Interview de M. Thierry Breton, ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, à Europe 1 le 10 novembre 2005, sur l'augmentation de la croissance au troisième trimestre, le coût de la crise des banlieues, l'ouverture du capital d'EDF et la garantie des crédits sociaux lorsque l'emprunteur fait défaut.

Texte intégral

Q- Pour aider les banlieues, rénover les villes, doper la promotion sociale, réduire le chômage, la France a sacrément besoin d'une expansion qui ne soit ni timide, ni boiteuse. On s'enfonce ou on se redresse ?
R- Très bonne nouvelle, ce matin ! Très bonne nouvelle, car comme nous l'annoncions quelques-uns, avec D. de Villepin, depuis plusieurs mois, la France se redresse significativement en ce qui concerne son économie. C'est une très bonne nouvelle - je vais vous annoncer les chiffres dans un instant -, parce que, comme vous l'avez indiqué, la priorité du Gouvernement est de tout faire pour que les moyens dont nous disposons puissent être réaffectés à ceux qui en ont besoin et en particulier aux banlieues. Mais avant tout, il faut de la croissance. Ce matin, je viens vous l'annoncer, les chiffres de la croissance du troisième trimestre sont de plus 0,7 %, c'est-à-dire à peu près plus de 50 % que ce que voyaient les conjoncturistes...
Q- Qui visaient 0,4 ou 0,5 %...
R- Exactement. C'est donc une très bonne nouvelle. Ce n'est pas une surprise non plus pour le ministre de l'Economie et des Finances que je suis, car souvenez-vous, depuis plusieurs mois, j'indique que tous les clignotants de l'économie française ont viré au vert...
Q- Cela veut dire pour 2005, quels types de résultats ?
R- Cela veut donc dire que, comme je l'avais dit, et c'est mon rôle encore une fois de dire ce que je vois en tant que ministre de l'Economie, la croissance au second semestre sera très supérieure à ce qu'elle a été au premier semestre et, sur l'année, nous serons effectivement entre 1,5 et 2 %. Puisque d'ores et déjà, à la fin du troisième trimestre, grâce à ce formidable sursaut de l'économie française, nous sommes déjà à plus de 1,5 %.
Q- Et au quatrième trimestre, est-ce que l'économie restera sur cette lancée ?
R- Tous les indicateurs dont je dispose démontrent que ceci se poursuit, voire s'accélère, que ce soit en ce qui concerne la consommation, que ce soit en ce qui concerne les exportations, les exportations où on a enregistré un mois de septembre record, que ce soit en ce qui concerne la production industrielle, production industrielle où là encore nous avons une croissance de plus 0,8 % en septembre... Tous les indicateurs dont nous disposons aujourd'hui démontrent que ceci va se poursuivre. Et ce qui est important, c'est que pour l'année 2006 - parce qu'on est déjà en train de la préparer l'année 2006...
Q- Puisque vous avez de bons yeux, alors, pour 2006, que dit le voyant ?
R- Non, c'est pas "le voyant" ! Tout simplement, encore une fois je l'ai dit, le ministre de l'Economie, ce n'est pas madame soleil. Par contre, c'est quelqu'un qui se doit d'avoir un discours de vérité avec l'ensemble des Français...
Q- Alors, 2006 ? Ne faites pas durer le suspense !
R- Aujourd'hui, encore une fois, la tendance que nous avons maintenant sur l'année, par rapport à ce qui existe sur le troisième trimestre, plus 0,7 %, nous donne une tendance actualisée à 2,8 %. C'est technique, c'est mécanique. Ce qui veut donc dire que ce que nous avons retenu pour construire le budget de l'année prochaine, c'est à dire une croissance entre 2 et 2,5 %, est parfaitement réaliste et réalisable. Que n'avais-je entendu, vous vous en souvenez !
Q- Pour 2006, les seuls à avoir annoncé ces bons chiffres, c'étaient J.-P. Fitoussi et l'OFCE. Mais vous voulez dire que vous percevez, pour 2006, une dynamique qui continue ?
R- Je le vois bien sur avec les tendances que je viens d'indiquer - et ça ce sont des chiffres concrets. Je le vois aussi avec ce qui se passe autour de nous, dans d'autres pays européens. Je reviens de Bruxelles, où nous avons discuté avec mes collègues de l'Eurogroupe, les ministres des Finances de la zone euro, lundi soir, et nous voyons touts effectivement une embellie. Nous voyons effectivement que le dollar augmente et donc l'euro baisse. Nous voyons que le pétrole également rebaisse...
Q- Justement, le baril est à 60 dollars...
R- Un peu moins maintenant...
Q- Est-ce que vous dites que le choc pétrolier est durablement derrière nous ?
R- Non, personne ne peut dire cela. Par contre, nous pouvons dire que depuis les mesures que nous avons prises, lorsque j'ai réuni le 20 septembre dernier l'ensemble des grands acteurs pétroliers, pour leur demander de prendre des engagements - je constate du reste que les Américains ont annoncé hier qu'ils feraient la même chose que la France -, eh bien, le prix à la pompe a baissé de 15 centimes sur le super, de 7 centimes pour le gasoil. Et donc je le dis clairement aujourd'hui : je rends hommage aux compagnies pétrolières, elles ont tenu les engagements qu'elles ont pris devant moi dans l'intérêt des consommateurs. Ce n'est pas encore assez [inaud.]...
Q- C'est-à-dire que l'essence peut baisser ?
R- Bien entendu. Et je le redis ici.
Q- Dans quel délai ?
R- Encore une fois, en fonction des évolutions du cours du brut. Et comme le cours du brut baisse aujourd'hui, la bonne nouvelle est que cela se répercute immédiatement à la pompe et dans la poche des consommateurs.
Q- Vous avez dit que la zone euro va un peu mieux, avec en tête la France, mais l'Allemagne et l'Italie restent plutôt fatiguées...
R- Oui, mais cela s'améliore...
Q- Une réponse européenne ne serait t-elle pas plus efficace pour la croissance qu'une série de réponses nationales divisées ?
R- La vraie réponse, c'est ce qu'a fait ce Gouvernement et le gouvernement de J.-P. Raffarin : des réformes structurelles. On le voit, c'est difficile, mais je le dis à tous les Français ce matin, cela paie. Et si l'on veut pouvoir avoir les moyens, c'est ce qui nous différence peut-être d'autres, de précisément pouvoir redonner, redistribuer à ceux qui en ont le plus besoin, il faut avoir de la croissance et faire les réformes. C'est ce que nous sommes entrain de faire. La preuve, ce matin...
Q- Où sont les poches actuelles de croissance ?
R- Les poches actuelles de croissance sont précisément dans l'ensemble des secteurs qui nous permettent de réembaucher. Je rappelle quand même que grâce aux mesures très fortes, qui sont des mesures structurelles, qu'a prises D. de Villepin et l'ensemble de mes collègues du Gouvernement, qu'est-ce qui s'est passé ? On a quand même 100.000 contrats "nouvelles embauches" qui ont été réalisés. Je l'ai dit à maintes reprises, dans une économie tertiarisée, chaque personne qui revient au travail, c'est une petite parcelle de croissance en plus. La pus grande fragilité, la plus grande insécurité, c'est quand on n'a pas de travail. C'est toute la mobilisation du Gouvernement. Cela commence à se voir. Ce n'est pas encore assez mais on est sur la bonne voie.
Q- Du calme, j'ai encore beaucoup de choses à vous demander !
Voulez-vous dire que l'optimisme paie ?
R- Non, je pense que le discours de vérité et le courage paient.
Q- On va essayer de voir les chiffres de la croissance depuis trois ans. En 2003, c'était 0,5 %. En 2004, 1,5 %. En 2005, 1,5 à 1,7 %. C'est-à-dire qu'il y a trois années médiocres. En 2006, vous nous répétez que ce sera... ?
R- D'abord, en 2004, c'était 2,1 %. En 2005, ce sera entre 1,5 et 2 %. Et je le redis, en 2006, ce sera entre 2 et 2,5 %. C'est l'engagement que nous avons pris pour construire le budget. Les indicateurs que j'ai aujourd'hui me démontrent que nous sommes sur une tendance actualisée de 2,8. Donc je crois que oui, ce chiffre est réaliste et raisonnable et donc que le budget que nous avons construit est un budget sincère et réaliste, à la portée des Français.
Q- Sans vous énerver, c'est mieux mais c'est encore mou ?
R- Si vous me dites qu'on doit faire mieux, vous avez bien raison ! La France doit et peut faire mieux, c'est une réalité. Mais ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est que la tendance est positive.
Q- Beaucoup de gens s'interrogent sur le coût de la crise des banlieues, qui n'est peut-être pas terminée. L'économie locale est perdante. Les dégâts sont impressionnants. Qui va indemniser la casse : l'Etat ou les assureurs ?
R- Là-dessus, il faut être très clair. D'abord, D. de Villepin l'a rappelé. Nous avons décidé au Gouvernement, unanimes, avec N. Sarkozy, avec l'ensemble de mes collègues, d'agir sur deux principes : la fermeté et la justice. Nous sommes encore aujourd'hui dans la nécessité d'un retour au calme et d'un retour à l'ordre républicain. On le voit, cela va dans le bon sens, mais là encore, il faut être extrêmement vigilant. C'est la raison des mesures qui ont été prises. Fermeté et justice. La justice d'abord pour les victimes : il faut effectivement leur rendre justice. Et puis la justice aussi pour les coupables : il faut que les coupables paient.
Q- D'accord, mais qui va indemniser la casse : l'Etat ou les assureurs ?
R- Reprenons l'exemple des véhicules. Il y a effectivement un nombre important de véhicules qui ont été endommagés et donc j'ai décidé de rencontrer - et on l'a fait - l'ensemble des assureurs, car ces véhicules bien sûr sont assurés. Mais il convient que les assureurs prennent des dispositions, pour que dès qu'un constat a été fait - c'est là où la justice intervient également et je rends hommage du reste aux juges qui font un travail considérable...
Q- D'accord, d'accord !
R- Oui, mais il faut le dire aussi !
Q- Oui, mais il faut arrêter de rendre hommage au Gouvernement, aux uns, aux autres ! Les faits ! Les assureurs ou pas ? Et dans quel délai ?
R- Aujourd'hui, les assureurs se sont engagés vis-à-vis de moi qu'ils pourraient indemniser la quasi-totalité des sinistres dans les meilleurs délais. Ils prennent les dispositions. Vous savez, ils traitent 7 millions de dossiers par an. On en a 5.000 à traiter. Ils vont les traiter dans les meilleurs délais.
Q- Et ils l'ont promis ?
R- Ils l'ont promis et, croyez-moi, je surveille ça avec la plus grande attention et je fais le point tous les jours.
Q- Ils vont aller vite, ils vont respecter des délais rapides...
R- Je vous le confirme...
Q- Avez-vous une idée du montant des dégâts de ces troubles ?
R- Non, on n'a pas une idée, mais pour reprendre l'interrogation que vous aviez et que je comprends, il y a quelques instants, ceci n'a pas d'impact au niveau macro économique sur l'économie de la nation...
Q- Je lis la presse économique : l'ouverture du capital de EDF aurait commencé dans la douleur, mais cela progresse. Où en est-on ?
R- Je vois les choses totalement différemment. L'ouverture du capital de EDF est un formidable succès populaire et c'est exactement ce que souhaitait le Gouvernement, mais également, auprès des investisseurs institutionnels...
Q- C'est-à-dire qu'EDF est une bonne affaire ?
R- Je vais vous donner peut-être une information particulière ce matin. A l'heure où je vous parle, il reste encore une semaine de souscription et que tous ceux qui veulent devenir actionnaires de EDF le fassent, s'ils ont envie de le faire. Ils ont encore une semaine pour le faire. A une semaine de la clôture, nous avons ce matin d'ores et déjà rempli l'ensemble des livres d'ordres, c'est-à-dire que l'ouverture de capital est déjà complète. Cela veut donc dire qu'on a déjà gagné...
Q- 2,5 millions, 3 millions, combien ?
R- Non, j'ai vu 2,5 millions : c'est faux. On est ce matin à plus de 3 millions de petits actionnaires, qui ont manifesté leur désir, leur souhait de devenir actionnaires de EDF.
Q- Ce sont les particuliers... Mais les investisseurs institutionnels qui
faisaient la moue il n'y a pas longtemps ?
R- Ce n'est pas vrai. Les investisseurs, de leur côté, eux aussi, ont déjà rempli leur quota. Donc le quota des particuliers est déjà rempli. Le quota des investisseurs institutionnels est également rempli. On a déjà rempli l'ensemble des livres d'ordres. Par contre, comme on voit ce formidable succès populaire, il n'est peut-être pas impossible qu'à la fin, je décide de donner encore un peu plus aux particuliers, parce que je sens que la demande est très forte. Et je dois dire qu'en tant que ministre de l'Economie, je me réjouis de voir qu'un si grand nombre de nos compatriotes aient décidé de devenir actionnaires de EDF. C'est une très bonne nouvelle pour EDF mais aussi pour la France.
Q- Vous "donnez un peu plus", c'est-à-dire ?
R- On verra, on pourra éventuellement, si jamais ce que l'on voit se poursuit - et il y a aucune raison que cela s'arrête -, dépasser les 50 %. C'était 50 % qui étaient prévus initialement, on pourra faire plus. Et je me réserve la possibilité de le faire, parce que je vois qu'il y a énormément de demandes de particuliers.
Q- C'est-à-dire que la promesse de rendements juteux attire, mais est-ce que les salariés de EDF se sont manifestés ? Europe 1 disait hier qu'ils devenaient volontiers actionnaires.
R- Oui, on voit effectivement qu'il y a là aussi un très fort engouement, et c'est une bonne nouvelle, de la part des salariés mais aussi des anciens salariés de EDF. Et dans tout ça, qui sera gagnant ? Bien sûr, c'est l'entreprise, puisque je rappelle que ses fonds vont en totalité pour l'entreprise, pour lui permettre de se développer...
Q- Ce sont des investissements pour son avenir etc. Et l'Etat, vous le confirmez ce matin, ne sera jamais minoritaire ?
R- Je vous confirme que l'Etat respectera, et le ministre que je suis, respectera intégralement la loi. Et je rappelle que la loi a été faite pour dire qu'en aucun cas, l'Etat se désengagerait en dessous de 70 %, puisque 70 % est le plancher. Et là, on sera du reste, après cette augmentation de capital, à 85 %.
Q- Que dites-vous au PS, PC et Verts qui promettent, s'ils gagnent en 2007, de re-nationaliser, de tout remettre à plat ? Pourraient-ils le faire ?
R- On a entendu tellement de choses et son contraire au cours de ce débat ! Je ne veux même pas faire de commentaire, parce que je crois que ce n'est pas très réaliste tout ça...
Q- J'ai trois questions très rapides. Cela va mal, paraît t-il, entre le Gouvernement et les banques. Elles menacent de ne plus distribuer le prêt à taux zéro et les prêts qui permettent l'accession sociale à la propriété, parce que vous projetez de fermer un fonds de garantie, qui existe depuis douze ans, pour garantir les crédits sociaux si l'emprunteur fait défaut. Vrai ou faux ?
R- Non, faux, tout ceci n'est pas très réaliste. Il y a un petit rapport de force. En deux mots, pour que nos auditeurs soient bien au courant, il y a un fonds de garantie pour l'accès au logement social, qui est constitué à parité entre les banques et l'Etat. Ce fonds ne sert pas, mais les prêts à taux zéro sont très importants, et bien entendu, nous l'encourageons. Qu'avons-nous dit, puisque la convention qui nous unissait nous le permettait ? Que puisque cette garantie est trop abondante, eh bien, l'Etat va prendre la garantie à sa charge intégralement. Et bien sûr, les fonds seront versés à l'Etat...
Q- Il n'y a besoin de négociations avec les banques ?
R- Il n'y a aucun problème. On en a parlé, les choses sont claires. C'est un petit combat d'arrière-garde.
Q- Trois syndicats de Hewlett-Packard - Force ouvrière, CFTC, CGC - ont accepté la proposition de la direction, pressés d'ailleurs par G. Larcher, d'alléger le plan social contre l'abandon des 35 heures. Est-ce que c'est un recul ou une avancée sociale ? Et est-ce que c'est un exemple pour d'autres ?
R- Même si on a considéré qu'avec D. de Villepin, on avait eu une action qui a été considérée comme un peu particulière sur cette entreprise, cela démontre que nous avons eu raison de dire que ce qui est important, avant même de prendre une décision qui peut aller jusqu'au licenciement et à la fermeture d'un site, il faut dialoguer. Et donc c'est ce qui s'est passé. On a rappelé à l'ordre cette entreprise. Je constate que depuis, le dialogue social se passe dans de meilleures conditions. On trouve des solutions, c'est la bonne nouvelle pour les salariés.
Q- Une nouvelle qui est peut-être moins bonne : à Bruxelles, la commission Barroso vient de changer 17 directeurs généraux. Les libéraux, les Anglo-Saxons marquent des points et la France perd du terrain, perd de l'influence. Qu'est-ce que vous dites ?
R- Je dis qu'il faut que nous soyons tous très présents à Bruxelles. J'y étais encore cette semaine et c'est vrai que nous devons aujourd'hui passer beaucoup de temps. Vous savez, quand on est ministre des Finances, on passe beaucoup de temps à Paris, on passe beaucoup de temps dans les départements, mais on passe aussi beaucoup de temps à Bruxelles. Il faut y aller.
Q- Mais on perd de l'influence ! Qu'est-ce qu'on fait ?
R- Il faut le compenser par le fait que nous soyons tous présents, au Gouvernement, à Bruxelles, parce que c'est vrai que des décisions importantes se prennent.
(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 17 novembre 2005)