Interview de M. Patrick Devedjian, ministre chargé de la mise en oeuvre du plan de relance, à France 2 le 11 juin 2010, sur les relations franco-allemandes, la crise financière et sur le plan de relance économique.

Texte intégral

R. Sicard.- Avant de parler de la crise économique et financière, je voudrais qu'on revienne sur l'Afghanistan : un soldat français a été tué. Est-ce que la France a vocation à rester encore en Afghanistan ?

Mais oui, parce que l'Afghanistan c'est le quartier général du terrorisme international, et les forces alliées qui sont là nous protègent. Si elles quittaient l'Afghanistan les forces alliées, qu'est-ce qui se passerait ? Ca deviendrait un pays taliban, probablement le Pakistan basculerait aussi du côté du terrorisme, je vous rappelle que le Pakistan a la bombe nucléaire. Vous voyez un peu les conséquences !

Sur la crise économique et financière, hier soir, N. Sarkozy et A. Merkel devaient dîner ensemble, le dîner a été annulé. Que se passe-t-il entre la France et l'Allemagne ?

C'est une tempête dans un verre d'eau quand même, non !

Ca n'a pas l'air d'être au beau fixe ces relations...

Mais c'est compliqué la construction de l'Europe politique et économique, c'est très compliqué, ça prend du temps ; le gouvernement allemand est lui-même un gouvernement de coalition, donc il y a des débats à l'intérieur du Gouvernement, il faut un petit peu de compréhension mutuelle.

Mais est-ce que le moteur franco-allemand européen n'est pas vraiment en panne ? Ce n'est pas le premier couac quand même ?

Non, je ne le crois pas. Il y a des débats, ce qui est normal, parce qu'il n'y a pas toujours la même approche, on l'a vu à l'occasion de la Grèce. Et je vous dis, d'autant plus que le gouvernement allemand est un gouvernement de coalition et que dans ce gouvernement-là il y a pour eux-mêmes des débats. A propos de la Grèce, l'Allemagne s'est fait tirer l'oreille pour aider ce pays. L'Allemagne ne porte-t-elle pas une responsabilité particulière dans la crise financière qu'on connaît en ce moment ? Je ne crois pas, simplement ça a été un peu long à mettre en place, mais c'est aussi... De la faute des Allemands ? De notre faute à tous. D'abord, parce que c'est compliqué ; l'organisation de l'Europe, ça ne se fait finalement en général que sous la pression des circonstances, nous sommes comme ça les Européens. Et donc, on a besoin face à la spéculation internationale d'une réactivité et d'une organisation qui soient efficaces. Pour se mettre d'accord, ça prend un peu de temps. Et c'est le cas maintenant, ça y est, on a fait le fonds européen, 440 milliards ; ça veut dire qu'on peut réagir immédiatement aux spéculateurs.

Mais justement, ça n'arrive pas un petit peu tard, après la crise ?

Avec l'Europe, ça met toujours un peu plus de temps, mais ça arrive au bon moment. Bien sûr, si c'était arrivé plus tôt ç'aurait été mieux, cela aurait évité sans doute des mouvements spéculatifs sur l'euro. Mais il est encore temps.

L'Allemagne justement, on en parlait, s'est lancée dans un plan d'austérité sans précédent. Est-ce que la France finalement ne va pas être obligée de faire la même chose ?

Je crois que ce serait dangereux parce qu'on risque de tuer la croissance. Il n'y en a déjà pas beaucoup, je vois l'action du Plan de relance a été efficace, puisque la France a fait la plus petite récession d'Europe en 2009, moins 2,6, alors que la moyenne européenne est moins 4,3, et même l'Allemagne a fait moins 5. Mais on n'est pas sortis de la crise, et aujourd'hui on a une très faible croissance, il ne faut pas l'étouffer.

Justement, vous parliez du Plan de relance, c'est vous qui êtes en charge de sa mise en place, vous parliez de croissance précisément. Est-ce qu'aujourd'hui ce plan de relance a un effet sur la timide croissance que vous décriviez ?

Oui, il a eu un effet en 2009, il a été un amortisseur de la crise...

Et aujourd'hui ?

Et aujourd'hui, il est encore un stimulus pour la croissance. La prévision de l'OCDE c'est + 1,7, ce n'est pas beaucoup, mais dans ces 1,7 le Plan de relance a un rôle qui fait la différence.

Ce Plan de relance, les crédits dont il dispose sont affectés à quoi : uniquement à des investissements supplémentaires, ou est-ce que ça vient remplacer des dépenses qui étaient déjà prévues au budget ?

Non, ça ne remplace pas des dépenses, c'est un plus, c'est davantage. Alors, c'est des investissements supplémentaires, c'est des aides à la trésorerie des entreprises, et c'est surtout aussi des mesures sociales de soutien à l'activité économique.

Vous parliez de la croissance, elle est quand même très faible...

Oui.

...Qu'est-ce qui peut permettre aujourd'hui de parvenir à une croissance qui permettrait de résorber le problème de l'emploi ?

C'est d'arriver à entraîner l'investissement privé. Heureusement qu'il y a eu l'investissement public, parce que l'investissement privé n'était pas là. Donc, aujourd'hui il faudrait qu'il se déclenche l'investissement privé. Pourquoi il ne se déclenche pas ? Parce qu'il n'y a pas assez de lisibilité sur l'économie internationale, en particulier avec tous les problèmes de régulation. Et ce qui s'est passé, là, avec le fonds européen, ça donne plus de lisibilité et à terme, ça entraînera des investissements privés.

Sur la dette, la France va être obligée d'agir, peut-être augmenter les impôts, en tout cas baisser les dépenses. Pensez-vous que N. Sarkozy à moins de deux ans de la présidentielle peut se lancer dans cette politique ?

e pense que la dette de la France, tout en étant relativement importante, n'est pas du tout un problème. Parce que...regardez les Etats-Unis, ils ont une dette considérable, ce qui compte c'est la profondeur de l'économie, et la dette française est assise sur l'économie d'une grande nation qui a une grande profondeur sur son marché, et par conséquent qui est tout à fait capable de faire face à toutes ses échéances, et c'est ça qui compte par rapport a la dette.

Il n'y a pas de risque de voir baisser ce qu'on appelle "la note de la France" ?

Non, je ne le crois pas, je vous le dis, parce que, simplement, la profondeur de l'économie française, sa taille, permet à la France d'avoir un endettement qui ne pose aucun problème par rapport à ses échéances.

On parlait de N. Sarkozy et de la présidentielle de 2012, c'est le seul candidat possible pour l'UMP ?

C'est le meilleur en tous les cas, il n'y a pas de doute. On n'est jamais le seul, mais c'est le meilleur.

Est-ce qu'il devra passer par des primaires à l'UMP ?

Il s'y est engagé dès 2007, par loyauté aussi sur le fonctionnement interne de notre formation politique, et je crois qu'il le fera.

Vous avez été secrétaire général de l'UMP, avez-vous le sentiment que l'UMP aujourd'hui se prépare bien à cette échéance présidentielle ?

La situation d'un parti majoritaire - c'est le cas de l'UMP en particulier -, c'est un problème difficile. Parce que, l'UMP en réalité pour refléter la société française, ses débats, doit se distancer, se tenir un peu à distance du Gouvernement. Elle ne doit pas être derrière le Gouvernement, elle doit être devant le Gouvernement. Et nourrir en son sein des débats, voire des contradictions, qui reflètent la société française. Ce n'est pas toujours facile à faire, il ne faut pas que ce soit le doublon du porte-parole.

Et est-ce que aujourd'hui ça manque un petit peu, justement ?

C'est difficile à faire parce que, évidemment, la tentation - l'obligation c'est d'être loyal, ça va de soi, à l'égard du Gouvernement - mais la tentation c'est de coller au Gouvernement, c'est d'être toujours derrière. Et il faut prendre de la distance.

Toujours à propos de 2012, faut-il un candidat centriste pour ratisser plus large ?

Je ne suis pas convaincu, mais bien sûr, tout le monde a le droit se présenter. En 2007, ça nous a réussi d'avoir un candidat qui rassemblait toute la droite à ce moment-là, la droite républicaine, et qui a atteint un score que n'atteignaient jamais nos candidats au premier tour, dépasser les 30 %.

A gauche, qui vous paraît le plus redoutable : M. Aubry, D. Strauss-Kahn ?

A gauche, quand je regarde par exemple Libération ce matin, qui se pose la question de savoir si DSK est de gauche, je pense que M. Aubry est mieux capable de rassembler l'ensemble de la gauche, et pour nous c'est dangereux.

Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 8 juin 2010