Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, dans "CFDT Magazine" de janvier 2004, sur le débat en interne sur le syndicalisme réformiste et la démocratie au sein de la CFDT, sur la réforme des retraites et son opposition à une loi sur le service minimum dans les services publics.

Prononcé le 1er janvier 2004

Média : CFDT Magazine

Texte intégral

CFDT Magazine - L'année 2003 a été particulièrement chargée pour la CFDT. 2004 s'annonce-t-elle sous le même signe ?
François Chérèque - Nous venons de vivre une année difficile. Cela ne concerne pas seulement la CFDT, mais la société française dans son ensemble. La situation économique s'est profondément dégradée aboutissant au plus mauvais résultat depuis dix ans en matière d'emploi. Face à cette situation, le gouvernement s'est contenté d'attendre une relance de l'extérieur et de baisser les impôts. Par ailleurs, la mise en place d'une réforme des retraites, prévisible, mais repoussée sans cesse depuis des années, a inévitablement provoqué des résistances.
2004 se présente comme une année de débats dans la CFDT. Il n'est pas question de tourner la page comme s'il ne s'était rien passé. Il nous faut approfondir la réflexion autour de deux thèmes. Premièrement, notre mode de prise de décision et nos relations entre responsables et militants. Deuxièmement, comment porter un syndicalisme réformiste dans une société plutôt bloquée ? Comment conjuguer soutien aux réformes et critique sociale ?
CFDT Magazine - La CFDT lance une campagne de communication pour valoriser les résultats qu'elle a obtenus en 2003. Quels en sont les objectifs ?
François Chérèque - Après les nombreuses campagnes de désinformation, la réforme des retraites se met en place. L'objectif connu de tous était d'adapter le système à l'évolution démographique en harmonisant les régimes du public et du privé avec des contreparties. À présent, il nous faut expliquer et valoriser les améliorations que nous avons obtenues. Dans le privé, le départ anticipé, dès 2004, concerne 200 000 personnes ayant commencé à travailler tôt et l'amélioration des basses pensions touche un quart des retraités. Dans le public, ces avancées se traduisent par l'intégration de primes dans le calcul des retraites, par la création d'une caisse complémentaire et par la possibilité de racheter des années d'études. Toutefois, du chemin reste à parcourir sur ce qui a été promis par le gouvernement : le départ anticipé pour les fonctionnaires ayant travaillé jeunes. La CFDT ne lâchera rien sur cette question. Si le gouvernement ne met pas en uvre sa promesse en 2004, il aura un conflit avec la CFDT.
Nous avons également obtenu de nouveaux droits sur la formation professionnelle. Plus de 16 millions de salariés du privé en bénéficieront. L'augmentation du Smic, jusqu'à 5 % minimum par an sur trois ans selon le niveau, est aussi un acquis qui entre dans le cadre de l'harmonisation des Smic, nécessaire depuis la mise en place des 35 heures.
CFDT Magazine - Quelles seront les priorités de la CFDT ?
François Chérèque - En nous engageant sur les retraites, nous avons, de fait, ciblé deux priorités : l'emploi et les conditions de travail. L'emploi est au cur du lien social, le passage obligé pour l'émancipation des individus, et représente la meilleure garantie de financement des régimes de protection sociale. La première injustice dans un pays moderne est que certaines personnes meurent plus tôt du fait de leurs conditions de travail. Entre un ouvrier et un cadre, l'espérance de vie varie de huit ans. Il faut d'abord se battre pour réduire cet écart, en faisant reculer la pénibilité. Et pour certaines catégories de personnel, il faudra réduire la durée du travail.
Autre priorité : la défense et la modernisation des services publics mis à mal par ce gouvernement. Par sa politique budgétaire de baisses d'impôts, celui-ci se prive de recettes qui seraient pourtant nécessaires à la réforme. On voit bien poindre la tentation de tout soumettre à la concurrence. Pour la CFDT, tous les citoyens doivent rester égaux dans l'accès aux services publics et c'est à l'État de garantir cette égalité.
CFDT Magazine - Comment dans un contexte de croissance faible peut-on agir syndicalement pour améliorer la situation de l'emploi ?
François Chérèque - Les voies du succès passeront par l'Europe. La France ne sortira pas seule de cette situation. L'Union doit avoir une politique économique qui aille dans trois directions : l'harmonisation des politiques fiscales pour éviter le dumping social entre États- membres ; l'investissement dans la recherche pour créer les emplois de demain; une politique de grands travaux, notamment à destination des pays entrants pour faciliter les échanges.
Au plan national, la France doit fortement investir dans la formation. Trop de jeunes sortent chaque année du système scolaire sans qualification, trop de travailleurs se retrouvent au chômage sans avoir pu bénéficier de formation pendant leur vie professionnelle. Parallèlement des offres d'emplois dans le secteur des services et dans l'aide aux personnes ne trouvent pas preneur.
La CFDT est déterminée à améliorer la situation de l'emploi, notamment par la négociation sur les restructurations. Mais aujourd'hui deux logiques s'opposent : celle du patronat qui cherche à licencier plus facilement et celle de la CFDT qui souhaite anticiper ces difficultés pour sauvegarder l'emploi.
CFDT Magazine - L'assurance-maladie sera le grand débat de l'année. Suscitera-t-il les mêmes affrontements que la réforme des retraites ?
François Chérèque - Ne rien faire aujourd'hui, c'est mettre en difficulté tout le système en fragilisant d'abord les assurés les plus modestes. La CFDT a trois objectifs dans cette réforme: garantir un accès aux soins identique pour tous, ce qui suppose de faciliter l'accès à une couverture complémentaire; réorganiser le système des soins, en particulier les liens entre médecine de ville et hôpital ; et améliorer la gestion pour mieux soigner et mieux rembourser. La CFDT travaille depuis plusieurs mois avec la Mutualité française pour élaborer des propositions. Nous essayons d'amener sur nos objectifs d'autres organisations syndicales. Nous jugerons la réforme surtout sur ce que le gouvernement décidera en termes de financement et de remboursement mais aussi sur la nouvelle organisation du système. Comme pour la dépendance, il n'est pas question que seuls les salariés financent la solidarité.
CFDT Magazine - L'Europe s'apprête à vivre une année historique. Comment se positionne la CFDT sur la réunification et le projet de Constitution ?
François Chérèque - L'événement, c'est la réunification. C'est la première fois qu'une telle unité se construit dans la paix. Après avoir accueilli les pays de l'Europe du Sud, qui s'étaient affranchis des dictatures fascistes, l'Union européenne s'ouvre à ceux qui se sont libérés des dictatures communistes. La CFDT, qui a lutté avec les syndicats de ces pays, en particulier avec Solidarnosc, se réjouit de leur entrée dans l'Europe.
Quant au projet de Constitution, dans l'état actuel du texte, nous pensons, avec la Confédération européenne des syndicats, qu'il faut l'accepter. Le rejeter serait un retour en arrière préjudiciable. Nous avons besoin d'une Europe forte et unie dans le contexte de la mondialisation, pour la paix et la réussite économique. L'introduction de la Charte des droits fondamentaux est un point fort du Traité : c'est une reconnaissance du modèle social européen, des services publics, du droit de s'associer et de militer dans un syndicat. S'il devait y avoir un mot d'ordre CFDT, ce serait : " Oui à l'évolution par la Constitution et votez aux élections européennes ! ". L'Europe est la seule dans le monde à disposer d'un système démocratique commun à 25 pays.
CFDT Magazine - La CFDT aura 40 ans cette année. Les valeurs qui l'animent ont-elles évolué ?
François Chérèque - Cet anniversaire sera l'occasion de revenir sur ce qui a fondé notre histoire avant même la transformation de la CFTC en CFDT. Nos valeurs d'émancipation, d'autonomie des individus, d'indépendance à l'égard des églises et des partis, traversent encore la société française. On le voit avec le débat sur la laïcité. L'indépendance, c'est aussi une capacité à négocier, à contracter et à s'engager dans des réformes. Emancipation, laïcité et contractualisation constituent les fondements de l'histoire et de la culture CFDT. Ils sont toujours d'actualité.n
Propos recueillis par Isabelle Perrin et Didier Blain
(source http://www.cfdt.fr, le 2 janvier 2004)