Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, dans "Libération" le 9 mars 2004, sur le conflit des chercheurs scientifiques, le mécontentement des intellectuels et les propositions du gouvernement en matière de politique de la recherche.

Intervenant(s) :

Circonstance : Lancement, le 7 janvier 2004, de la pétition "Sauvons la recherche !" à l'initiative d'un collectif de directeurs de laboratoires de recherche, menaçant de démissionner le 9 mars 2004

Prononcé le

Texte intégral

Q- Si les chercheurs mettent aujourd¹hui à exécution leur menace de démissionner de leurs fonctions administratives, ils commettraient une faute?
R- Une démission n'est jamais un succès ! J¹aurais forcément une réaction de tristesse parce que je ne souhaite pas que la renommée scientifique internationale de la France soit ainsi fragilisée. Je respecte la décision des uns et des autres. Ce que je sais, c'est qu'il sera plus difficile de construire.
Q- Le gouvernement n¹a-t-il pas tardé à mesurer l'ampleur de ce malaise ?
R- Comme le souligne le rapport GUILLAUME-CEAS, mon gouvernement n'a pas sacrifié budgétairement la Recherche. Le malaise des chercheurs, lui, existe depuis une dizaine d'années. Les dépenses des laboratoires sont au plus haut, en moyenne de 30% supérieures à ce qu'elles étaient du temps de Monsieur Allègre.
M. Allègre, ce n'est pourtant pas la préhistoire ! Les effectifs aussi sont à leur niveau record en 2004. Nous avons fait depuis un mois un certain nombre de gestes très significatifs (dégels de crédits, engagement à ce qu'il n¹y ait pas de gels en 2004), nous avons installé 120 postes statutaires supplémentaires, attribué 300 allocations de recherche nouvelles, revalorisé leur montant de 4%, et augmenté de 30% les salaires proposés pour les contrats temporaires. Cela prouve qu'il faut programmer les moyens mais aussi la réforme des structures de la Recherche en France. J'accorde toute ma confiance à Messieurs Baulieu et Brézin pour qu'ils constituent un comité national de pilotage qui produira la contribution centrale des chercheurs à la loi de programmation et d'orientation. Enfin, le Gouvernement est prêt à mettre trois milliards d'euros d¹ici la fin de la législature !
Q- Ces trois milliards, déjà annoncés par Jacques Chirac, ressemblent plutôt à un effort demandé au secteur privé?
R- Non, Jacques CHIRAC a pris un engagement à l'horizon 2010. Je propose un effort de l'Etat d'ici la fin de la législature. Quant à la Recherche privée, c'est aussi un effort de l'Etat. En effet, nous avons multiplié par sept en 2004 le nombre d¹entreprises qui pourront bénéficier du crédit d'impôt recherche. C'est un effort puisque ce sont des rentrées fiscales en moins. La recherche fondamentale, c¹est le cerveau central de toutes les recherches. Il faut la placer au coeur de l'ambition nationale. Nous voulons qu'elle se sente confortée.
Q- Le gouvernement est plus généreux avec des catégories qui lui sont électoralement plus proches comme les buralistes ou les restaurateurs ?
R- Quand on met trois milliards d¹euros sur la table pour la recherche, on met beaucoup plus que ce que nous faisons pour beaucoup d'autres catégories professionnelles. 70 milliards d'euros consacré à l'intelligence, Education et recherche. 70 milliards ! Alors comparons ce qui est comparable. D'autant que nous avons des objectifs d'emploi dans le secteur privé qui contribuent massivement au budget de l'Etat.
Sous forme fiscale ou au travers de charges sociales. Mais je ne voudrais pas que le débat se limite à une question de moyens. Il nous faut travailler à la fois sur les structures et les statuts de la recherche.
Le CNRS et les grands organismes de Recherche sont des chances pour la France. Quelle doivent être leur place dans notre organisation institutionnelle et universitaire ?
Nous ne sommes pas dans un marchandage à la petite semaine, mais face à la construction de l'avenir du pays.
Q- Pas question en revanche d¹offrir aux chercheurs les 550 postes de titulaires qu'ils réclament ?
R- On peut discuter de l'utilisation des trois milliards d¹effort supplémentaire. Depuis les revendications du collectif, nous avons fait un certain nombre de pas importants. Je ne souhaite pas qu'on puisse avoir aujourd¹hui une négociation par voie de presse et par pétition. Que le comité national s'installe et que le dialogue s'ouvre. Ne regardons pas ce sujet de manière trop politicienne. Personne n'y gagnerait.
Q- Certains chercheurs agiraient en fonction d'arrières-pensées politiques?
R- L'écrasante majorité des chercheurs est sincère et se bat pour la recherche. Mais certaines organisations politiques cherchent à donner une dimension " cantonale " à cette perspective.
Q- Plutôt que de pétitionner, ils feraient mieux de décrocher des prix Nobel comme le font leurs homologues américains, selon la formule de votre ministre Patrick Devedjian ?
R- Je pense que les chercheurs ne méritent pas dans notre pays de jugement sommaire. Je suis très attentif à ce qu'ils soient respectés dans toutes leurs décisions.
Q- La réflexion sur la recherche devrait-elle être étendue à l'ensemble des partenaires européens?
R- Je le pense. C'est pour cela que je propose de sortir les dépenses de recherche des critères de Maastricht. Ce serait le moyen de montrer que toutes les dépenses n'ont pas la même qualification pour l¹avenir.
Q- Chercheurs, enseignants, intermittents, magistrats, avocats, tous se sentent victimes d¹une "guerre à l¹intelligence" déclenchée par votre gouvernement...
R- Je crois que c'est une manoeuvre politique. L'opposition cherche à fédérer des mécontentements et je reconnais là la main de ceux qui menaient des campagnes présidentielles au siècle dernier. Je suis très attentif à chacune des difficultés qui touchent les uns et les autres. Fédérer des mécontentements en période électorale, c'est un " vieux truc " qui dessert en général ceux qui sont au coeur de ces difficultés.
Q- Ne craignez-vous pas que cette "fédération de mécontents" fasse recette dans les urnes dans quinze jours?
R- Poser les grands sujets nationaux de manière partisane à l'occasion d'élection locales, c¹est aller dans une impasse. Quand on mélange les sujets il n'y a pas de gagnants. L'échéance sur laquelle je travaille, c'est les trois prochaines années de la législature. Là est l'enjeu de notre ambition pour la Recherche.
Q- Vous vantez "l'intelligence de la main". Est-ce par méfiance vis-à-vis des élites?
R- Pas du tout. La Recherche, c'est aussi la paillasse ! Il faut aussi s¹occuper attentivement de tous, y compris des jeunes chercheurs qui n'ont pas toujours leur signature en bas des articles auxquels ils ont contribué. L'intelligence est grande quand elle se partage, mais ce n'est pas un monopole.
Q- Dans la foulée de sa victoire en 2002, la droite voulait chasser sur le terrain de ces professions intellectuelles d¹ordinaire classées à gauche ? Deux ans après, vous avez échoué ?
R- Je ne le pense pas. Notre politique est vraiment fondée sur les conséquences du 21 avril et notamment la promotion des valeurs de la République. Il faut éviter la course à l'extrémisme que l'on voit apparaître dans l'usage de certains mots, comme "opposition frontale", ou certaines attitudes. Mais on ne peut pas classer politiquement les intellectuels. Ce serait une "ghettoïsation" de la pensée. J'aime trop la pensée pour la croire unique.
Q- Pour les intermittents, François Chérèque (CFDT) suggère de leur attribuer une caisse autonome. C'est une bonne idée ?
R- J'étudie avec d'autant plus de bienveillance les propositions de François Chérèque qu'il fait partie des partenaires sociaux qui sont à l'origine de l'accord. Que les signataires cherchent une sortie positive ne rencontrera nullement l'opposition du gouvernement, au contraire.
Q- Sur la recherche, la culture ou l'Education, ce sont trois ministres issus de la "société civile" qui peinent. Pour mener des négociations aussi difficiles, n¹aurait-il pas fallu des "pros" de la politique ?
R- Quels qu'aient été les ministres, la période que nous avons derrière nous était délicate. Si on avait eu les 4% de croissance de l'an 2000, les ministres n¹auraient pas eu les mêmes difficultés. Je pense qu'il y a même eu chez les ministres en question un certain courage à affronter ces situations Quand je vois Jean-Jacques Aillagon, après les Césars, se rendre aux "Victoires de la musique", je le juge courageux. Il y a des "pros" de la politique qui n'auraient pas eu ce courage. Quant à Claudie Haigneré, elle a montré sur des sujets comme ITER ou l'implantation de Soyouz à Kourou, qu'elle était une femme de projets à la hauteur de ses responsabilités. Je n'ai pas à plaider pour Luc Ferry, il met la pensée en action.
Q- Le retour de la croissance devrait donc suffir à renouer le dialogue avec ce monde qui vous est aujourd'hui hostile...
R- Je vais vous dire un secret: J'ai des amis intellectuels. Ne croyez pas qu'il y a un monde qui ne pense pas et un autre monde qui pense vrai. Heureusement, depuis la chute du mur de Berlin, les débats se sont ouverts : Alain Finkielkraut, Alain Besançon, Marek Halter ou Bernard Henri Lévy restent des gens libres. Ils ne sont pas forcément pour ou contre. Le dernier livre d'André Comte-Sponville le montre. La pensée est en train de l'emporter sur l'idéologie, et c'est tant mieux.
(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 9 mars 2004)