Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec France 3 le 4 février 2006 à Gulu, sur les propositions de la France pour lutter contre le drame des enfants-soldats en Afrique et sur la contribution de la France à leur réinsertion.

Texte intégral

Q - Pourquoi un ministre des Affaires étrangères s'intéresse-t-il à l'humanitaire ?
R - Ici, le sujet des enfants-soldats n'est pas un sujet humanitaire. Ici, le problème des enfants-soldats, comme partout en Afrique, ce n'est pas un problème uniquement humanitaire, c'est avant tout un problème politique. En effet, cela touche à la fois bien évidemment la vie personnelle - et c'est catastrophique, horrible pour ces enfants qui sont partis à la guerre après avoir été kidnappés - c'est aussi un problème politique car ces enfants vont continuer à créer des conflits avec leurs voisins. Ensuite, cela touche à un problème de développement économique pour l'Afrique. C'est donc un sujet éminemment politique.
Je trouve honteux que la communauté internationale ne fasse pas plus contre cette tragédie que sont les enfants-soldats. Ils sont trois cent milles, enlevés, enrôlés de force dans des forces armées, des enfants qui sont devenus des combattants pour certains, espions pour d'autres, serviteurs, esclaves sexuels? Des petites filles mises dans des champs de mines pour vérifier le terrain avant de faire passer les troupes.
Et puis, bien sûr, le problème du sida, du viol comme arme de guerre, des grossesses, il faut condamner tout cela et il faut aussi aider les organisations onusiennes, en particulier l'UNICEF, à mener des programmes de réinsertion car, désarmer est une chose, démobiliser un enfant en est une autre mais surtout, si la réinsertion n'est pas là, rien n'est possible. Nous devons donc donner beaucoup plus que ce que nous faisons. La France est le leader puisque je ferai des propositions au Conseil de sécurité des Nations unies le 22 février prochain ; nous ne pouvons pas continuer ainsi.

Q - Quelles propositions allez-vous annoncer ?
R - Nous avons beaucoup avancé sur les normes juridiques pour qu'il y ait des condamnations contre tous ceux qui enrôlent des enfants dans les conflits armés, après les avoir kidnappés.
Il faut être très dur, très ferme, un mécanisme de surveillance a été créé grâce à la demande de la France, il a été accepté par le Conseil de sécurité des Nations unies. Il faut aller sur le terrain pour financer les actions de l'UNICEF et celles d'autres organisations non gouvernementales. Il faut apporter l'eau, construire des écoles, sécuriser les camps et leurs alentours pour que ces enfants ne soient pas obligés, comme ici où nous sommes, de faire deux à trois kilomètres tous les soirs en zone dangereuse ; il y a aussi 20 à 30.000 enfants qui partent de chez eux pour aller dans les camps de peur de se faire kidnapper la nuit. Ces migrants de la nuit, c'est un sujet effrayant pour la communauté internationale.

Q - Vous êtes venu ici, sur place, vous avez annoncé des dons de la France, quels sont-ils ?
R - Tout d'abord, nous avons décidé d'augmenter de 50 % la subvention annuelle que nous donnons à l'UNICEF car il faut réinsérer les enfants dans une vie, avec ou sans leur famille, car souvent, elle a disparu. Il faut aussi apporter l'eau potable dans ces camps, il faut s'occuper des soins maternels car il s'agit souvent de jeunes filles qui ont été violées et qui sont parfois enceintes. Il faut aider toutes ces personnes à se réinsérer car le désarmement et la démobilisation ne seront pas suffisants.

Q - Et concrètement, que donnez-vous ?
R - Nous avons décidé de donner un million d'euros en urgence au Programme alimentaire mondial, et 250 000 euros à des ONG qui s'occupent à la fois des soins maternels mais aussi de l'école, de la réinsertion et aussi de l'eau potable.
A plus long terme, nous aurons une action au Conseil de sécurité, une augmentation de 50 % de la subvention pour l'UNICEF et une grande réunion mondiale sur ce thème au Quai d'Orsay en fin d'année.

Q - Avez-vous le sentiment que vous êtes le seul homme politique représentant un pays pour s'intéresser à un tel problème ?
R - Je souhaiterais qu'il y ait plus de responsables politiques du monde occidental qui viennent, pour condamner mais aussi pour aider.

Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 10 février 2006