Déclaration de M. Jean-François Lamour, ministre de la jeunesse, des sports et de la vie associative, sur les valeurs et l'actualisation du prinicipe de laïcité, et la laïcité comme une des solutions d'avenir pour garantir le lien social, Sénat le 14 novembre 2005.

Intervenant(s) :

Circonstance : A l'occasion du centième anniversaire de la séparation des Églises et de l'État, l'Injep et la Ligue de l'Enseignement organisent, le 14 novembre 2005 au Sénat, le Forum « Jeunesse et laïcité : la laïcité en pratiques »

Prononcé le

Texte intégral

Monsieur le Secrétaire général,
Monsieur le directeur,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
Je tiens à remercier chaleureusement Hervé Mécheri et Pierre Tournemire d'avoir uni leurs talents pour organiser ce forum.
Ce rendez-vous est pour moi l'occasion d'aborder un thème qui est, à la fois au cur de mon engagement public, et au centre des préoccupations de la société française d'aujourd'hui. Les tensions auxquelles sont actuellement confrontées nos banlieues en sont d'ailleurs une cruelle démonstration.
Au cur de mon engagement public disais-je, parce qu'à mes yeux la laïcité est indissociable de la République et de la démocratie.
Inséparable de la démocratie évidemment ! Et au risque de vous surprendre ce matin, je ferai miens les propos de Jean Jaurès lorsqu'il écrivait dans le journal l'Humanité, datant du 2 août 1904 : " Démocratie et laïcité sont deux termes identiques. La démocratie n'est autre chose que l'égalité des droits. Or, il n'y a pas d'égalité des droits si l'attachement de tel ou tel citoyen à telle ou telle croyance, à telle ou telle religion, est pour lui une cause de privilège ou une cause de disgrâce ".
La laïcité est également consubstantielle à la République. Elle constitue, pour reprendre la formule de Bernard Stasi, " la pierre angulaire de notre pacte républicain " en assurant la liberté de conscience, l'égalité en droit des options spirituelles et religieuses, et la neutralité du pouvoir politique qui s'abstient de toute ingérence dans la sphère spirituelle. L'article 2 de notre constitution nous rappelle cette évidence : " La République est indivisible, démocratique, sociale... et laïque "
A mes yeux, sans laïcité la République serait en danger, et la démocratie serait menacée en son sein. L'idéal républicain et l'ambition démocratique constituent les deux piliers de notre " vouloir vivre ensemble ".
Fort de ce constat, la loi du 9 décembre 1905 m'apparaît comme indispensable pour préserver nos valeurs républicaines et notre modèle démocratique.
100 ans après, la laïcité demeure au centre de nos préoccupations. Les récents évènements dramatiques qui ont embrasé nos cités en difficultés, en sont une douloureuse illustration. La laïcité reste plus que jamais une référence et une nécessité. Son principe, son application et ses valeurs doivent être au cur de notre politique en direction de la jeunesse.
Face à la montée des extrémismes politiques et religieux, face à l'accroissement des revendications communautaires, et face à la progression de l'intolérance sous ses formes les plus diverses et parfois les plus perverses, la laïcité constitue encore et toujours notre meilleur rempart.
C'est pourquoi nous devons être des combattants acharnés de sa cause. Elle doit être pour nous tous, élus, responsables publics, dirigeants d'associations, éducateurs, enseignants, citoyens, au cur de notre engagement et de notre action.
Vous qui êtes sur le terrain, comme acteurs de l'éducation populaire et professionnels du secteur jeunesse, vous savez bien que la laïcité est un enjeu quotidien pour la France d'aujourd'hui.
" La laïcité sent le soufre " écrivait le professeur Rivéro, indéniablement cet aphorisme se vérifie chaque jour de plus en plus.
Vous, comme moi, et vous, sans doute plus que moi, devons affronter des situations conflictuelles dans lesquelles la laïcité est remise en cause, voire bafouée : des émissions qui interpellent, des jeunes filles refusant de pratiquer certains sports pour d'obscures raisons, le refus de la mixité sur les terrains de sport... Voilà la liste, malheureusement non exhaustive, des problèmes que nous rencontrons.
Pour y répondre notre mobilisation doit être générale. Notre approche doit être concrète. Nous devons argumenter. Nous devons convaincre. Nous devons adapter notre discours aux réalités d'aujourd'hui et non aux rivalités d'hier. Nous devons faire oeuvre de pédagogie.
C'est dans cet esprit que je tiens à saluer la parution du " guide pratique de la laïcité ".
Et puisqu'il me revient l'honneur de conclure vos travaux, permettez-moi de lancer trois pistes de réflexion :
La première, vous l'aurez compris, consiste à considérer la laïcité comme une solution d'avenir pour garantir le lien social, assurer l'équilibre de notre société et promouvoir des valeurs fondamentales comme la liberté et l'égalité. Après avoir évoqué Jaurès, vous m'autoriserez bien à citer le Premier Ministre qui, à propos de la laïcité, rappelait dernièrement qu' " elle est le projet moderne qui forge un équilibre nouveau entre le respect des consciences et l'autorité de l'Etat ".
Le deuxième axe de ma réflexion réside, par voie de conséquence, dans la nécessaire adaptation de notre engagement au service de la laïcité. Si, sur ce sujet, nos convictions républicaines ne sont pas négociables, nos méthodes doivent évoluer en fonction des changements de la société.
Oui, mesdames, messieurs, la réalité est différente. La laïcité, ce n'est pas l'anti-cléricalisme ou l'anti-religions. Ce n'est pas le symptôme du désenchantement de nos sociétés, c'est au contraire le respect de toutes les croyances par l'affirmation de l'absolue neutralité de la sphère publique.
C'est cette situation qui avait conduit le gouvernement, sous l'autorité du Président de la République, à proposer au parlement la loi du 15 mars 2004 relative au port des signes religieux ostensibles dans les établissements d'enseignement publics.
Rappelez-vous, pendant des années l'Etat avait démissionné, abandonnant les chefs d'établissement aux contraintes du terrain, sans donner de directives claires.
Face à cette évolution de la société, nous avons su prendre nos responsabilités. La nation est sortie de l'ambiguïté sur la question du port du voile à l'école. Une ambiguïté qu'un certain fondamentalisme religieux, minoritaire mais bien réel, avait interprété comme un aveu de faiblesse de la République. La loi a été votée par le Parlement. Malgré le scepticisme qui l'a accueilli, cette loi a été appliquée.
Pourtant, on nous prédisait le pire. On nous annonçait, souligne ironiquement dans son rapport Hanifa Cherifi, qu "on allait provoquer le renvoi chez elles, par vagues entières, des jeunes filles musulmanes" qui iraient grossir les rangs des extrémistes.
Résultat, selon le rapport édifiant de l'Inspection Générale de l'Education Nationale sur l'application réelle de la loi : 639 cas de ports de signes ostensibles à une appartenance religieuse ont été recensés pour l'année scolaire 2004/2005 contre 1465 pour l'année précédente.
Sur ces 639 cas, 592 ont été réglés à la fois par la fermeté et le dialogue. Seul 47 exclusions ont été décidées. C'est sans doute 47 de trop, mais elles prouvent la volonté de l'Etat d'appliquer la loi et de défendre la laïcité, non sur des bases anciennes mais sur des actions concrètes.
Plus que jamais cette loi et les modalités qui ont permis son élaboration doivent nous servir d'exemple à suivre et à méditer. Des travaux de la commission Stasi à la concertation mise en place par le Ministre de l'Education Nationale, tout en passant par le travail pédagogique des chefs d'établissement, la méthodologie fut exemplaire. Cette loi fut un tournant.
Dans notre combat au service de la laïcité, il y a un avant et après mars 2004. Incontestablement il y a un " effet loi ". Les mentalités ont évolué. La laïcité est mieux comprise et plus acceptée La meilleure preuve de ce changement se trouve dans la dernière rentrée scolaire. En septembre 2004 les médias, parfois à juste titre, s'étaient fait l'écho des interrogations voire des critiques. Ils scrutaient les dérapages. Le débat était intense. En septembre 2005 ce débat n'était plus d'actualité parce que la laïcité avait gagné.
Gagné au profit des nombreuses jeunes filles, dont l'avenir scolaire ne saurait être bridé par des préceptes trop rigoristes.
Gagné parce que cette loi est un droit supplémentaire, au service de la protection de l'enfance.
Gagné parce que ne soyons pas naïfs : certains cherchaient à tester la République. Elle avait le droit et le devoir d'agir.
Cette loi a rappelé une évidence, trop souvent, à mon goût, oubliée. Quand la volonté politique est au rendez-vous, ont peut bousculer les conservatismes. Pour autant, cette réussite nous interdit tout triomphalisme.
En effet, des imperfections demeurent, vous qui êtes sur le terrain le savez mieux que personne Le succès de la mise en place de cette loi ne doit, en aucun cas, nous faire oublier que des pans entiers de la société française sont menacés et que, par endroit, l'idéal républicain est en péril. La lutte pour la laïcité se doit d'être permanente et exigeante. Nous devons rester vigilants.
Vigilants nous devons l'être également pour éviter tout amalgame.
J'en viens à la troisième piste que je souhaitais aborder avec vous. Elle consiste à affirmer haut et fort que la laïcité n'est pas l'ennemi de la spiritualité. La laïcité n'est pas la négation du fait religieux Au contraire ! Rappelons simplement que c'est un instrument de neutralité et de consensus pour que chacun vive en paix sa religion. !
Je n'admets pas que l'on puisse considérer la spiritualité comme absente du lien social. Et nous qui nous occupons d'éducation populaire, nous le savons mieux que personne. Devrais-je, au nom d'une certaine laïcité, supprimer les subventions aux mouvements scouts ? Devrais-je, au nom de la même laïcité, refuser l'action de tant de bénévoles et d'associations qui, dans les quartiers difficiles, mènent à nos côtés un combat pour la tolérance et la fraternité ? A ces deux questions la réponse est non, deux fois non. Notre laïcité doit être ouverte et respectueuse de la diversité des croyances.
Je souhaiterais, Mesdames et messieurs, à la lumière des tensions que nous vivons aujourd'hui vous faire part d'une proposition en guise de conclusion.
J'ai eu l'occasion, devant la commission Stasi, de défendre une conception exigeante de la pratique sportive fondée sur l'ouverture, la découverte et le respect de la diversité, le brassage social, la mixité.
Bref, la rencontre dans le respect des différences, qui ne font pas obstacles à la définition d'un projet commun.
Notre société souffre, sans doute, de l'absence de lieu où ces échanges, et la définition de projets communs, peuvent s'exprimer. Le champ des activités sportives, d'éducation informelle, d'éducation populaire est l'un de ces espaces qu'il nous faut défendre et développer.
Je crois qu'il faut aller plus loin encore.
Je souhaite que 2006 soit, en France et en Europe, l'année de la mise en place et du développement massif au bénéfice des jeunes, de tous les jeunes dans leur diversité, d'un volontariat de solidarité et de projets.
Je ne crois pas au rétablissement d'un service civique obligatoire. On ne répond pas aux défis d'aujourd'hui par les recettes d'hier. Je crois à un statut du volontariat, la représentation nationale en débattra dans quelques semaines. Je ressens la nécessité de programmes de soutien, au volontariat, pour offrir l'opportunité à de très nombreux jeunes de servir des projets associatifs ambitieux, les décisions et arbitrages budgétaires le permettront, grâce à l'engagement du Premier ministre.
Lieu de brassage, de dépassement de soi, de réalisation volontaire de projets servant la cohésion sociale et resserrant ainsi notre pacte républicain, le volontariat pourra ainsi être l'expression moderne de notre conception de la laïcité.
Je suis, vous l'aurez compris, favorable à la promotion d'un véritable service civil volontaire.
Mesdames, Messieurs,
Ce service civil volontaire doit nous aider à être les artisans d'une laïcité pragmatique et non dogmatique. Une laïcité au service des défis que la France doit relever : le pari de l'intégration, le recul de l'exclusion, la fin de la déscolarisation pour des milliers d'élèves, le refus du racisme et de l'antisémitisme.
Ces défis nous invitent à nous transcender. Ils nous obligent à dépasser les vieux clivages manichéens. Ils nous encouragent à faire à la fois preuve d'enthousiasme et d'humilité. Ils nous incitent à être plus imaginatif en alliant créativité et efficacité. Ils nous rappellent que l'intérêt général doit prévaloir sur les intérêts particuliers. Ces objectifs nous les atteindrons en étant des acteurs déterminés d'une laïcité positive.
(Source http://www.sports.gouv.fr, le 16 novembre 2005)