Interview de M. Eric Woerth, ministre du budget, des comptes publics et de la fonction publique à "LCI" le 12 décembre 2008, sur la politique de relance économique de la France, les positions différentes prises par les pays européens.

Texte intégral

C. Barbier.- Le Conseil européen vient d'autoriser les Etats à appliquer des TVA réduites sur les services à grande intensité de main-d'oeuvre, alors vous pouvez maintenant nous annoncer la baisse prochaine de la TVA sur la restauration en France, tant réclamée.

D'abord la décision n'est pas définitivement prise, parce que le Conseil européen c'est jusqu'à ce soir.

Mais c'est un grand pas quand même, c'est dans le texte du compromis.

C'est un pas. D'ailleurs l'Europe fait des pas sur tout aujourd'hui. C'est vrai aussi sur les déficits publics, c'est vrai sur beaucoup de sujets. Moi ce que je peux dire là-dessus c'est que dans le plan de relance français annoncé par le président de la République, il n'y a pas de baisse de la TVA, pour un certain nombre de raisons. Contrairement aux Anglais, on a toujours dit qu'on était prêt à regarder au fur et à mesure du temps sur des secteurs. Le Président a pris des engagements sur le secteur de la restauration avant les élections, il a essayé, nous avons essayé au fur et à mesure du temps d'obtenir des accords sur ce sujet. Donc la porte reste évidemment toujours ouverte.

C'est un des postes où la consommation des Français chute en temps de crise.

Oui, c'est vrai, c'est vrai. Il suffit d'aller dans les restaurants, ou dans des cafés d'ailleurs, certains se plaignent. La TVA, il faut vraiment faire très attention, parce que ça coûte à la fois très cher aux Etats et en même temps ça ne se retrouve pas nécessairement dans les prix. Donc il faut le faire...

Les Britanniques pourtant font ce choix-là !

Les Britanniques ont une économie assez différente de la nôtre, donc chacun respecte l'économie de l'autre, mais c'est un choix qu'on n'a pas fait en France. On a plutôt essayé de passer, et c'est le cas du plan de relance, par l'investissement ou par des avantages de trésorerie pour les entreprises absolument gigantesques. Entre l'investissement et la trésorerie des entreprises, qu'on a votés d'ailleurs hier à l'Assemblée nationale, c'est plus de 20 milliards d'euros.

L'Union européenne souhaite également que les Etats, sans obligation, s'engagent à hauteur de 1,5 % de leur PIB dans un plan de relance. Alors est-ce que la France va engager plus d'argent que les autres ? Est-ce que ce 1,5 % ce sera en plus des 26 milliards du plan déjà annoncé ?

Non, non, non, les 26 milliards c'est le plan de relance de la France, donc...

Donc on est presque à 1,5 ?

On est presque à 1,5, pas tout à fait, on est à 1,2 ou 1,3 %, donc c'est un plan massif, c'est un énorme plan, c'est un plan très travaillé, c'est un plan très structuré, qui fait que toutes les dépenses ne sont pas des dépenses qui vont fragiliser le pays après la crise. C'est des dépenses qui sont réversibles, c'est des dépenses à un moment donné sur l'investissement ou sur la trésorerie des entreprises. Maintenant, à un moment donné aussi, s'il faut aller plus loin, s'il faut y réfléchir encore, on verra au courant de l'année 2009 ce qui doit se passer. Chaque Etat européen est dans cet état d'esprit, il faut relancer. L'objectif, en réalité, c'est de réussir, c'est le résultat qui compte.

On pourrait remettre en cours d'année 2009 quelques milliards dans un plan de relance bis ?

Dans ce type de situation, il ne faut absolument pas fermer de porte, il faut être extrêmement souple et en même temps très attentif à ce que l'on fait, c'est ce qu'on a fait avec le plan de relance. Le président a annoncé un plan quand même très très important, 26 milliards, qui venait succéder ou qui succédait à des mesures qui avaient été déjà prises sur le logement ou sur le crédit aux PME ou sur la relance du crédit bancaire. Donc vous voyez bien qu'au fur et à mesure du temps il faut construire des réponses, il faut que les réponses soient proportionnées à la crise et il faut que les réponses aussi protègent l'avenir.

Protéger l'avenir et de proportionner la crise ça veut dire surveiller les déficits publics ?

Oui.

La barre des 4 % elle est vraiment infranchissable, comme l'a dit le Premier ministre, ou vous vous dites que peut-être il faudra aller au-delà ?

Non, moi je ne me dis pas ça du tout, vous vous rendez compte l'année dernière on parlait de 2 %, donc vous voyez bien qu'on s'adapte et qu'en même temps l'Europe s'adapte, que tous les pays s'adaptent, beaucoup de pays seront au-dessus de 3, 4, 5 %, aujourd'hui la France elle sera en fin d'année 2009, plan de relance inclus, aux alentours de 4 %, 3,9 ou 4 %. C'est déjà beaucoup. Vous savez ce qui compte ce n'est pas tellement le déficit une année ; vous savez, en 2003 on était à 4,3 %, en 1993 ou 94 ou 95, on était bien au-delà de cela. Donc la France elle doit à la fois préparer le retour à l'équilibre de ses finances publiques, un assainissement durable de ses finances publiques - c'est majeur, c'est extrêmement important, on ne doit rien lâcher là-dessus - et puis en même temps faire en sorte qu'on combatte cette crise par l'injection de dépenses d'investissements publics, de dépenses d'avenir. Il ne faut pas brûler de l'argent dans la chaudière, comme on dit.

Alors justement Peer Steinbrück, le ministre allemand des Finances, dénonce un keynésianisme grossier ; lui il considère qu'on brûle l'argent, qu'on le jette par les fenêtres. Vous sentez-vous visés ?

Oui, non, absolument pas ! D'abord il a dit ça, je crois, à propos des anglaises qui étaient plutôt malvenues... A propos des Britanniques. Plutôt malvenues...

Mais enfin entre la France et l'Allemagne, il y a des divergences stratégiques.

Je trouve que Peer Steinbrück là-dessus exagère beaucoup, d'ailleurs il donne beaucoup de leçons, il faut calmer les choses. Chaque Etat peut lancer le plan de relance, il doit le lancer en coordination avec les autres et je pense que le meilleur spécialiste de l'économie anglaise, ce n'est pas Peer Steinbrück, c'est plutôt G. Brown. Donc il faut rester là-dessus assez calme. Je pense aussi que les Allemands dans un contexte politique ; il y aura des élections au mois de septembre, ils sont en coalition, qui font que tel ou tel ministre insiste sur telle ou telle chose. Mais il y a un dialogue et il y a un dialogue franco-allemand qui est très fort, on verra aujourd'hui ce qui se dira et ce qui se... mais les Allemands ne peuvent pas rester en dehors bien évidemment de la relance européenne et de la relance mondiale. Ils ont d'ailleurs voté un plan de relance de plus de 30 milliards d'euros sur deux ans, ils ont des marges bien supérieures, c'est ce que leur disent les Européens ; vous avez des marges supérieures, vous êtes la première économie d'Europe, vous devez aller aussi plus loin, parce que c'est l'intérêt collectif et donc c'est l'intérêt allemand.

"2009 sera pire que 2008", c'est D. Strauss-Kahn, le patron du FMI, qui le dit ; vous êtes d'accord avec ce pronostic sombre ?

Je ne vais pas ré-assombrir les pronostics. 2009 ça va être très difficile, on voit bien que les économies ont tendance aujourd'hui à continuer à ralentir, c'est évidemment extraordinairement préoccupant, c'est pour ça que les Etats sont autant mobilisés et c'est pour ça qu'on est autant actif.

L'Etat français, par exemple, hier a versé 10,5 milliards d'euros concrets, c'est un vrai chèque, aux banques en manque de liquidités.

Oui.

Avez-vous la garantie, la certitude, qu'elles vont mettre cet agent dans le circuit économique, le prêter aux ménages ou aux entreprises ?

D'abord on poursuit notre aide au système bancaire, ce n'est pas aux banquiers, c'est au système bancaire, il faut toujours le rappeler, c'est parce que derrière les banques elles prêtent, ou devant...

Vous êtes sûr ?

Oui, elles prêtent. En taux de crédit ça augmente, l'encours de crédit vis-à-vis de l'économie elle augmente. Maintenant, ce dont il faut vérifier, il faut bien vérifier les choses et C Lagarde est très mobilisée là-dessus, il faut vérifier que dans chaque département ça va bien aux PME et notamment aux petites entreprises... pas qu'aux PME, les grandes entreprises c'est très important aussi, mais aux petites entreprises qui sont fragilisées par la crise. Parfois on peut avoir des doutes là-dessus quand des informations vous remontent du terrain, donc il faut être extraordinairement ferme quand le contribuable met des garanties ou quand l'Etat emprunte pour que les banques puissent derrière emprunter plus, eh bien il faut évidemment que ça aille à l'économie et que ça aille à la crise et que ça n'aille pas systématiquement aux meilleurs emprunteurs.

Plusieurs témoins vous ont vu mécontent, voire furieux, ce qui est rare, à l'annonce de la nomination d'un ministre dédié au plan de relance ; ça vous semble impertinent d'avoir, quel qu'il soit, Devedjian ou un autre, chargé de la relance ?

Ce sont des faux témoins ceux qui ont dit ça. Moi je n'étais pas du tout furieux, je trouve ça très bien que sur des missions comme celles-là, il y ait un portage politique et le portage politique, au-delà du Premier ministre par nature qui porte cela, qu'il y ait un ministre dédié c'est très bien. Mais c'est un ministre comme les autres au fond, c'est un ministre de mission, P. Devedjian, je pense, a le bon profil pour ça, c'est un ministre de mission, il a une mission précise, il a un budget précis, ce qui est en fait le budget du plan de relance, et puis il travaille avec l'ensemble des ministres concernés. Ça va de J.-L. Borloo à C. Lagarde, en passant par moi ou C. Boutin.

Alors quelques questions précises pour des réponses courtes. Supprimer la demi part fiscale accordée aux parents isolés, même quand leurs enfants ne sont plus à charge ; c'est un amendement qui a été voté avec votre soutien, tout le monde le trouve injuste, y compris à l'UMP, allez-vous le retirer ?

Non, il n'est pas injuste, il faut regarder les choses comme elles sont, il n'est pas injuste, la plupart du temps c'est des parents qui ne sont pas isolés du tout et qui n'ont jamais non plus élevé d'enfants seuls. Mais c'est aux parlementaires, c'est les parlementaires, c'est le Nouveau Centre au départ qui a lancé cet amendement à l'Assemblée nationale, il a été voté à l'Assemblée nationale contre l'avis du gouvernement, il a été rectifié au Sénat, maintenant le Sénat et l'Assemblée nationale vont en parler, mais c'est un sujet qu'on connaît bien, ça fait des années... il y a beaucoup d'injustice là-dedans vis-à-vis des personnes qui ont élevé des enfants et qui sont restés en couple plus tard. C'est compliqué, mais il faut le prendre assez simplement. Vous savez c'est une niche fiscale et dans les niches fiscales il y a parfois l'injustice. Bien sûr que les parents isolés, les parents qui élèvent un enfant et qui sont seuls, ils ont cet avantage fiscal et ils vont le garder, évidemment qu'ils vont le garder.

Le prix du gaz devrait baisser, puisque les cours mondiaux chutent, mais après l'hiver quand on n'aura plus besoin de chauffage ! Vous avez revenir sur cette décision, baisser plus tôt ?

Le prix du gaz d'abord il ne faut pas qu'il augmente cette année, ça c'est sûr, il ne faut pas qu'il augmente. Et puis en même temps, il a moins augmenté, on a beaucoup fait pour qu'il ne suive pas le prix du pétrole, donc évidemment il baisse un peu moins puisqu'il n'a pas augmenté du niveau du pétrole, mais il faut le surveiller, il faut qu'il baisse et qu'il continue à baisser.

Alors l'Etat incapable de savoir qui possède quoi en Corse a prolongé de deux ans l'absence de tout droit de succession ; est-ce que ce n'est pas intolérable compte tenu de la période difficile qu'on traverse ?

Non, parce que c'est un sujet compliqué, c'est un sujet corse, donc c'est un sujet sur lequel...

Il n'y a pas vraiment la volonté d'aboutir...

Non, mais c'est un sujet sur lequel il y a une tradition, c'est très ancien, donc ça a été prolongé pour qu'on puisse y travailler encore plus et mieux.

X. Bertrand prend la tête de l'UMP, il va quitter le Gouvernement ; faut-il en profiter pour rassembler Travail et Emploi sous le même portefeuille ministériel ?

Oh ! Ecoutez, ça a été séparé puisque l'Emploi est dans le ministère de C. Lagarde à Bercy, le Travail c'est les conditions de travail. Ce n'est pas à moi d'organiser le travail gouvernemental, il faudra trouver certainement ici et là des ajustements, je ne sais pas si c'est celui-là. D'abord, je ne sais pas s'il y aura beaucoup de remaniements, je pense qu'il y aura relativement peu de remaniements comme ça au fur et à mesure et au fil de l'eau, donc quelqu'un remplacera X. Bertrand, est-ce que ce sera à portefeuille égal ? C'est au président de la République de le dire.

Vous restez au Budget ? Vous êtes candidat pour rester au Budget ?

Écoutez, je n'ai pas d'information là-dessus...

Le plaisir peut-être ?

D'abord il y a Noël avant, il y aura d'autres types de préoccupations. Moi j'irai là où le président de la République me le demandera.

E. Woerth, merci, bonne journée !

Merci !

Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 12 décembre 2008