Texte intégral
Monsieur le Président,
Monsieur le Ministre,
Mesdames, messieurs,
La transmission de la mémoire historique est un élément constitutif d'une Nation. Elle se regarde dans son histoire comme dans un miroir. Elle y puise son identité, son caractère, son vivre ensemble.
Comment ne pas voir qu'aujourd'hui le miroir est fissuré, éclaté. Comme l'a souligné à juste titre le président de la République, notre pays traverse une crise d'identité. Les Français doutent de partager les mêmes valeurs, ils craignent de ne plus avoir la même histoire. Qui sur ses bancs n'est pas choqué par les concurrences de mémoire qui tendent à opposer l'esclavage et l'antisémitisme ? Qui n'est pas peiné de voir des artistes et des intellectuels s'empoigner sur les souffrances de leur communauté d'origine ? Qui n'est pas interpellé quand un musicien français confie à la télévision qu'il n'a pas trouvé de héros dans notre panthéon national auquel s'identifier ?
Ces mots, ces conflits expriment le désarroi de tant de nos concitoyens, jeunes ou adultes, de ne pouvoir se raccrocher à une mémoire collective. D'être sans cesse ballottés entre souffrances et repentances. La République ne parvient plus à leur transmettre ce socle qui fonde une communauté de destin. Combien de citoyens oublient ce qu'ils doivent à son histoire ?
Si nous avons choisi de poser ce débat, ce n'est pas pour rejouer les guerres coloniales. Ce n'est pas pour rouvrir des plaies qui nous ont fait tant de mal. C'est au contraire pour les dépasser, pour reconstruire une conscience nationale qui concilie la vérité et l'estime de soi.
Je le dis avec tristesse, l'article de loi dont nous demandons l'abrogation est un contre-exemple éducatif, un anachronisme historique et une faute politique. Il renoue avec ces temps immémoriaux où l'Etat croyait fabriquer de bons Français en sommant l'école de leur enseigner une histoire officielle. Une telle conception pouvait se concevoir quand il fallait enraciner la République, elle n'a plus lieu d'être dans une démocratie adulte où les historiens et les médias mettent en lumière toutes les contradictions de notre histoire.
Quand en 1999, le Parlement a reconnu à l'unanimité la guerre d'Algérie et l'a inscrite dans les programmes scolaires, il s'agissait de faire comprendre l'enchaînement des évènements qui a conduit à cette tragédie. Pas de décréter une vérité unique. Tout ce travail de reconnaissance, de compréhension, toute la volonté de regarder en face notre passé est compromis par cette soudaine réhabilitation de l'époque coloniale.
Le contre-exemple éducatif devient un anachronisme historique quand il impose une lecture positive et univoque de ce passé tourmenté. Cet article ressuscite "le bon vieux temps de la coloniale " où la France venait convertir les indigènes à la civilisation des lumières. C'est ignorer le travail des historiens qui, depuis cinquante ans, ont fait litière de cette légende. C'est passer sous silence les violences, les exactions, les oppressions qui ont parsemé cette période. C'est méconnaître les difficultés qu'a rencontrées notre pays pour accepter l'indépendance de son empire.
Que la présence française ait permis des avancées en matière d'équipements, d'éducation, d'action sanitaire pour les peuples assujettis ne peut en aucun cas justifier l'essence même de la colonisation qui a été un système de domination d'un peuple sur d'autres et qui a contredit toutes les grandes valeurs démocratiques et humanistes de la République. Là est la faute politique.
Comment comprendre qu'un gouvernement qui se réclame du gaullisme et du multilatéralisme ait pu laisser passer une telle négation de la libre détermination des peuples ? Comment n'a-t-il pas vu l'impact négatif qu'une telle réhabilitation pouvait occasionner dans les pays d'Afrique ou d'Asie qui ont connu la domination française ?
Nous en mesurons l'effet avec l'enlisement du traité d'amitié franco-algérien que le président de la République avait justement conçu comme un symbole de réconciliation aussi fort que le traité de l'Elysée entre la France et l'Allemagne. Des années d'efforts de rapprochement risquent d'être ruinés par le maintien de cet article.
Cette seule considération devrait suffire à le retirer. Mais il en est une autre qui tient à notre cohésion nationale.
Beaucoup d'entre vous, mesdames et messieurs de la majorité, ont certainement conscience de la blessure qu'une telle disposition a pu infliger à nos concitoyens français issus de l'immigration. Je doute que la colonisation française soit pour beaucoup d'entre eux une époque positive. Je ne crois pas qu'elle reflète, à leurs yeux, les valeurs de la République telles qu'on leur a enseignées. Va-t-on leur refuser la qualité de bon Français parce qu'ils ont un autre regard sur notre histoire ? Evidemment non.
L'histoire d'une vieille Nation comme la nôtre n'est pas en noir et blanc. Il n'y a pas les bons et les méchants, les coupables et les victimes, les civilisés et les sauvages. La France a écrit des pages glorieuses dont nous pouvons être fiers et qu'il faut célébrer. Elle a connu des pages sombres qu'il est nécessaire de comprendre et de reconnaître.
Il ne s'agit pas de faire repentance. Ou de s'excuser. Je récuse l'accusation absurde d'une France qui reproduirait aujourd'hui dans ses quartiers la fracture coloniale. Nous ne sommes pas comptables des fautes de nos pères et de nos ancêtres. Nous serions coupables de les répéter. Quel pays plus que la France depuis cinquante ans a marié tant de populations diverses ? Quel pays plus que la France les a reconnus citoyens à part entière ? Les difficultés que traverse notre modèle d'intégration ne peuvent faire oublier les vertus de ses principes.
Le problème n'est pas de battre notre coulpe, de jeter notre histoire par dessus bord, de lui substituer une histoire de chaque communauté. Il est de construire un nouveau récit national, de porter une mémoire partagée dans laquelle chaque enfant de la République puisse se reconnaître.
Là est notre responsabilité. Là est la mission de l'école. Transmettre une conscience nationale aux racines multiples et parfois opposées. Evoluer du passé simple au passé composé. C'est cela la mémoire partagée. " Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent. Avoir fait de grandes choses ensemble et vouloir en faire encore" comme l'écrivait Renan.
Au Chemin des Dames, il y avait des artilleurs chtimis et des tirailleurs sénégalais. A Monte Cassino il y avait des fantassins bretons et des tabors marocains. Et la France industrielle s'est construite avec des ouvriers de Genevilliers, Tlemcen ou Wroclaw. C'est cela notre gloire commune et que nous voulons aujourd'hui porter vers le futur.
La faute de cet article est d'avoir fait le contraire. Au lieu d'unir les Français dans la complexité de leur histoire, il créé des mémoires séparées, des mémoires conflictuelles.
Voilà pourquoi, Mesdames et messieurs de la majorité, je souhaite que nous trouvions ensemble les chemins pour corriger cette erreur. Nous avons tous reconnu la nécessité de réparer les injustices faites aux rapatriés et aux harkis. Nous pouvons tous reconnaître que la présence française outre-mer doit être étudiée dans les écoles parce qu'elle est un élément important de notre histoire contemporaine. Il ne tient qu'à vous, Monsieur le ministre, mesdames et messieurs de la majorité de construire avec nous cette mémoire partagée. Nous vous tendons la main. Changeons ensemble cet article qui porte un nouveau germe de division.
L'unité d'une Nation se forge dans la conscience de ce qu'elle est, non dans la nostalgie de ce qu'elle a été.(Source http://www.deputessocialistes.fr, le 30 novembre 2005)
Monsieur le Ministre,
Mesdames, messieurs,
La transmission de la mémoire historique est un élément constitutif d'une Nation. Elle se regarde dans son histoire comme dans un miroir. Elle y puise son identité, son caractère, son vivre ensemble.
Comment ne pas voir qu'aujourd'hui le miroir est fissuré, éclaté. Comme l'a souligné à juste titre le président de la République, notre pays traverse une crise d'identité. Les Français doutent de partager les mêmes valeurs, ils craignent de ne plus avoir la même histoire. Qui sur ses bancs n'est pas choqué par les concurrences de mémoire qui tendent à opposer l'esclavage et l'antisémitisme ? Qui n'est pas peiné de voir des artistes et des intellectuels s'empoigner sur les souffrances de leur communauté d'origine ? Qui n'est pas interpellé quand un musicien français confie à la télévision qu'il n'a pas trouvé de héros dans notre panthéon national auquel s'identifier ?
Ces mots, ces conflits expriment le désarroi de tant de nos concitoyens, jeunes ou adultes, de ne pouvoir se raccrocher à une mémoire collective. D'être sans cesse ballottés entre souffrances et repentances. La République ne parvient plus à leur transmettre ce socle qui fonde une communauté de destin. Combien de citoyens oublient ce qu'ils doivent à son histoire ?
Si nous avons choisi de poser ce débat, ce n'est pas pour rejouer les guerres coloniales. Ce n'est pas pour rouvrir des plaies qui nous ont fait tant de mal. C'est au contraire pour les dépasser, pour reconstruire une conscience nationale qui concilie la vérité et l'estime de soi.
Je le dis avec tristesse, l'article de loi dont nous demandons l'abrogation est un contre-exemple éducatif, un anachronisme historique et une faute politique. Il renoue avec ces temps immémoriaux où l'Etat croyait fabriquer de bons Français en sommant l'école de leur enseigner une histoire officielle. Une telle conception pouvait se concevoir quand il fallait enraciner la République, elle n'a plus lieu d'être dans une démocratie adulte où les historiens et les médias mettent en lumière toutes les contradictions de notre histoire.
Quand en 1999, le Parlement a reconnu à l'unanimité la guerre d'Algérie et l'a inscrite dans les programmes scolaires, il s'agissait de faire comprendre l'enchaînement des évènements qui a conduit à cette tragédie. Pas de décréter une vérité unique. Tout ce travail de reconnaissance, de compréhension, toute la volonté de regarder en face notre passé est compromis par cette soudaine réhabilitation de l'époque coloniale.
Le contre-exemple éducatif devient un anachronisme historique quand il impose une lecture positive et univoque de ce passé tourmenté. Cet article ressuscite "le bon vieux temps de la coloniale " où la France venait convertir les indigènes à la civilisation des lumières. C'est ignorer le travail des historiens qui, depuis cinquante ans, ont fait litière de cette légende. C'est passer sous silence les violences, les exactions, les oppressions qui ont parsemé cette période. C'est méconnaître les difficultés qu'a rencontrées notre pays pour accepter l'indépendance de son empire.
Que la présence française ait permis des avancées en matière d'équipements, d'éducation, d'action sanitaire pour les peuples assujettis ne peut en aucun cas justifier l'essence même de la colonisation qui a été un système de domination d'un peuple sur d'autres et qui a contredit toutes les grandes valeurs démocratiques et humanistes de la République. Là est la faute politique.
Comment comprendre qu'un gouvernement qui se réclame du gaullisme et du multilatéralisme ait pu laisser passer une telle négation de la libre détermination des peuples ? Comment n'a-t-il pas vu l'impact négatif qu'une telle réhabilitation pouvait occasionner dans les pays d'Afrique ou d'Asie qui ont connu la domination française ?
Nous en mesurons l'effet avec l'enlisement du traité d'amitié franco-algérien que le président de la République avait justement conçu comme un symbole de réconciliation aussi fort que le traité de l'Elysée entre la France et l'Allemagne. Des années d'efforts de rapprochement risquent d'être ruinés par le maintien de cet article.
Cette seule considération devrait suffire à le retirer. Mais il en est une autre qui tient à notre cohésion nationale.
Beaucoup d'entre vous, mesdames et messieurs de la majorité, ont certainement conscience de la blessure qu'une telle disposition a pu infliger à nos concitoyens français issus de l'immigration. Je doute que la colonisation française soit pour beaucoup d'entre eux une époque positive. Je ne crois pas qu'elle reflète, à leurs yeux, les valeurs de la République telles qu'on leur a enseignées. Va-t-on leur refuser la qualité de bon Français parce qu'ils ont un autre regard sur notre histoire ? Evidemment non.
L'histoire d'une vieille Nation comme la nôtre n'est pas en noir et blanc. Il n'y a pas les bons et les méchants, les coupables et les victimes, les civilisés et les sauvages. La France a écrit des pages glorieuses dont nous pouvons être fiers et qu'il faut célébrer. Elle a connu des pages sombres qu'il est nécessaire de comprendre et de reconnaître.
Il ne s'agit pas de faire repentance. Ou de s'excuser. Je récuse l'accusation absurde d'une France qui reproduirait aujourd'hui dans ses quartiers la fracture coloniale. Nous ne sommes pas comptables des fautes de nos pères et de nos ancêtres. Nous serions coupables de les répéter. Quel pays plus que la France depuis cinquante ans a marié tant de populations diverses ? Quel pays plus que la France les a reconnus citoyens à part entière ? Les difficultés que traverse notre modèle d'intégration ne peuvent faire oublier les vertus de ses principes.
Le problème n'est pas de battre notre coulpe, de jeter notre histoire par dessus bord, de lui substituer une histoire de chaque communauté. Il est de construire un nouveau récit national, de porter une mémoire partagée dans laquelle chaque enfant de la République puisse se reconnaître.
Là est notre responsabilité. Là est la mission de l'école. Transmettre une conscience nationale aux racines multiples et parfois opposées. Evoluer du passé simple au passé composé. C'est cela la mémoire partagée. " Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent. Avoir fait de grandes choses ensemble et vouloir en faire encore" comme l'écrivait Renan.
Au Chemin des Dames, il y avait des artilleurs chtimis et des tirailleurs sénégalais. A Monte Cassino il y avait des fantassins bretons et des tabors marocains. Et la France industrielle s'est construite avec des ouvriers de Genevilliers, Tlemcen ou Wroclaw. C'est cela notre gloire commune et que nous voulons aujourd'hui porter vers le futur.
La faute de cet article est d'avoir fait le contraire. Au lieu d'unir les Français dans la complexité de leur histoire, il créé des mémoires séparées, des mémoires conflictuelles.
Voilà pourquoi, Mesdames et messieurs de la majorité, je souhaite que nous trouvions ensemble les chemins pour corriger cette erreur. Nous avons tous reconnu la nécessité de réparer les injustices faites aux rapatriés et aux harkis. Nous pouvons tous reconnaître que la présence française outre-mer doit être étudiée dans les écoles parce qu'elle est un élément important de notre histoire contemporaine. Il ne tient qu'à vous, Monsieur le ministre, mesdames et messieurs de la majorité de construire avec nous cette mémoire partagée. Nous vous tendons la main. Changeons ensemble cet article qui porte un nouveau germe de division.
L'unité d'une Nation se forge dans la conscience de ce qu'elle est, non dans la nostalgie de ce qu'elle a été.(Source http://www.deputessocialistes.fr, le 30 novembre 2005)