Entretien de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, avec le quotidien allemand "Frankfurter Rundschau" à Francfort le 3 août 2004, sur les priorités de la politique étrangère de la France et la conduite de la diplomatie française dans le nouveau contexte international.

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Média : Frankfurter Rundschau - Presse étrangère

Texte intégral

Q - M. Barnier, pendant votre tournée africaine, vous avez parlé à plusieurs reprises d'un "nouvel esprit" dans la politique étrangère de la France ; notamment lorsque vous disiez que la gestion des conflits sur ce continent devrait être "africanisée", c'est-à-dire placée sous la responsabilité d'organisations régionales ou continentales. Est-ce que vous voyez, sur d'autres sujets, "un nouvel esprit" dans votre diplomatie ?
R - Je suis placé, d'un côté, sous l'autorité du président de la République française et à ce titre je suis aussi l'héritier de la diplomatie française en France et dans le monde. Je me trouve dans cette tradition et je lui reste fidèle, et, dans le même temps je veux que cette politique soit vivante. L'époque actuelle est différente de celle d'avant. Elle est caractérisée par un monde globalisé qui se trouve dans un état de désordre dangereux. C'est aussi l'époque du nouveau, en ce qui concerne l'Afrique, en ce qui concerne ses nouveaux dirigeants, qui veulent être traités comme des partenaires. Et c'est aussi l'époque de l'Europe. En cette période, les bonnes réponses ne sont pas nationales mais communes. La diplomatie française doit s'adapter à cela si elle veut garder son influence et rester forte.
Q - Quels sont les grands "chantiers" internationaux que vous devez gérer ?
R - L'ordre du jour international est déterminé par l'actualité, par les crises. De ce point de vue, la résolution du conflit israélo-palestinien reste la priorité première. Car ce conflit est la cause d'une très grande instabilité, non seulement dans cette région mais aussi dans le monde. Il y a ensuite des conflits graves en Afrique, dans la région des Grands lacs, en Côte d'Ivoire, en Haïti et dans d'autres régions du monde, conflits qui exigent de la part des Nations unies, mais aussi des organisations régionales, comme l'Union européenne, des capacités d'intervention. Le deuxième grand défi pour moi est l'organisation politique du continent européen. La France entend opter, et optera, pour la voie de l'Europe politique, pour l'Europe, pour tout ce que nous sommes, pour notre identité, pour nos intérêts. Cette organisation politique constitue également la clé qui doit permettre d'apporter un peu d'ordre dans les affaires du monde. Si nous montrons qu'un continent peut s'organiser en respectant les nations, non pas en fusionnant ni en uniformisant l'Europe mais en formant une Europe commune - c'est que cela est nécessaire pour nous-mêmes, car aucune de nos nations prises individuellement n'en a le poids - nous pourrons alors également prouver aux autres continents que l'on peut s'organiser. Nous aurons une Europe forte, une Europe politique qui sera entendue jusqu'à l'intérieur des États-Unis lorsqu'il s'agira de régler les conflits de ce monde.
Q - Vous ne mentionnez pas l'Irak.
R - L'Irak a sa propre identité, sa propre actualité. J'exprime l'espoir que le processus qui est en cours là-bas, même s'il est long et s'il est secoué par quelques chocs, sera couronné de succès.
Pour la politique étrangère française et pour la politique étrangère européenne, qui n'existe pas encore en l'état, la mondialisation reste un défi permanent. C'est sous le signe du multilatéralisme que nous devons aider les pays qui sont encore en voie de développement à combattre les grands fléaux. Et puis il reste pour moi encore le défi de parvenir à développer une politique respectueuse de l'environnement, une politique durable.
Q - Vous êtes un "Européen né", pour reprendre une expression qui caractérise d'une manière générale la citoyenneté. Vous êtes très vite intervenu en France en faveur de l'organisation d'un référendum comme mode de ratification de la Constitution européenne. Que pensez-vous de l'idée de faire voter les peuples d'Europe ensemble en un seul jour ou en une semaine sur la Constitution européenne ?
R - Sans vouloir être prétentieux, c'est mon idée. Je l'ai exprimée publiquement il y a un an et demi pendant les travaux de la Convention. Je n'étais pas le seul, mais nous l'avons suggérée ensemble au sein de la Convention. Pendant le temps où j'étais commissaire, j'ai également défendu, devant le Parlement et au sein de la Commission, l'idée d'organiser un référendum européen pour justement entendre, sur des sujets importants, la voix des peuples d'Europe. Cela ne fonctionne pas encore, mais il s'agit, dans cet esprit, d'initier une discussion européenne sur la Constitution pour empêcher qu'il y ait vingt-cinq discussions nationales à des moments totalement différents.
Q - Croyez-vous en une telle possibilité ?
R - Cela ne marchera pas encore aujourd'hui, mais nous pouvons assez facilement amener une quinzaine d'États à l'organiser au même moment. Je le souhaite.
Q - En ce qui concerne les relations franco-allemandes, votre collègue Nicolas Sarkozy a fait remarquer qu'il était temps d'élargir celles-ci et de développer des "relations particulières" avec l'Espagne, la Grande-Bretagne et l'Italie. Partagez-vous cette opinion ?
R - Rien ne pourra remplacer le dialogue franco-allemand qui a été à l'origine du dessein européen. Nous ne renoncerons pas à ce lien particulier mais nous continuerons à oeuvrer de manière à ce que ces deux grandes nations fassent avancer ensemble les dossiers importants. En même temps, il est tout aussi vrai qu'il convient d'ajouter maintenant quelque chose d'autre. Le dialogue franco-allemand est indispensable, mais il ne suffit plus à lui tout seul. Le temps et la dimension du projet européen ont changé. D'autres grandes nations, vous les avez nommées et la Pologne en fait partie, ainsi que d'autres nations de taille moyenne et finalement aussi les voix des "petits" qui doivent être entendues, font en sorte que le dialogue franco-allemand s'ouvre.
J'attache beaucoup d'importance à ce que les "grands", et la France en fait partie, ne laissent s'installer aucune distance ni entre eux-mêmes ni avec les autres. Il y a des questions dont il faut parler entre nous, entre les plus grandes nations, pour des raisons objectives. Mais nous devons savoir que tout ce que nous décidons a également des conséquences pour les autres. C'est pourquoi nous ne devons pas créer des problèmes entre "grands" et "petits" qui n'ont pas lieu d'être.
Q - Vous êtes entré dans ce gouvernement peu après la moitié de la législature. Il vous reste à peu près deux ans et demi, ce qui n'est pas beaucoup. Quels sont les objectifs que vous vous êtes fixé pour le temps qui vous reste ?
R - Deux ans et demi suffisent pour laisser une marque. En tant que ministre des Affaires étrangères, vous êtes par définition ouvert sur l'extérieur et non pas fixé sur votre propre pays. Donc ce qui vous intéresse, c'est ce qui se passe autour de vous. J'ai une grande ambition pour ce remarquable ministère qui travaille, à tous les niveaux, avec des agents hautement motivés, à Paris et dans le monde. Il y a quand même 2 millions de Français qui habitent hors de France, dans le monde, et qui sont aussi partie prenante de ce travail. J'aimerais que ce ministère, tout en respectant toujours sa tradition, devienne un ministère de l'influence française et que, tout en respectant le principe de la souveraineté, il gagne en plus une culture de l'influence.
Q - Le français a été et est encore la langue de la diplomatie ?
R - Oui, assurément ; il y a l'histoire de la France et celle de la colonisation, il y a cette diplomatie qui est étroitement liée à l'histoire, à la culture et à la langue. J'aimerais que nous puissions agir sur ce terrain avec intelligence, sans arrogance, à l'écoute des autres, dans un esprit de partenariat et de pluralisme. La contribution que nous, Français, pouvons apporter à l'organisation du monde, c'est le pluralisme, le multilatéralisme. Le monde que j'ai à l'esprit n'est pas un monde uniforme.
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 4 août 2004)