Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec l'AFP et RFI le 4 février 2006 à Gulu, sur l'urgence d'une mobilisation internationale sur le problème des enfants-soldats en Afrique.

Texte intégral

Il y a 300.000 enfants-soldats, notamment dans la région où nous sommes. C'est l'un des sujets les plus tragiques qui existent aujourd'hui sur notre planète. C'est à la fois un problème éthique et moral, mais aussi un problème humanitaire et politique touchant à la fois le développement politique de l'Afrique mais, aussi, permettant de mieux comprendre qu'il y a, en permanence, un risque de résurgence de conflits. Nous sommes donc au coeur d'un sujet très tragique. Lorsque l'on sait qu'il y a 10.000 enfants par an qui sautent sur des mines anti-personnel parce que les armées les envoient en éclaireur afin de vérifier s'il y a des mines ou non, on peut se demander dans quelle mesure la communauté internationale est prête, si elle est vraiment décidée à en finir avec cela.
Je pense que c'est un manque de la communauté internationale. Aujourd'hui, la France pilote ce dossier au Conseil de sécurité des Nations unies. Nous allons faire des propositions le 22 février prochain. Ce serait effrayant de laisser les choses en l'état et c'est la raison pour laquelle il faut, tout d'abord, aider sur le plan de l'urgence, sur le plan humanitaire - nous donnerons un million d'euros au PAM, nous aiderons un certain nombre d'ONG comme celle qui travaille ici, comme AMREF (African Medical Research Foundation), c'est-à-dire pour l'eau, pour le soutien aux soins maternels.
Nous travaillerons aussi sur le long terme, grâce à l'UNICEF, et je voudrais féliciter tous les membres de cette Organisation, de la présidente jusqu'aux chauffeurs de fourgon parce que nous souhaitons que l'accent soit mis de plus en plus sur le travail de réinsertion. Les fameux programmes DDR - Démobilisation-Désarmement-Réinsertion - ne pourront se faire que si le R est pratiquement avant les autres. S'il n'y a pas de réinsertion, il n'y aura pas de démobilisation ni de désarmement. Tout le travail qui nous reste à faire ici, sachant que cela coûtera 1500 euros par enfant, c'est de dire à la communauté internationale d'arrêter et d'aider tous ceux qui travaillent dans ce domaine. De demander aussi aux autorités ougandaises de sécuriser les camps et de ne pas accepter qu'il faille aller à l'école à deux kilomètres et demi du camp, où nous irons tout à l'heure. En effet, si l'école n'est pas sécurisée, évidemment, personne n'ira à l'école et, à la sortie, cela fera de jeunes adultes qui n'auront eu aucune éducation primaire. Il n'y a rien de pire pour que les conflits reprennent.

Q - Juste un mot sur le témoignage de ces enfants que vous avez rencontrés. Que vous ont-ils dit ? Comment analysez-vous leur propos ?
R - Parler avec un enfant qui a été kidnappé à 6 ans et demi et qui a été relâché à l'âge de 14 ou 16 ans... il suffit de croiser leur regard. Il est d'ailleurs très difficile de le croiser, car ils ne regardent pas tant ils sont touchés. Je pense que je n'ai pas besoin d'en dire plus, ce sont des gens qui sont cassés, abîmés pour la vie, il n'y a rien de pire que cela.
Donc, nous devons être là, tous, à la fois au Conseil de sécurité pour dire à nos partenaires européens et de la communauté internationale qu'il faut réagir, en étant également sur le terrain pour aider des organisations onusiennes comme l'UNICEF et également en disant aux autorités ougandaises qu'il n'est pas possible de continuer ainsi.

Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 10 février 2006