Déclaration de Mme Rama Yade, secrétaire d'Etat aux affaires européennes et aux droits de l'homme, sur le dialogue culturel entre l'Asie et l'Europe, à Hanoï le 26 mai 2009.

Texte intégral

Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs les Ministres,
Chers Collègues,
Le combat pour l'Homme sera le combat de ce siècle.
Le dialogue des cultures et des civilisations doit répondre à cette exigence d'universalité, d'humanité et de dignité. Ce dialogue en est la condition.
Cette question essentielle se trouve d'ailleurs au coeur même des principes fondateurs de l'ASEM.
Je souhaite dire les choses nettement : je récuse le choc des civilisations. Si l'utopie d'une civilisation universelle est encore lointaine, reconnaissons néanmoins que la communauté internationale a toujours su, parfois en surmontant d'immenses difficultés et des épreuves qui ont été autant de défis à sa cohésion, jusque dans notre histoire récente, se doter d'outils juridiques nouveaux, des enceintes de dialogue nécessaires à la lutte contre les tentations de repli. L'ASEM doit répondre à ce défi.
Rappelons également en préalable que culture et civilisation ne sont pas synonymes. L'Union européenne a toujours préféré envisager le dialogue des civilisations comme un dialogue des cultures. La notion de civilisation recouvre des interprétations diverses. Elle peut être restrictive si elle consiste à englober sous une identité unique une grande diversité de cultures locales ; elle est souvent entendue comme une référence à un passé lointain ; regardons l'avenir.
La mondialisation ne doit pas être synonyme d'uniformisation. Les peuples ne sont pas formés du même moule. Ils sont les héritiers d'histoires souvent millénaires. Ce qui est commun, c'est une commune humanité. Nous partageons cette universalité, mais selon des héritages historiques et culturels différents.
La mondialisation semble vouloir nous faire converger vers une seule et même civilisation, unique, du fait du développement des technologies de l'information et de la connaissance, de la croissance du commerce, de l'accélération des échanges et des migrations, de l'interpénétration culturelle, de la capacité des langues à muter et à s'adapter.
L'humanité, Nation définitive, disait déjà en 1867 Victor Hugo, esprit universel et visionnaire, alors que, avec un siècle d'avance, il annonçait la création d'Etats Unis d'Europe où la guerre deviendrait impossible.
Nous sommes engagés dans un mouvement inexorable que nous devons accompagner, anticiper et non pas subir. Pour cela, nous devons souscrire à l'idée que le dialogue des cultures, avec ce qu'il suppose de connaissance et d'ouverture à l'autre, d'échanges, doit être le cadre positif de la mondialisation.
Dans ce contexte, la diversité culturelle, telle que nous la défendons, est le contraire de l'uniformisation. C'est l'acceptation de la diversité et du respect mutuel comme condition du progrès.. Elle est ouverture, elle n'est pas repli identitaire. Protégée par le respect des droits de l'Homme, universels, elle est aussi liberté de conscience et d'opinion. Sans liberté, sans pluralité, sans confrontation des opinions, sans respect de la dignité de chacun, il n'y a plus de dialogue, ni d'enrichissement mutuel.
La défense de la pluralité et de la diversité constitue en outre, dans le grand mouvement de la mondialisation, l'unique rempart au risque d'uniformisation mais aussi à la transformation du bien culturel en simple bien marchand dont la conception ne ferait que répondre à des impératifs de rentabilité.
Ce fut là tout le sens de notre combat en faveur de la convention de l'UNESCO pour la promotion et la protection de la diversité des expressions culturelles.
C'est ce qu'a exprimé un très grand penseur français, dont le génie enjambe le XXIe et le XXIe siècle, Claude Lévi-Strauss, en posant l'égale dignité des cultures.
De nouvelles cultures naissent en effet chaque jour, stimulées par les progrès technologiques, la rapidité des échanges. Elles plongent leurs racines dans les grandes mutations sociales contemporaines et non plus dans le creuset des civilisations. Elles sont transnationales, elles ne sont pas moins importantes pour la cohésion, et l'approfondissement des échanges entre les hommes, les peuples et les nations. Elles sont portées par nos sociétés civiles, elles nous rapprochent, nous devons les reconnaître, les encourager, les intégrer dans notre effort de dialogue.
Pour répondre à nos attentes et porter ses fruits, ce dialogue requiert franchise, respect, ouverture et partage.
Franchise, parce qu'il faut savoir dire ce qui fâche sans se fâcher, parce qu'on ne dialogue pas pour se donner bonne conscience mais pour entendre ce que l'autre a à dire, tout ce que l'autre a à dire. C'est pourquoi je souhaite, dans cet esprit, saluer la haute figure lumineuse du prix Nobel de la Paix, Mme Aung San Suu Kyi et renouveler, dans cette assemblée, l'appel à sa libération. Nous nous sommes dotés avec l'ASEM, à travers ces différentes instances, des conditions nécessaires à l'expression franche, sans détour, de nos convictions. C'est en cela un outil unique que nous devons renforcer et développer encore.
Respect, parce qu'une fois exprimée la différence, le dialogue ne s'instaure que dans l'acceptation et le respect mutuel. Parce que l'interlocuteur doit être reconnu comme un égal quelles que soient sa nationalité, sa confession, son appartenance ethnique, aussi bien s'il représente un gouvernement que s'il est issu de la société civile. Les droits de l'Homme constituent un précieux guide à cet égard.
Ouverture, parce qu'il faut connaître l'autre pour dialoguer avec lui. Cela suppose que soit encouragée, favorisée, chez tous les individus, la curiosité, et que tout soit mis en oeuvre pour promouvoir les échanges directs entre les personnes, y compris l'accès du plus grand nombre aux sources et aux outils de la connaissance. Cela suppose aussi que soient combattues sans complaisance toutes formes de racisme, d'ostracisme et de dénigrement. On ne peut à cet égard que saluer de l'adoption du document final de la conférence d'examen de la déclaration de Durban : il n'y a pas d'autre solution que la promotion de la tolérance, de la compréhension mutuelle et de l'égalité de toutes les personnes.
Partage enfin, parce que comme l'a rappelé la déclaration du Sommet du Millénaire, c'est sur la base d'un ensemble de valeurs communes et partagées que doit s'établir ce dialogue. La Déclaration universelle des droits de l'Homme est née de la reconnaissance de ces valeurs fondamentales communes à tous les peuples après les épreuves de la barbarie de l'autre siècle. Contre les totalitarismes et les entreprises qui ont voulu nier l'humanité de l'Homme, ou l'asservir, elle doit, plus que jamais, demeurer le socle commun. Et quand on parle des droits de l'Homme, chers amis, nous ne parlons pas de valeurs occidentales. Nous parlons simplement de valeurs universelles, celles qui veulent que les hommes, d'où qu'ils viennent, soient reconnus dans leur égale dignité humaine. Le respect des cultures particulières n'empêche donc pas à cet égard la promotion des droits de l'Homme. Ce sont les deux directions tout à fait compatibles vers lesquelles notre monde doit tendre.
Chers collègues,
L'ASEM, et l'ASEF qui en est l'émanation, ont amplement démontré depuis leur création, leur vocation à être un des lieux privilégiés de ce dialogue. Que ce soit à travers le dialogue inter religieux, ou bien encore les séminaires sur l'Etat de droit, mais aussi à travers notre coopération, toujours dans le cadre de l'ASEM, sur l'éducation, sur la recherche, sur la cohésion sociale même, la capacité de l'ASEM et de l'ASEF à faire se rencontrer tous les acteurs de nos sociétés, dans un espace où la qualité de l'échange prime, ou chacun, quel que soit son pays, quel que soit son statut, va pouvoir s'exprimer librement est un acquis dont nous pouvons être fiers et que nous devons préserver, développer. A terme il contribue également à la qualité et à l'efficacité de notre dialogue politique. Il est donc un outil de paix. C'est aussi dans ce sens qu'il faut l'appréhender et le mettre au service de nos ambitions communes.
Nous représentons ici les 43 pays de l'ASEM. Il ne nous appartient pas de conduire, et encore moins de monopoliser le dialogue des cultures et des civilisations. Mais il nous revient de mettre en oeuvre ce dialogue avec élan, lucidité et respect de cette histoire que nous partageons, avec sa part d'ombre, avec sa part de lumière depuis des siècles. Il nous appartient surtout de lever les entraves aux échanges de savoir entre individus, entre peuples, entre nations.
Il est impératif de placer l'individu au coeur des flux de transmission du savoir.
A tout cela, vous le savez, la France est profondément attachée depuis qu'avec Singapour, elle a proposé la création de l'ASEM en septembre 1996. Mon pays entend rester fidèle à cette exigeante mission.
Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 9 juin 2009