Entretien de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, avec le quotidien japonais "Yomiuri" le 18 mars 2010, sur la coopération bilatérale entre la France et le Japon et sur des questions d'actualité internationale.

Texte intégral

Q - Quels seront les principaux sujets que vous aborderez avec M. Okada, votre homologue japonais ? Quelles seront les principales étapes de votre visite au Japon ?
R - Je m'étais déjà rendu au Japon en 2008, mais dans le cadre du G8. Je suis très heureux d'y retourner et de pouvoir m'entretenir avec le nouveau gouvernement.
Le Japon est pour nous un partenaire de première importance. Nous partageons les mêmes valeurs et des positions avancées sur plusieurs questions d'intérêt mondial : le changement climatique, les financements innovants ou l'aide au développement. J'en parlerai avec M. Okada. Nous évoquerons aussi le renforcement des relations entre l'Union européenne et le Japon et la non-prolifération, notamment dans le contexte de la menace que fait peser la Corée du Nord sur la sécurité régionale en Asie.
Sur le plan bilatéral, même si la relation franco-japonaise est déjà très mature et diversifiée, nous évoquerons les possibilités de nouvelles coopérations, notamment dans les secteurs d'avenir.
Au cours de ma visite, je participerai à l'inauguration de la nouvelle ambassade de France, magnifique réalisation franco-japonaise répondant aux normes de qualité environnementale les plus exigeantes. J'assisterai jeudi soir à la soirée de lancement du festival du film français, symbole de l'intérêt croisé de nos deux peuples pour la culture de l'autre. Enfin, je suis très heureux de pouvoir rencontrer le Premier ministre qui trace les nouveaux chemins que le Japon suivra.
Q - Quels sont les domaines industriels dans lesquels vous souhaiteriez voir la coopération entre la France et le Japon renforcée ? (Energie atomique, Airbus...)
R - Le Japon a démontré depuis longtemps son exceptionnelle capacité d'innovation, qui lui donne aujourd'hui une grande avance technologique dans de nombreux secteurs. Côté français, nous sommes également à la pointe en matière de recherche médicale, d'énergie nucléaire, de transports... Il est de notre intérêt commun de développer des synergies en renforçant les partenariats industriels et technologiques, comme dans l'environnement, énorme potentiel de croissance économique et de coopération, à l'image du partenariat entre Renault, Nissan et le Commissariat à l'Energie atomique sur les batteries de nouvelle génération, ou des projets communs en matière d'énergie nucléaire, où la France et le Japon sont leaders mondiaux.
En matière de transports ferroviaires et aériens, les constructeurs français et européens ont de nombreux arguments à faire valoir mais sont presque absents des marchés japonais. Airbus, par exemple, ne détient que 4 % de parts de marché au Japon, contre environ 50 % dans le monde. Nous devons travailler à développer nos échanges pour améliorer encore l'intégration de nos deux économies.
Q - Selon les instances européennes, nous assistons à une transformation des équilibres mondiaux - les pays émergents tels que la Chine, le Brésil ou encore l'Inde prennent une place de plus en plus importante dans l'économie mondiale. Quelle forme prendra la coopération entre l'Europe et le Japon au sein de cette nouvelle donne ?
R - Je crois que le développement économique et l'émergence rapide de certains pays peuvent être bénéfiques pour les économies aujourd'hui les plus développées, comme l'Union européenne ou le Japon, même si cela ne va pas sans frictions et sans problèmes d'adaptation. Nous devons continuer à apporter notre aide aux pays moins avancés pour favoriser leur développement et faire face ensemble aux défis que nous lance l'émergence, en matière de changement climatique, de normes sociales, ou de la compétitivité. Nous devons travailler plus ensemble, mais sans exclusive, en recherchant aussi la coopération avec les émergents eux-mêmes. Cela doit se faire dans le cadre global, notamment celui de l'ONU, des agences spécialisées et des grandes négociations en cours, dans le cadre régional, où nous encourageons les processus d'intégration et le dialogue interrégional, ou de celui de l'ASEM, entre l'Europe et l'Asie. Certains projets de développement en particulier en Afrique, pourraient être menés par nos deux pays ensemble.
Q - Pourquoi la France s'est-elle prononcée en faveur de l'initiative monégasque visant à interdire la pêche du thon rouge en Méditerranée sans attendre la publication d'avis scientifiques ?
R - Nous sommes très préoccupés par l'effondrement du stock de thons rouges, qui, s'il se poursuivait, pénaliserait au premier chef les pays grands consommateurs de thon rouge, et d'abord le Japon. Mais nous souhaitons qu'aucune décision irréversible ne soit prise sans que le risque d'extinction ne soit solidement établi au plan scientifique. L'Union européenne a donc demandé une nouvelle évaluation complète par le comité scientifique de la Commission Internationale pour la Conservation des Thonidés de l'Atlantique (CICTA) en octobre 2010. Les parties à la convention CITES (la Commission sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvage en voie d'extinction) ne doivent se prononcer qu'après avoir pris connaissance des recommandations du comité permanent de la CITES sur la base de cette évaluation. Ainsi nous pourrons préserver la survie de l'espèce en assurant la pérennité de l'activité de pêche.
Q - Quelle pourrait être la prochaine action de la communauté internationale afin d'avancer dans le dossier du nucléaire iranien ?
R - La crise nucléaire iranienne inquiète profondément l'ensemble de la communauté internationale. Le vote à une très large majorité d'une résolution du Conseil des gouverneurs de l'AIEA en novembre dernier l'a une nouvelle fois montré.
Les rapports successifs de l'AIEA et, en particulier, le dernier rédigé sous la direction de son nouveau Directeur général, votre compatriote M. Amano, que j'ai rencontré à Paris au début du mois, montrent, sans aucune ambiguïté, que l'Iran poursuit ses activités d'enrichissement et ses projets liés à l'eau lourde, en violation de cinq résolutions du Conseil de sécurité et sans aucun objectif civil identifiable. Pendant ce temps, l'Iran ne coopère pas avec l'AIEA sur les zones d'ombres entourant une possible dimension militaire de son programme nucléaire et poursuit ses activités dans les domaines balistiques. Tout ceci est très préoccupant.
Les E3+3 ont multiplié les offres de dialogue vis-à-vis de l'Iran ; l'administration Obama a eu un geste d'ouverture historique au printemps dernier. Tous ces efforts sont restés vains, et l'Iran, à aucun moment, n'a montré sa volonté d'entrer dans une négociation sérieuse. Dans ces conditions, nous n'avons pas d'autre choix que de renforcer les sanctions visant ce régime. Nous travaillons avec nos partenaires en vue d'une nouvelle résolution du Conseil de sécurité allant en ce sens. Des mesures peuvent aussi être prises à titre national. Plusieurs pays européens ont agi en ce sens. Le Japon a des responsabilités également. Il n'y a pas d'autre voie : nous devons empêcher ce pays d'accéder à l'arme nucléaire. Vous imaginez mieux que personne les effets catastrophiques d'une telle perspective et les conséquences profondément déstabilisantes qu'une telle situation pourrait avoir sur l'ensemble du Moyen-Orient.
Q - Quelles sont les intentions de la France au moment où elle cherche à établir des relations diplomatiques avec la Corée du Nord ?
R - La France n'a aucunement l'intention d'établir, dans les circonstances actuelles, de relations diplomatiques avec la Corée du Nord. Notre souhait aujourd'hui, tel qu'il a été exprimé par le président de la République française et par moi-même, est de se tenir au côté de la population nord-coréenne, si éprouvée, en apportant notre soutien aux organisations non gouvernementales françaises qui travaillent sur le terrain, dans des conditions difficiles. Tel est l'objet du projet d'ouverture à Pyongyang d'un bureau de coopération et d'assistance humanitaire. Bien entendu, son ouverture prendra en compte le comportement de la Corée du Nord, notamment dans le domaine nucléaire. A cet égard, la France demande en particulier à la Corée du Nord de reprendre sans délai des Pourparlers à Six, de se conformer à ses obligations internationales en vue du démantèlement complet, vérifiable et irréversible de ses programmes nucléaires et d'abandonner son programme de missiles balistiques. Il est également essentiel que les inspecteurs de l'AIEA puissent exercer pleinement leurs missions en Corée du nord.
Q - Une conférence du Traité de non-prolifération sera organisée cette année. Comment la France réagit-elle à l'appel lancé par le président Obama pour un monde sans armes nucléaires ?
R - Comme tous les autres Etats parties au TNP, dont les Etats-Unis, nous avons souscrit à l'objectif fixé par le Traité de désarmement nucléaire, et plus généralement, du désarmement, et nous attachons du prix à la mise en oeuvre du TNP.
Mais nous ne pouvons pas déconnecter cet objectif de la question de la sécurité collective et de l'état du contexte stratégique. Notre objectif fondamental est d'améliorer la sécurité internationale, comme l'ont rappelé les ministres des Affaires étrangères du G8 dans leur déclaration du 26 juin 2009.
Au-delà des discours, ce qui importe, ce sont les actes. Le président de la République l'a souligné en 2008 à Cherbourg, annonçant un plafond total de notre arsenal nucléaire de moins de 300 armes. Aucun autre Etat doté n'a fait preuve d'une telle transparence. Le président avait en outre annoncé une réduction d'un tiers de la composante aéroportée de nos forces nucléaires, faisant suite au démantèlement de la composante sol-sol. La France a pris des décisions irréversibles, sans équivalent de la part des autres puissances nucléaires (nous avons démantelé l'ensemble de nos installations de production de matières fissiles pour la fabrication d'armes nucléaires et notre centre d'essais).
Nous souhaitons que la conférence d'examen du TNP permette de réaffirmer le soutien de la communauté internationale au régime de non-prolifération, et sa détermination à le renforcer et à mettre un terme aux crises de prolifération que nous connaissons actuellement, que ce soit en Iran ou en Corée du Nord. Nous espérons qu'elle pourra aboutir à un plan d'action concret et réaliste, sur les trois volets du Traité (désarmement, non-prolifération, promotion de l'énergie nucléaire civile).
Q - La communauté internationale reprend les négociations en vue d'aboutir à un régime global de lutte contre le changement climatique. L'accord de Copenhague et les différentes initiatives internationales en cours signifient-t-ils la fin du rôle joué par l'ONU et l'affaiblissement programmé de la COP 16 de Cancun ?
R - Les Nations unies sont, depuis l'adoption de la Convention CCNUCC et du Protocole de Kyoto, au coeur des négociations sur la lutte contre le changement climatique et doivent le rester. Les dernières phases de négociation depuis Bali jusqu'à la Conférence de Copenhague ont montré qu'il était nécessaire d'apporter un fort appui politique aux institutions onusiennes, comme à la nécessaire réforme de l'ONU. Les pays les plus mobilisés dans la lutte contre le changement climatique ont un important rôle à jouer. Cela a été le cas lors de la Conférence de Copenhague et a permis d'aboutir à un résultat concret.
Une centaine de pays, représentant entre 80 et 90 % des émissions mondiales, ont d'ores et déjà apporté leur soutien à l'accord de Copenhague. Ce texte s'inscrit clairement dans le cadre des Nations unies et lance des mesures à effet immédiat.
La Conférence de Cancun fin 2010 (COP16) doit être une étape décisive pour qu'un futur régime global puisse entrer en vigueur le 1er janvier 2013, à la fin de la période d'engagement du protocole de Kyoto (2008-2012) dont l'acquis doit impérativement être sauvegardé mais n'est pas suffisant.
Il est donc très important qu'un groupe restreint de chefs d'Etat et de gouvernement continue à donner l'impulsion politique cette année, et qu'on encourage les initiatives thématiques avec les pays qui veulent avancer plus vite. C'est le sens de l'initiative qu'a prise la France en organisant une réunion internationale à Paris le 11 mars sur les grands Bassins forestiers et les principaux pays bailleurs. Cette réunion est parvenue à des résultats très encourageants avec notamment le renforcement du partenariat international sur la forêt, l'augmentation sensible des engagements des pays donateurs, et le lancement d'un groupe de pilotage politique pour superviser la mise en oeuvre du mécanisme international de lutte contre la déforestation.Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 mars 2010