Déclaration de M. Jean-Marie Le Pen, président du Front national, sur le phénomène des délocalisations d'entreprises à l'étranger et sur la stratégie politique commerciale européenne face à la forte concurrence internationale, Paris le 21 mai 2005.

Texte intégral

Mesdames et messieurs,
Chers amis,
Permettez-moi tout d'abord, en exergue de ce discours de clôture, de vous remercier de votre présence et surtout de féliciter chacun des intervenants à ce colloque, dont la qualité n'a rien à envier à ceux qui sont régulièrement organisés dans les facultés et les universités.
Mes remerciements s'adressent plus particulièrement au Président du Conseil Scientifique, Hugues Petit, ainsi qu'à Thibault de la Tocnaye, qui ont magistralement organisé et animé nos travaux, tandis que mes excuses vont vers ceux que je n'ai pas pu entendre, ayant été retenu ce matin par des obligations impérieuses.
Le titre de notre colloque, "la France face aux délocalisations" n'a pas été choisi au hasard.
Depuis quelques années, il ne se passe pas une semaine sans que l'on évoque la fermeture de telle ou telle entreprise dans telle ou telle région, parce qu'elle est partie s'installer en Europe de l'Est, au Maghreb ou en Asie.
Vous le savez, le phénomène des "délocalisations", pour être de plus en plus médiatisé, n'est pas nouveau.
Comme d'habitude, nous avons, nous autres, militants et dirigeants du Front National, stigmatisé et dénoncé cette perte de "substance" de notre économie depuis longtemps, mais c'est seulement aujourd'hui que les media et les politiciens évoquent, avec la fausse gravité qu'on leur connaît, ce phénomène qui ébranle jusqu'au socle de notre tissu économique et social national.
I- En langage économique, "délocaliser" veut dire "changer de lieu une unité de production sans pour autant changer la destination des biens produits".
Cette définition s'applique ainsi à plusieurs scénarios :
- la fermeture d'une usine en France et son remplacement par une unité équivalente à l'étranger
- le recours à la sous-traitance étrangère afin de fournir une partie des biens auparavant produits localement
- la création d'une nouvelle unité de production à l'étranger plutôt que sur le territoire national pour des biens destinés à l'étranger.
Dans tous les cas, mesdames et messieurs, la délocalisation emporte avec elle une diminution d'activité et une montée du chômage, à l'heure où, probablement, 5,5 millions des nôtres sont privés de cet extraordinaire outil d'intégration sociale et d'accomplissement individuel qu'est le travail.
Plusieurs études officielles ont décrit le problème et mis le doigt sur les graves dysfonctionnements d'un libre-échange mondial non contrôlé.
En 1993, Jean Arthuis écrivait, dans un Rapport parlementaire : "l'absence de régulation mondiale et les faiblesses de l'économie française risquent d'accélérer les délocalisations d'entreprises françaises à l'étranger et de détruire notre outil industriel".
Et encore : "Quand les prix défient toute concurrence, il n'y a plus de concurrence".
Maurice Allais, prix Nobel d'économie, a largement expliqué qu'entre zones de niveau de développement comparable, l'intérêt du libre-échange est reconnu, mais qu'en revanche des échanges sauvages entre pays industrialisés et pays à bas salaires, en voie d'industrialisation rapide, sont un non-sens économique.
Il est d'ailleurs important de noter que les principaux responsables des délocalisations sont des firmes transnationales, à l'origine des deux tiers du commerce mondial.
Le commerce international est en fait devenu de plus en plus un commerce transnational.
L'appréhension du phénomène des délocalisations n'en est que plus complexe.
Par exemple : une firme automobile allemande dont le siège est en Suisse, déplacera de la France vers la Pologne son usine de fabrication de composants, lesquels sont toujours assemblés en France...
Ainsi que l'a remarquablement indiqué Alain Gallais ce matin, le récent Rapport du Sénat sur les délocalisations de septembre 2004 montre la difficulté à chiffrer le phénomène des délocalisations.
Il faut ainsi utiliser divers indicateurs, tels le solde de la balance commerciale, les investissements directs à l'étranger, la diminution de la part de l'industrie dans le PIB, l'analyse de l'évolution des productions par secteurs, pour apprécier réellement le phénomène.
Par ailleurs, certaines enquêtes de terrain nous donnent des chiffres pour 2004.
Le "Figaro Entreprises" (2 novembre 2004) avance le nombre de 6 000 emplois touchés depuis le début de l'année.
"L'Expansion" (novembre 2004), dans une enquête relativement exhaustive, publie la carte de 11 093 emplois français délocalisés en un an.
Les zones les plus touchées sont le Nord-Pas-de-Calais, la région parisienne et l'Alsace, mais aucune région n'est épargnée, ni aucun secteur, comme en attestent les interventions ce matin de Charles Perrot, en tant que chef d'entreprise, et Marie - Danielle Rémy, en tant que salariée.
Je vous le disais tout à l'heure, le phénomène n'est pas nouveau: un premier mouvement de délocalisations avait déjà eu lieu de 1965 à 1980 pour des activités nécessitant peu de savoir-faire et d'investissements.
En 1982, les téléviseurs (Philips et Thomson) commencent à être fabriqués en Asie du Sud Est...
Une deuxième vague de délocalisations, dites de proximité, est intervenue à la fin des années 80, les pays industrialisés installant des usines dans des pays émergents proches de leurs bases : en Asie orientale pour le Japon, au Mexique pour les Etats-Unis et dans les PECO (Pays d'Europe Centrale et Orientale) pour l'Europe de l'Ouest. En 1999, Valeo délocalise ainsi principalement en Tunisie la fabrication des faisceaux de câbles électriques pour l'automobile...
Une troisième vague, enfin, depuis l'an 2000, concerne non seulement les activités manufacturières mais aussi le champ des services et atteint donc l'ensemble des économies des pays développés.
Depuis le début du nouveau millénaire, l'élaboration des feuilles de paie et le traitement des factures sont assurés pour certaines entreprises à Prague, en Inde ou à l'île Maurice...
En 2003, c'est la conception des puces électroniques qui commence à être sous-traitée en Asie...
Les secteurs les plus sensibles sont bien sûr ceux dans lesquels la part des frais de personnel dans la valeur ajoutée est forte. Exemples-type : l'industrie textile, la fonderie, la construction navale.
D'autres secteurs manufacturiers ont disparu, tant en raison de l'ouverture des frontières que des délocalisations proprement dites : c'est la chaussure, le verre, le jouet, le bois, la métallurgie, l'industrie des produits blancs ( réfrigérateurs) et des produits bruns (matériels HI-FI, téléviseurs....).
Les pertes d'emplois dans les secteurs des équipements électriques et électroniques, ont pu être chiffrées : pour 1 100 en moyenne annuelle entre 1989 et 2001, elles s'élèvent à 10 000 entre 2001 et 2003.
De même, les équipements mécaniques subissent la même accélération funeste: 1 400 pertes d'emplois en moyenne annuelle entre 1989 et 2001, pour 8 900 entre 2001 et 2003...
Le secteur des services est désormais en pleine hémorragie, et c'est pour cela que la directive Bolkestein, dans un tel contexte, est rien moins que criminelle, puisqu'elle ne peut conduire qu'à accélérer encore la fuite de nos emplois.
Quel est le bilan - provisoire, hélas - au jour d'aujourd'hui, de cette évolution à laquelle ont consenti les pouvoirs publics ?
Il faut dire la vérité.
Les délocalisations ont atteint le cur de notre économie.
En 1974, l'industrie occupait 38 % de la population active. En 2001, elle ne représente plus que 18,4 %.
Mais comme l'industrie exerce un effet d'entraînement fondamental sur le reste de l'économie, il n'y aura plus non plus, demain, d'activités d'ingénierie et de création dans notre pays.
Tous les savoir-faire seront peu à peu délocalisés, mais aussi tous les produits à forte valeur ajoutée ou de haute qualité.
Je ne prendrai qu'un seul exemple.
Contrairement aux arguties des uns et des autres, les chinois sont en effet parfaitement capables de produire des chemises haut de gamme : à Hong Kong, Ascot Chang vend, sur mesure, des chemises dans plusieurs centaines de tissus différents.
II - La réalité crève les yeux, mesdames et messieurs.
Malgré une situation géographique tout à fait favorable, une taille de marché significative et surtout un réseau d'infrastructures de transport et de communication assez performant, la France souffre de graves handicaps, qui deviennent mortels dans un contexte de disparition de toutes nos frontières commerciales.
La première de nos faiblesses, c'est incontestablement notre fiscalité, comme l'a rappelé tout à l'heure le Professeur Georges Lane.
Elle est entièrement à revoir : trop haute, mal répartie, la fiscalité est en elle-même un puissant facteur de délocalisation !
Tout le monde constate que Super-menteur, Chirac, n'a, une fois de plus, pas tenu ses promesses en matière de baisse d'impôt sur le revenu. Il avait promis une baisse de 30% en 5 ans. On arrive à peine à 8% de baisse, mais en revanche la fiscalité locale explose.
En matière d'impôt sur les sociétés, le taux français est de 33%. Mais en Slovénie, il est nul. Alors quand un investisseur peut aller où il veut, on comprend qu'il préfère la Slovénie.
Mais le pire est encore ailleurs : il est dans le niveau des charges sociales acquittées par l'employeur pour faire travailler de la main d'uvre.
Il ne s'agit pas de contester l'utilité et la nécessité d'une protection sociale très étendue, évidemment. Mais il faut prendre conscience que son mode de financement n'est pas neutre, dans un contexte, une nouvelle fois, d'ouverture des frontières économiques.
Songez que le coût global du travail est en France le double du salaire net versé !
Vous payez quelqu'un 6.000 francs, il vous en coûte 12.000 !
A ces surcoûts asphyxiants s'ajoutent les lourdeurs administratives - il y a 4 fois plus de lignes sur un bulletin de paie français qu'un bulletin de paie britannique - les grèves, et les "35 heures".
Les 35 heures, facteur de désorganisation et d'accroissement injustifié des masses salariales, ont également résolument placé la France en queue de peloton, parmi les pays de l'OCDE, pour le nombre d'heures travaillées par personne employée (-15 % par rapport à la moyenne de l'OCDE et -7 % par rapport à l'ensemble de l'Union européenne).
Il est clair que cela ne facilite pas l'ancrage de nos unités de production et plus généralement de nos entreprises sur le territoire national...
Si l'on ajoute à cela que la France dépose de moins en moins de brevets et de publications scientifiques, et que ses investissements en Recherche et Développement sont nettement plus faibles que ceux du Japon, de l'Allemagne et bien sûr des Etats-Unis, on comprend pourquoi elle n'est plus attractive pour les entreprises françaises ou étrangères.
La concurrence mondiale la plus menaçante s'exerce aujourd'hui à partir de trois groupes de pays : les PECO (Pays d'Europe Centrale et Orientale), le BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) et dans une moindre mesure, les Pays méditerranéens.
Ces derniers ont surtout attirés le secteur agro-alimentaire, tandis que la Chine tend à devenir "l'usine du monde" et l'Inde, "le bureau du monde".
On le voit bien avec l'explosion des exportations chinoises de textile, en raison de la fin des quotas aux Etats-Unis et en Europe.
Depuis le début de l'année, les exportations chinoises de tee-shirts vers l'Union européenne ont augmenté de 187% !
Et l'Europe croit avoir remporté une victoire parce que le gouvernement chinois a décidé de taxer ses exportations !
Mais cela ne servira à rien, compte tenu de la sous-évaluation compétitive du Yuan par rapport à l'euro !
C'est cautère sur jambe de bois, puisque les produits chinois passeront de 1 euro pièce à 1,20 euros !
La taxation chinoise ne servira qu'à une chose : à renflouer le Trésor chinois, et certainement pas à maintenir l'emploi en Europe.
III- Alors me direz-vous, que faut-il faire ?
On doit changer de politique, et prendre des mesures rapides, visant, par exemple, à diminuer les coûts des entreprises ou à augmenter les barrières douanières...
Une idée, relancée actuellement par certains économistes et appelée "TVA sociale" est une façon originale d'abaisser les charges sociales des entreprises : on substitue des recettes de TVA (augmentation du taux) aux cotisations patronales pour financer la protection sociale de manière à alléger le coût du travail.
Mais nous dit-on, le risque en est une diminution de la consommation et donc le ralentissement d'une croissance déjà faible. Le scénario a cependant été appliqué au Danemark avec succès.
Il reste d'ailleurs tout à fait possible de diminuer graduellement les charges sociales des entreprises en gagnant sur le train de vie de l'Etat dont Jacques Marseille -pour ne citer que lui- a démontré qu'il était un véritable gisement d'économies.
Face au dumping social des pays émergents, la mise en place de barrières douanières dans le cadre d'un protectionnisme intelligent n'a rien de choquant : celles-ci sont pratiquées par nos amis américains, japonais ou australiens...
Ciblées sur les produits les plus sensibles, elles peuvent être de différentes natures : contingents d'importations ou barrières tarifaires.
A mon avis, ces "barrières" devraient être définies et installées au niveau national et européen, selon les principes qu'a posé tout à l'heure Jean-Claude Martinez.
L'idée de mettre en place des droits de douanes modulables, bonifiables et remboursables est excellente.
Ainsi, la protection de nos marchés sera différenciée, selon la nature de la concurrence extérieure qui nous est faite.
Lorsque cette concurrence émane de pays dont les coûts du travail sont faibles, en raison par exemple de l'absence de protection sociale, ou lorsqu'elle émane de pays qui organisent la sous-évaluation de leur monnaie, il est normal de rétablir, grâce à des droits de douanes appropriés, les conditions d'une juste concurrence.
Ces droits de douanes seront reversés, bonifiés, aux pays qui exportent chez nous, sous forme de lignes de crédit servant acquérir de nouvelles productions, afin de maintenir la croissance de l'activité de nos entreprises.
Enfin et surtout, dans nos rapports avec les pays sous-développés, cette approche constitue une bonne modalité de financement du co-développement, auquel nous sommes très attachés, afin de réguler les migrations mondiales.
De ce point de vue, la France doit, avec l'appui d'un certain nombre de pays européens, intervenir pour que l'on sorte de l'impasse dans laquelle se trouvent les négociations commerciales menées dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
En effet, lors de la Conférence de Cancun (10 au 14 septembre 2003), toutes les discussions concernant la régulation des échanges économiques internationaux ont été bloquées : les pays en développement ont refusé de lever toutes les barrières (en matière d'investissements, de concurrence, de transparence des marchés publics...) freinant l'accès des pays industrialisés à leurs marchés...
C'est ainsi que les entreprises occidentales n'ont aujourd'hui, pour contourner ces barrières, d'autre alternative que d'aller s'implanter dans les pays émergents, soit en leur nom propre, soit par l'acquisition d'entreprises locales, afin d'y commercer.
Des accords sur les "sujets de Singapour" (du nom de la Conférence ministérielle de l'OMC qui avait décidé, en décembre 1996, d'aborder ces questions) permettraient évidemment de stopper une partie des délocalisations actuelles.
Vous le voyez, mesdames et messieurs, le rééquilibrage général des relations économiques entre l'Europe et le reste du monde est une nécessité vitale.
Alors que les marchés des pays émergents restent - on vient de le voir- protégés par des barrières multiples et d'importants droits de douanes, l'espace économique de l'UE est l'un des plus ouverts aux marchandises et aux capitaux internationaux.
Ce n'est pas le cas aux Etats-Unis, Georges W. Bush n'ayant pas hésité en 2002 à ériger des pics tarifaires sur les importations d'acier, pour protéger la sidérurgie américaine.
L'Union Européenne doit donc exiger une certaine réciprocité, mais il faudrait pour cela qu'avant même de vouloir négocier avec les autres, elle se réforme elle-même.
Bruno Gollnisch a effleuré le sujet tout à l'heure, et je voudrais y revenir.
Aussi longtemps que dure la monnaie unique, le rôle de la Banque centrale européenne (BCE) doit être totalement infléchi : prévue exclusivement pour limiter le taux d'inflation et faire respecter les termes du Pacte de stabilité (Maastricht), la BCE n'a pas été conçue comme un outil au service du développement économique : la politique de l'euro fort pénalise particulièrement - mais pas seulement, hélas - des secteurs clés comme l'électrotechnique et l'aéronautique.
Ce n'est pas la seule des politiques communautaires qu'il faudrait littéralement inverser : l'interdiction de toutes les aides aux entreprises au sein de l'UE doit être abandonnée afin de permettre aux Etats membres de soutenir, dans l'intérêt public, un certain nombre de secteurs productifs (pharmacie, construction navale, biotechnologies, textile-habillement, industrie automobile,...).
Enfin, je voudrais dire une nouvelle fois à quel point l'élargissement aux dix nouveaux Etats est une erreur.
Nos "champions industriels" d'Europe de l'Ouest, sont en effet menacés de démantèlement par des délocalisations vers les PECO (Pays d'Europe Centrale et Orientale).
Rien ne sert d'avoir un marché potentiel de 450 millions de consommateurs, si les plus beaux fleurons de l'économie française disparaissent !
Vous le voyez, mesdames et messieurs, les délocalisations de masse que nous subissons ne sont pas le produit de la fatalité.
Elles sont encouragées par les erreurs successives et cumulées des gouvernements successifs, mais il ne tient qu'à nous d'inverser la vapeur, par une démarche volontariste et de bon sens.
La première chose à faire, c'est de voter NON, dimanche 29, à cette Constitution qui grave dans le marbre l'ensemble des renoncements et des erreurs que nous avons analysé.
Ensuite, si Dieu nous en donne la force et le Peuple la mission, nous ferons ce qu'il faut pour sortir la France de son ornière, et donner à nos enfants un avenir d'espoir.
Je vous remercie
(Source http://www.frontnational.com, le 23 mai 2005)