Interview de M. Michel Sapin, ministre de la fonction publique et de la réforme de l'Etat, à France 2 le 24 avril 2001, sur les négociations salariales dans la fonction publique, le maintien du pouvoir d'achat, la réduction du temps de travail et les primes.

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Média : France 2 - Télévision

Texte intégral

G. Morin Des explications très attendues sur les salaires des fonctionnaires. Vous avez déclenché une tempête hier chez les syndicalistes de la fonction publique en décidant qu'il n'y aurait pas de nouvelles négociations salariales et en décidant par décret les augmentations pour 2001 et 2002. N'y avait-il plus de marges de manoeuvre pour discuter ?
- "Cela fait un peu plus de six mois que nous discutons avec les organisations syndicales, inlassablement, que nous nous concertons, que nous négocions. Le 18 janvier dernier, nous avions une dernière grande réunion de négociations et nous avons constaté qu'il y avait un désaccord entre nous. Je ne m'y résous pas de gaieté de coeur. Je suis très attaché à ce dialogue et je trouve que la seule bonne solution est celle qui permet, par un accord entre partenaires sociaux, de prendre un certain nombre de décisions. Mais il y a un moment donné où il faut bien bouger, où il faut bien décider. On n'allait pas laisser les cinq millions fonctionnaires qui attendent depuis six mois des décisions pour 2001 et 2002 sans décision. Je le dis donc à regret, mais parce que c'est aussi la fonction gouvernementale de décider, nous avons décidé."
A regret et c'est votre dernier mot ?
- "Pour l'instant. Nous discutons depuis six mois. Chacun a expliqué, chacun a mis sur la table... On a eu un désaccord méthodologique sur l'année 2000 - je ne vais pas rentrer dans les détails. C'est au nom de cette année 2000 que nous avons été incapables, les uns et les autres, d'un côté comme de l'autre de la table, de nous mettre d'accord."
Concrètement, les traitements augmenteront pour l'ensemble des fonctionnaires de 1,2 % en 2001 et 1,2 % en 2002 mais il y aura des mesures pour les bas salaires ?
- "Il y a donc une question de forme : j'aurais préféré un accord, il n'y en a pas... Et il y a le fond : qu'est-ce qui a été décidé ? Ce qui sera décidé demain en Conseil des ministres, c'est d'augmenter les salaires des fonctionnaires, avec deux principes très simples : premièrement, garantir à tous les fonctionnaires, quels qu'ils soient, petits ou grands, qu'ils viennent de rentrer dans la carrière ou qu'ils soient en fin de carrière, le maintien de leur pouvoir d'achat sur cinq ans. C'est la première fois depuis des années qu'on aura maintenu sur cinq ans le pouvoir d'achat de tout le monde. Et deuxième grande décision : une attention toute particulière aux bas salaires, jusqu'à 1,4 Smic. Ces bas salaires, dans la fonction publique, augmenteront plus vite - et pour certains, beaucoup plus vite - que l'inflation, c'est-à-dire qu'il y aura un gain de pouvoir d'achat. Je souhaiterais que les patrons du privé aillent aussi vite que nous sur les bas salaires dans les mois qui viennent !"
Il y a pour l'instant des réactions verbales. Mais craignez-vous des manifestations ou des grèves ? Pensez-vous que ce soit possible ?
- "Les réactions verbales des syndicats de fonctionnaires sont compréhensibles - je dirai même qu'elles sont légitimes. Ils ont pour certains d'entre eux - pas tous, mais pour certains d'entre eux - recherché aussi passionnément que moi..."
Voyez-vous venir l'action plus vive ?
- "Au-delà, c'est à eux de décider. Le Gouvernement décide dans sa sphère de responsabilité, les organisations syndicales dans la leur."
Vous avez annoncé cette mesure au lendemain des élections municipales. Vous n'avez pas pris le risque d'avoir un conflit avec les fonctionnaires, qui sont un électorat pour la gauche, avant les municipales. On peut le dire, quand même !
- "Permettez-moi de ne pas être d'accord. Si nous ne l'avons pas annoncé avant, c'est parce que nous ne l'avions pas décidé avant. Avant les élections municipales, je continuais passionnément à rechercher cet accord. Ce n'est donc pas une histoire électorale ou électoraliste, politicienne. Ces cinq millions de personnes ne sont pas simplement de l'électorat potentiel : ce sont aussi des gens qui animent les services publics."
Mais avant 2002 et les prochaines grandes élections nationales, il y aura notamment une négociation sur les 35 heures. La voyez-vous difficile ? Et de fait, avez-vous voulu éliminer la question des salaires pour pouvoir vous concentrer sur la question de la durée du travail ?
- "La question des 35 heures est difficile, comme elle est difficile aussi dans les entreprises, parce qu'il faut mettre les choses à plat, voir comment les choses sont organisées, combien de temps on travaille, comment on réorganise... Mais au bout du compte, que sont les 35 heures dans la fonction publique ? C'est faire en sorte, comme pour tous les autres Français, que ceux ou celles qui travaillent plus de 35 heures puissent travailler 35 heures. C'est un progrès social pour les fonctionnaires qui travaillent plus de 35 heures. C'est ce qu'il faut retenir. Maintenant, il faut le mettre en oeuvre, le plus possible dans la concertation et dans le dialogue."
Y aura-t-il une transparence affichée, dans les mois qui viennent, sur l'ensemble des revenus des fonctionnaires - je veux aussi parler des primes ? On attend des mesures de votre part.
- "Les décisions que je viens de prendre sur l'augmentation des salaires sont déjà des décisions très transparentes ! Je ne suis pas sûr que ce soit toujours aussi transparent dans les entreprises ou dans le privé. Par ailleurs, pour ce qui concerne les primes - c'est-à-dire ce qui vient en plus de ce que nous allons décider demain - le principe est celui de la publication de toutes les primes que peuvent toucher les fonctionnaires. Tout Français peut savoir combien tel ou tel fonctionnaire touche de primes, en plus de son salaire."
C'est le principe mais dans les faits, ce n'est pas réalisé.
- "Dans les faits, c'est très largement réalisé. Il y a encore un ou deux ministères qui renâclent un peu."
Vous venez de donner une indication de fermeté sur les salaires aux patrons du privé. Est-ce que vous attendez en retour de leur part une fermeté sur l'emploi ? Je pense à ceux qui font des bénéfices et qui voudraient licencier... Est-ce une sorte d'indication donnée par l'Etat ?
- "La fermeté vis-à-vis du privé, ce serait dire : "Nous, dans le public, nous avons bougé sur les bas salaires. Vous, dans le privé, vous avez jusqu'au 1er juillet prochain, jusqu'à ce que le Gouvernement soit en situation de décider un coup de pouce ou pas sur le Smic, pour négocier aussi sur les bas salaires. Les bas salaires, ce n'est pas que le Smic, c'est tout ce qu'il y a après ! Eh bien, suivez l'exemple du public s'agissant des bas salaires, et des choses auront bougé, y compris dans les entreprises privées.""
(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 24 avril 2001)