en connaître dans le détail aujourd'hui, se décrit d'abord par le contexte qui l'a fait émergé. D'une part, et vous en avez sans doute encore le souvenir, c'est celui de la construction d'espace européen de l'enseignement supérieur. Nous sommes ici au premier niveau gradué que décrivaient les déclarations de la Sorbonne en 98 et de Bologne en 99.
A cette époque, le Ministère français de l'Education et l'Université française ont ouvert une voie, que nous, ministres européens engagés, allons poursuivre avec pugnacité. J'ai plaisir à constater que les chemins que nous avons empruntés sont regardés avec attention en Europe et que nos manières de faire inspirent, ici et là, des parcours similaires.
D'autre part, cette licence professionnelle répond à un réel besoin d'insertion professionnel au niveau BAC + 3 correspondant à des besoins de qualifications nouvelles. De ce point de vue, elle constitue un diplôme original.
Enfin, le dispositif conforte la place de l'Université, puisqu'il permet de renforcer et d'élargir l'offre de professionnalisation qu'elle propose. Il facilite aussi, et je demande qu'on le comprenne bien compte tenu des critiques qui nous sont d'ordinaire adressées, la réactivité de notre appareil de formation face aux évolutions du contenu des métiers.
Je juge qu'à cette heure nous sommes déjà en présence d'un succès. Plus de 530 dossiers déposés 170 avis favorables de la commission dont 78 concerne des projets venant des IUT. Cependant, je regrette que 20 dossiers seulement aient été établis en relations avec les lycées. J'estime pour ma part, que la première des fluidités qu'il nous faut construire est celle qui permet de lier le développement de nos établissements du secondaire avec l'enseignement supérieur et sa grande capacité d'innovation et d'entraînement.
A cette étape, je constate qu'une couverture nationale complète de l'offre, est assurée. Dix secteurs d'activités sont couverts se rapportant à 30 groupes de métiers. J'utilise bien sûr à dessein l'expression de " groupe de métier ". Dans un instant, il en sera encore question.
Puisque ce travail est accompli, après qu'il ait été demandé, il est juste que je remercie, en mon nom et en celui de Jack Lang, et que je félicite ceux qui ont été les acteurs et les pionniers de la création de cette licence professionnelle : les membres du CNESER, bien sûr, devant lesquels je me trouve, les représentants des syndicats enseignants, étudiants, de la CPU, des branches professionnelles. Evidemment aussi les membres de la commission nationale d'expertise composée -universitaires et de professionnels, qui, si j'en crois ce qui m'a été dit, ont été mis à rude épreuve, à cette occasion- les universités, les lycées, et les partenaires locaux. Ils ont permis une qualité de projets sur laquelle vous êtes appelés à vous prononcer, mais que, nous pouvons d'ores et déjà, considérer comme bonne. Et bien sûr, dusse sa modestie en souffrir, Madame Francine Demichel, directrice de l'enseignement supérieur et ses collaborateurs, qui ont eu à subir non seulement la rude épreuve dont je parlais tout à l'heure, mais aussi celle d'un changement de Ministre. Ce n'est pas rien de constater que nos administrations sont capables, aussi, de cette réactivité là.
Quatre principes sont mis en uvre dans la création des licences professionnelles : le principe de diversité des parcours offerts, auquel nous sommes tous, attachés. Au demeurant, je crois qu'à ce moment du parcours éducatif la diversité de l'offre est un signe de l'adaptation aux réalités plutôt qu'un éparpillement. Nous accentuons la diversité des parcours offerts aux étudiants en leur proposant un cursus à BAC + 3 qui correspond à un niveau de qualification attendu. Bien sûr, dès lors, nous rendons possible l'insertion professionnelle tant dans notre pays qu'à l'échelle européenne.
J'ai dit que ce principe de diversité favorise l'adaptation à de nouveaux profils d'emplois. Il appelle aussi et c'est là tout notre savoir-faire professionnel, des méthodes pédagogiques innovantes. Elles utilisent certes les nouvelles technologies de l'information et de la communication, (comment pourrait-il en être autrement ?) mais elles pratiquent aussi grâce aux projets tutorés une pédagogie de l'action éducative que nous sommes en train de généraliser dans le secondaire.
Deuxième principe, celui du partenariat et de l'éducation permanente. Nous bâtissons une véritable formation professionnelle qui associe étroitement les partenaires professionnels à toutes les étapes de la formation. Nous intégrons aussi bien la formation initiale que la formation continue en fonction des attentes des étudiants, des salariés et des professions. Je le précise à cet instant puisqu'il m'est apparu à plusieurs occasions qu'il fallait sans cesse le souligner, que le service public ne renonce jamais à rien des objectifs et des principes qui sont les siens, évidemment.
Troisième principe, celui de progressivité. Cette progressivité, elle commence d'abord dans la façon dont nous avons mis en uvre le projet. Nous construisons la formation progressivement, de manière cohérente, à partir d'une logique de projet, en faisant remonter les propositions du terrain et en favorisant les initiatives pédagogiques. Progressivement, le nombre des licences professionnelles et leur implantation s'étendra.
Nous innovons, en instituant comme vous le savez, le contrôle d'un Comité de suivi qui est l'émanation de votre assemblée. J'attache une attention spéciale au travail à venir de ce comité, dans les mains duquel, en définitive, se jouera la réussite sur le long terme de ce que nous avons entrepris. Ce Comité saura donc, que son travail est attendu, que sa vigilance est espérée, et que son action sera aidée, de toutes les façons possibles. Il remplira un rôle comparable à une commission d'enquête parlementaire qui juge, sur pièce et sur place, autant que de besoin, qui rendra des avis, proposera des orientations. Lui seul, lui mieux que quiconque sera en état de le faire pour que nous puissions continuer à avancer et à réussir. Ce Comité bâtira et assurera fin 2001 l'architecture globale des licences professionnelles.
Quatrième principe : l'accessibilité. Nous voulons une licence professionnelle accessible à tous, j'allais ajouter à tout moment dans la vie. Par la formation initiale, par l'accueil du public diversifié originaire aussi bien du DEUG, des DUT, des BTS, BTS A, DEUST, par la formation continue et, dans des conditions que nous aurons à préciser avec soin, mais qui ont aussi une très grande importance, dans le processus de validation des acquis professionnels, que pour ma part j'entends développer en lien étroit avec l'université, coûte que coûte.
Voilà un dispositif qui doit permettre à tous les ayant-droit d'obtenir, chacun et dans l'originalité de son parcours, une licence professionnelle, digne tout à la fois du terme de licence et du qualificatif de professionnelle.
Construisant cet édifice, je veux aussi, prendre en compte un impératif qui selon moi s'impose pour un véritable espace professionnel à l'intérieur de notre système éducatif qui soit réellement accessible à tous, du CAP à la licence professionnelle sans oublier les DESS. Selon moi, nos formations doivent s'inscrire dans un schéma s'appuyant sur des familles de métiers, clair et lisible par tous élèves, étudiants, enseignants, parents et professionnels français mais aussi européens. Ce sera un aspect important du travail du comité de suivi qui peut être à sa manière le garant de cette lisibilité en assurant, notamment, une classification suivant une nomenclature dont je souhaite qu'elle devienne unique du secondaire au supérieur. Les enjeux de la lisibilité sont plus importants qu'il peut d'abord y paraître. Rendre lisible les parcours, c'est combattre une des discriminations sociales sur laquelle butent nos publics. La culture de projet, la capacité à prévoir, à s'auto-orienter n'est pas, quoi qu'on en pense une vertu si bien partagée. L'opacité, l'anonymie parfois, sont d'authentiques facteurs de discrimination sociale. Ensuite la lisibilité est un des moyens de l'appropriation des valeurs représentatives du métier et du travail, de l'intériorisation de l'utilité sociale des compétences professionnelles que l'on met au service de la société.
S'identifier à un métier et à ses valeurs c'est aussi se construire comme personne humaine et à tous les instants de son travail. L'école d'une façon générale, du primaire au supérieur, est le lieu où ce travail de construction de soi, est aidé, encouragé, et facilité. Enfin, la lisibilité, celle des diplômes délivrés par l'enseignement supérieur rattachée à des familles de métiers dont la déclinaison se retrouve dans le secondaire, a aussi une très grande valeur d'effet d'entraînement, d'encouragement, d'identification positive du parcours que l'on accompli. Je pense à cet instant au regard que portera sur lui-même, le jeune homme ou la jeune fille, engagé dans un lycée professionnel pour y recevoir un diplôme dont il sait que l'équivalent à un autre niveau de qualification se retrouve dans le supérieur.
Et je juge, que cette démarche c'est aussi la démocratisation.
Impératif de cohérence ensuite. Je crois que nous devons y attacher la plus grande importance. Il nous faudra donc sans doute, adapter encore nos outils d'analyses et de consultation, et pour, mieux répondre aux besoins renforcer, le rôle des CPC, CPN, CCN. Visiter et revisiter sans relâche les référentiels des contenus des formations, les parcours proposés, pour être bien sûr, que nous faisons ce qu'il faut, comme il faut, et au bon moment.
Impératif enfin de fluidité : la licence professionnelle s'inscrit dans un espace professionnel où chacun doit pouvoir percevoir une continuité possible pour chacun. J'ai dit, je répète, c'est une bonne occasion de le faire devant vous, que la hiérarchie détestable, aussi bien par les valeurs culturelles et idéologiques dont elle est chargée entre les différentes voies de l'enseignement, ne se résorbera sûrement pas par de généreuses déclarations. Il existe une véritable hiérarchie et je juge qu'elle se construit dans les différences de fluidité entre les différents ordres d'enseignement.
La licence professionnelle, sa naissance est donc l'occasion pour moi de rappeler les objectifs de Jack Lang et moi-même poursuivons : il ne doit pas y avoir des BEP sans BAC pro pas de BAC pro sans perspective d'accès au BTS, pas de BTS ou de DUT sans ouverture vers la licence professionnelle, pas de licence professionnelle conduisant à une impasse ou un cul de sac.
Sans cesse, le chemin doit être ouvert devant soi, dès lors, que par ses mérites ou ses talents, on se trouve en état de le poursuivre. Pour cela, il nous faudra réfléchir de nouveau à l'articulation de l'ensemble des dispositifs existants pour que partout cela est nécessaire, soient mises en place les passerelles ou les contre- marches (suivant que l'on a une vision linéaire ou ascendante de ces parcours) tel que cet objectif puisse être atteint.
Tout ceci m'aura permis de situer la licence professionnelle, dans son moment, dans son esprit, dans son contexte, dans ses objectifs.
Il me reste à présent à évoquer pourquoi Jack Lang et moi-même nous nous sentons tenus de répondre à un impératif de cadrage national concernant la licence professionnelle. C'est notre devoir de ministres de l'école républicaine, d'une république une et indivisible (ce qui ne renvoie pas qu'à l'esprit des frontières mais à l'unité et à l'indivisibilité des principes qu'on met en uvre dans la gestion des affaires publiques) de garantir la reconnaissance nationale des qualifications de la licence professionnelle. Est en cause ici la pertinence pédagogique du droit des étudiants a une professionnalisation sans une hyper spécialisation, contraire à l'intérêt bien compris de la formation de ceux qui auront à bénéficier de l'acquisition de ce nouveau diplôme. Il s'agit au fond de répondre positivement aux exigences de la mobilité géographique comme à l'évolution des projets de carrière personnelle. Il ne saurait être question que, qui a acquis une licence professionnelle ici, ne puisse travailler là bas ou poursuivre son cursus universitaire à un autre endroit encore.
C'est pourquoi, peut-être un peu en dernière minute, j'ai demandé que ces licences professionnelles, dont par ailleurs l'intitulé fournissait un descriptif (sans doute très pertinent) des contenus mais rendait à peu près impossible l'identification personnelle dont je parlais tout à l'heure, soient regroupées non par établissements qui les proposent, mais par métiers auxquels ils correspondent. J'ai développé cette idée tout à l'heure, je n'y reviens pas. Mais j'ai acquis la conviction que vous comprendriez la démarche, et je formule l'espoir que vous l'approuverez. Les pédagogues savent mieux que d'autres quels sont les enjeux du nom, du mot placé au bon endroit, qui permet à l'individu de faire sien, complètement une démarche.
A cette étape il me reste donc à souhaiter notre réussite. Je dis " notre ", je m'oublie ; les ministres passent, l'université reste, tant mieux ! Mais à chacune de nos décisions nous devons avoir le sens de ce temps long dont nous sommes les premiers gardiens. Nous qui accueillons en ce moment dans nos écoles maternelles les bacheliers de 2015 et qui voyons sortir de nos formations des travailleurs de 2040, prudence ! Il faut voir loin, poser des principes qui puissent être assez invariants pour que l'usure du temps, les saisons politiques qui se succèdent, n'en viennent pas trop renier les espérances, ni bousculer les pérennités.
Les avis que vous êtes appelés à rendre aujourd'hui compterons pour beaucoup dans les décisions que Jack Lang et moi-même seront appelés à prendre et que nous rendrons publiques conjointement le 28 juin, après en avoir, selon la formule consacrée, informé le Conseil des Ministres.
Pour l'avenir, j'ai dit tout à l'heure une petite remarque, sur l'espérance que j'ai de pouvoir trouver, à l'avenir d'avantage de projets de licences en partenariat avec les lycées. Ce nombre me paraît insuffisant au regard du potentiel. J'ajouterais que dans ce que nous allons entreprendre nous devons penser aux bases d'appui que peuvent représenter la mutualisation des moyens que l'Etat et les collectivités mettent à disposition des élèves et des étudiants. Intégrons dans nos réflexions qu'il faut joindre à cet effort le soucis de la réussite des plates formes technologiques, dont par exemple celles qui ont été constituées et partagées par les IUT, les STS, les lycées professionnels, sont un bon exemple. Nous devons continuer avec la construction des licences professionnelles
C'est le moment de conclure. Je crois qu'ensemble nous allons construire un modèle de formation dont l'architecture solide va placer l'université française à la pointe des formations professionnelles. Le ministre que je suis, membre du gouvernement auquel j'appartiens, veut que l'on réussisse. L'université doit être à la pointe des formations professionnelles. Elle l'est déjà. Mais elle doit encore avancer. L'enjeux bien sûr immédiat, c'est le sort de nos étudiants. Mais sans vouloir excessivement politiser mon propos, je pense que chacun d'entre-vous, chacune d'entre vous comprend bien que les enjeux sont plus larges.
L'université est l'université. Ses concurrents éventuels, en tout cas le système alternatif à celui de l'université dont on a vu se dessiner dans telle ou telle conférence internationale les grands traits aura sa propre dynamique. Et bien nous, nous devons avoir la nôtre. Parce qu'elle est bonne, parce qu'elle est productive, parce que c'est elle qui a permis à ce pays de tenir son rang intellectuel, de faire de la connaissance, la transmission des savoirs, un domaine d'excellence française, avec ses méthodes, ses principes républicains.
En dépit de la crise terrible que nous venons de traverser au cours des 20 dernières années, nous pensons qu'à présent il est possible de sortir le pays par le haut avec le retour de l'emploi. Il fait passer un vent bienfaisant sur la société, mais aussi sur les esprits, puisqu'il situe, dans des attentes beaucoup plus claires et simples le travail que l'école doit accomplir. Le point de départ pouvait paraître modeste. L'ambition ne l'est pas. L'horizon qui est tracé me paraît être de nature à nous donner aux uns et aux autres, chacun dans notre rôle, ce petit quelque chose qui fait qu'en dépit de toutes les difficultés, il faut imaginer Sisyphe heureux.

(source http://www.education.gouv.fr, le 8 août 2000)