Déclaration de M. Léon Bertrand, ministre du tourisme, sur les identités et les valeurs culturelles des diverses communautés humaines, leur rôle et leurs limites dans la marche du développement humain, le 21 juin 2006.

Texte intégral

Merci, Monsieur le Président, pour votre accueil ce matin,
Mesdames et Messieurs,
C'est vraiment un honneur et un immense plaisir pour moi aujourd'hui d'ouvrir officiellement cette matinée de réflexion consacrée aux Peuples premiers, dans le cadre de ce musée, pensé, porté et soutenu avec ardeur par le Président de la République.
Qu'est ce qu'un Peuple Premier ?
Si l'on s'en tient au concept le plus simple, on fait référence à des peuples ayant un même système de valeurs, un même principe de pensée, c'est-à-dire de vie en commun et en harmonie avec leur environnement, le plus proche possible des origines.
De cette interrogation découlent d'autres questions :
Quelles origines ?
A partir de quoi peut-on considérer aujourd'hui qu'un peuple réunit cet ensemble de valeurs le plus proche de ses origines ?
De son ancestrale, première et continue occupation du sol ?
Difficile de trouver la réponse appropriée à ces questions :
le hasard, les recherches mettent au jour chaque année des vestiges qui repoussent chaque fois encore plus loin les origines de l'homme et bousculent d'autant notre connaissance de la première occupation du territoire.
Y eut-il, un jour, des terres vierges de tout homme ?
Si l'on écoute les voix venues du passé au travers des mythes et des légendes du monde entier, nous entendons parler de mondes aujourd'hui disparus, neuf pour les uns, cinq pour les autres, l'homme n'étant devenu maître de son destin que dans le dernier, le nôtre.
Pour définir les Peuples Premiers, je pense qu'il faut nous arrêter, au-delà du temps, à retenir sur un territoire donné, la trace de la première expression culturelle, souvent funéraire, voix d'une croyance en un monde meilleur dans l'au-delà, ou dans l'espoir suscité par la conviction d'une réincarnation possible.
Trouver le Peuple Premier n'ayant subi aucune influence, celui qui serait pur de tout apport extérieur, de toute acculturation, est aussi illusoire que se revendiquer de race pure alors que la science génétique en dénie la notion.
Depuis que les ancêtres de tous les humains ont quitté le berceau africain, toutes les sociétés humaines sont un produit multiculturel.
L'homme est un animal social, et même l'ascète sur son style n'est pas indépendant de son groupe. L'instinct, la curiosité poussent l'homme à aller vers l'autre, à se regrouper, se diversifier et s'enrichir au contact d'autres sociétés, à s'ouvrir à d'autres cultures, voire à fusionner les héritages en les valorisant dans une synthèse harmonieuse.
Chaque héritage culturel est un patrimoine de l'humanité et ce, tant qu'il enrichit la connaissance de l'autre et permet à chacun de s'épanouir.

Mais lorsque, à l'intérieur de la société à laquelle il appartient, un groupe revendique une part d'autonomie et prétend, en se démarquant, fragmenter le monde de demain, cette attitude est alors une forfaiture.
Une patrie, l'étymologie du mot le dit, c'est la maison du père : on ne peut accepter de la voir saccagée parce que ce patrimoine est le bien de tous.
Il fut un temps où les « solidarités forcées » et les « suprématies imposées » déniaient tout droit aux minorités.
De nos jours, la reconnaissance des identités minoritaires devient une réalité qui s'impose à tous, pas à pas, mais elle n'implique pas pour autant, que ces dernières soient portées aux nues, comme si elles étaient le parangon de toutes les vertus, le réceptacle de toutes les mémoires et les dépositaires de toutes les sagesses.
Et s'il importe de reconnaître la valeur de l'identité de chaque composante culturelle qui s'est agrégée, cette reconnaissance ne doit pas constituer en soi une acceptation du communautarisme.
De même, le mépris ou le rejet total du modèle occidental n'a pas plus de sens que la sur-valorisation des minorités.
Une culture est adaptée à un univers donné, chaque phénomène culturel doit être lu avec les bonnes clefs de lecture, celles des valeurs universelles qui permettent à l'humain de vivre en société.
Cela implique, que ni l'un ni l'autre, ne revendique l'exclusivité ou la supériorité de sa vision des choses.
Cela implique aussi de savoir qu'il est injuste d'exiger de l'autre, que les chemins de mémoire ne passent, pour lui, que par des chemins de repentance.
Si j'ai tenu à définir ce que j'entendais par Peuples Premiers, c'est que je suis le fils de trois continents et donc de trois univers culturels différents qui se sont, à un moment donné, rencontrés et unis dans l'Histoire, avec des heurts et des bonheurs, et je ressens, en permanence, les effluves et les tonalités de mes diversités fusionnés.
Pour ces raisons inhérentes à mes origines et à mon vécu, le Président de la République m'a confié le soin d'organiser, en 1996, puis en 2004, une Rencontre Internationale des Amérindiens et de mener au cours de celle-ci une réflexion à dimension humaniste, débordant la seule préoccupation politique et s'inscrivant dans l'histoire des communautés humaines.
J'exprime à mon ami Jacques CHIRAC, Président de la République, toute ma reconnaissance d'avoir été à la source de cette réflexion menée par des participants venus d'un espace allant de l'Alaska à la Terre de Feu.
Participants qui, au cours de ces deux grandes Rencontres, ont affiné la notion de valeurs à travers la diversité de leurs discours et ont ainsi permis de dégager un certain nombre de fondamentaux parmi lesquels la nécessité de définir une chaîne des devoirs, avec, pour maillons forts, ces quatre notions : recevoir, pérenniser, enrichir, transmettre.
Recevoir, c'est maintenir le lien avec le passé et les ancêtres.
Pérenniser et enrichir, c'est engager le présent, consolider le lien social.
Transmettre, enfin, c'est déterminer le futur, immédiat et lointain.
« Les vivants, comme le dit Auguste Comte, sont gouvernés par les morts », ils ont reçu d'eux un patrimoine qu'ils ont le devoir de préserver et d'entretenir.
Et mon intime conviction est que l'homme doit vouloir marquer son temps de son empreinte et désirer que ceux qui marcheront dans ses pas le fassent à son exemple avec honneur, don de soi et vérité.
Dans cette aventure de l'humanité les continuités sont plus importantes que les ruptures.
« On connaît une nation aux hommes qu'elle produit, mais aussi à ceux dont elle se souvient et qu'elle honore. », cette assertion de John Fitzgerald Kennedy prend ici sa pleine dimension.
Vivre à une époque qui remet en cause les équilibres culturels et, de facto, socio-économiques, oblige à se souvenir que toutes les sociétés sont passées par trois phases essentielles : la première, là où un groupe s'accorde sur un certain nombre de valeurs créant la confiance, puis un deuxième temps où apparaît et se développe l'inventivité créatrice de la richesse. Enfin, un troisième temps, quand s'établit la solidarité indispensable à la survie du groupe.
Ce fonctionnement se retrouve chez tous les peuples et la logique de ce principe, qui mène du culturel à l'économique et de l'économique au social, n'a jamais cessé de fonctionner.
Les structures antiques se sont maintenues tout en s'adaptant aux nouvelles configurations de notre époque parce qu'elles sont le fondement même de nos sociétés et que ces cohérences anciennes ont été aussi des sanctuaires de savoirs.
Si de nouveaux équilibres ouvrent, certes, de nouvelles perspectives, il semble raisonnable de maintenir ou de retrouver les cohérences culturelles qui ont permis de fonctionner depuis des siècles et d'accepter de voir ce qui frappe le plus dans les crises qui nous traversent :
l'incapacité des politiques à ressouder l'unité de la nation et leur impuissance devant la tragédie de leurs pays se fragmentant en des groupes d'intérêts divergents.
Le renversement de l'ordre des priorités a amené à négliger le culturel et à tout investir dans l'économique et le social.
Et si, finalement, l'erreur des sociétés hyper-industrialisées venait de là ?
L'accélération de l'Histoire, depuis le passage à l'ère industrielle, ne doit pas nous faire oublier l'immensité de la dette contractée envers les peuples plus anciens, quels qu'ils soient.
L'esprit humain a un respect inné pour le passé, et la piété religieuse de l'homme jaillit de la même source naturelle que la piété filiale de l'enfant.
Quelque étranges et barbares, immorales ou impossibles, que puissent paraître les traditions léguées par les siècles, chaque génération les accepte et les façonne, en y découvrant parfois un sens plus vrai que les générations précédentes.
Héritage qu'ils ont reçu, qu'ils doivent pérenniser et enrichir, puis transmettre à leur tour.

Non seulement l'héritage le plus visible - tels les édifices - mais aussi en transmettant l'instrument du savoir, de la communication, du dialogue, de l'enseignement : la parole écrite et verbale.
Car c'est par la parole que se perpétue la mémoire des hommes.
La parole n'est pas seulement échange et transmission, elle est aussi le pivot de l'affirmation de la grandeur des nations. La charnière de leur avenir.
En 1996, un pont a été lancé, celui du dialogue que j'ai ouvert ici entre les peuples amérindiens, puis en 2004 celui entre les amérindiens et le peuple français.
Aujourd'hui, fils du brassage de plusieurs cultures, je demande que soit ouvert, entre les Peuples Premiers, un débat sans préjugés, en laissant à chacun la possibilité de dire sa vérité.
Et dans ce même esprit, j' émets le souhait de voir également s'ouvrir un jour un dialogue entre les peuples européens.
Trop souvent, j'ai constaté que l'homme qui vit sur ce continent, s'il n'ignore rien des peintures rupestres du Tassili, des traditions ancestrales des Papous de Nouvelle Guinée ou de la monumentalité des statues de l'île de Pâques, ignore tout du socle des croyances de son propre territoire, de quel passé sont constituées ses racines.
Aussi, je vous le dis haut et clair le destin de l'Europe a aussi besoin pour se forger d'emprunter nécessairement la route de ses mémoires.

Aucun peuple ne s'en sortira en tombant dans le piège du manichéisme ou en cédant à la tentation du repli identitaire.
Le salut ne sera possible qu'en redonnant la priorité à la transmission des valeurs qui ont fait la grandeur de l'homme, respectueux de lui-même et de son environnement.
C'est pourquoi j'ai proposé à Madame Nicole FONTAINE, ancien président du Parlement européen, qui partage avec moi cette vision de l'avenir, une réflexion très large portant sur les Racines de l'Europe.
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Mesdames, Messieurs,
Pour nous rappeler sans cesse cette obligation de respect envers ceux qui nous ont précédé, pour ne pas oublier les sacrifices qu'ils ont consenti librement pour que nous puissions avancer tête haute dans nos vies, il nous suffit de nous souvenir que leurs choix faits pour nous, comme ceux que nous faisons pour nos enfants, sont des actes politiques, puisqu'ils déterminent l'avenir.
Ceux qui nous suivront, s'ils veulent juger nos actes, verront que ces choix ont été pensés et voulus pour porter en eux les germes du bonheur et non ceux de la discorde et du désordre.

Qu'avec courage, responsabilité et honneur nous avons déterminé et accepté les conséquences de ces choix parce qu'ils auront été concertés, approuvés et aboutis de même.
Ces décrets, estampillés au coin de notre sincérité et assumés dans le respect de l'autre et le don de soi, nous auront permis de guider et accompagner nos enfants sur le plus beau des chemins, celui de la vie avec droiture, grâce et compassion.
Je vous remercie.
Source http://www.tourisme.gouv.fr, le 26 juin 2006