Interview de M. Patrick Devedjian, ministre chargé de la mise en oeuvre du plan de relance, à RTL le 23 juillet 2010, sur la politique budgétaire et sur l'affaire Woerth-Bettencourt.

Texte intégral

P. Corbé.- Ça ne doit pas être facile d'être ministre de la Relance dans un gouvernement qui mène désormais la rigueur ?
 
Pas du tout, il n'y a aucune incompatibilité. D'abord vous savez...
 
La relance on dépense, la rigueur on dépense moins ?
 
Je vais essayer de vous expliquer. Dans la dépense, il y a deux types de dépense : il y a la dépense de fonctionnement, c'est-à-dire le train de vie, et là il faut être très rigoureux, parce que parfois et même assez souvent on dépense mal ou inconsidérément ; et puis il y a la dépense d'investissement, celle qui crée de la croissance, celle qui crée de l'emploi, et là il faut être vigoureux. Donc, rigueur pour la dépense de fonctionnement, vigueur pour la dépense d'investissement.
 
Eh bien justement, la croissance, la prévision c'est 1,5 %, ce n'est pas avec ça qu'on va créer beaucoup d'emplois. Est-ce qu'il ne faudrait pas prolonger un peu certains dispositifs de relance, je pense notamment à la prime à la casse automobile ?
 
D'abord, je vais vous dire, les résultats que nous avons en matière économique sont les meilleurs d'Europe ; en 2009 la France a eu la plus petite récession d'Europe avec moins 2,5, c'est le succès du plan de relance, et nous sommes le seul pays à avoir centré notre plan de relance sur l'année 2009. Alors si vous avez 1,5 %, et c'est une prévision, sur l'année 2010, ça fera 4 de différence, moins 2,5 plus 1,5 ça fait quatre points de différence. C'est un bel effort.
 
Vous avez fait du bon boulot au ministère de la Relance, alors ?
 
Ecoutez, je crois qu'on a fait... en tout cas c'est un travail qui est salué par le Fonds monétaire international, par l'OCDE, par l'Union européenne, et il est meilleur que celui des autres.
 
Ce n'est pas facile non plus, j'imagine, d'être ministre dans un Gouvernement en sursis. Le Président a annoncé un remaniement dans quatre mois, ça démobilise un peu tout le monde ?
 
Pas du tout. D'abord c'est un honneur d'être ministre, de servir son pays, on n'est pas ministre toute sa vie, le jour où ça s'arrête, ça s'arrête.
 
Certains se plaignent, ils disent qu'il y a une ambiance pourrie.
 
C'est ridicule, ça n'a aucun sens. J'ajouterai que pour la plupart, ceux qui sont parlementaires, s'ils ne sont plus ministres ils redeviennent parlementaires. Il y a d'autres misères.
 
Franchement, d'un point de vue de management, de gestion des ressources humaines, est-ce que le meilleur moyen de mobiliser ses troupes c'est d'annoncer qu'il y aura une charrette dans quatre mois ?
 
Ce n'est pas une charrette, c'est un nouvel élan, une nouvelle manière...
 
C'est bien dit !
 
Mais oui, non ce n'est pas une charrette, c'est une autre manière d'aborder le débat politique, c'est d'autres projets qui sont engagés, c'est un rythme de vie du quinquennat et de l'action du président de la République. Il n'y a pas de menace.
 
Pour ajouter à cette ambiance, il y a cette espèce de plan social, de réorganisation, de grand ménage dans les cabinets. 20 collaborateurs au maximum par ministre, 4 par secrétaire d'Etat, ça va faire beaucoup de monde sur le carreau dans une semaine ?
 
Non, il faut faire les choses humainement et gentiment, mais parfois les cabinets ministériels sont un peu trop nombreux. Moi j'ai droit à 20 j'en ai 12, et je fonctionne très bien.
 
Donc on pourrait récupérer 8 collaborateurs pour un autre cabinet ?
 
Non, non, il n'y a pas de compensation.
 
Ça ne doit pas être facile non plus d'être ministre quand l'affaire Woerth fait des ravages dans l'opinion comme ça ?
 
C'est vrai parce que ça fausse un peu le fond des choses, et c'est vrai qu'on se polarise sur des choses qui sont finalement accessoires...
 
Un ministre suspecté de conflit d'intérêts, ce n'est pas accessoire !
 
Ecoutez ! La justice s'occupe de ça, tout le monde s'occupe de ça. Si on veut vraiment avoir une réflexion sur le conflit d'intérêts, il faut dépasser ce cas-là. D'abord il va cesser d'être trésorier de l'UMP, donc la question ne se posera plus. Mais surtout il faut peut-être légiférer de ce point vue là. En France, le conflit d'intérêts c'est quelque chose qui a souvent été négligé, il y en a beaucoup des cas de conflits d'intérêt si on veut regarder les choses de près.
 
Vous, vous avez été patron de l'UMP pendant 18 mois après la présidentielle, vous aviez comme trésorier E. Woerth qui était par ailleurs ministre du Budget. Cela ne vous a jamais traversé l'esprit qu'il y avait peut-être un petit problème ?
 
J'ai toujours fait attention pour savoir s'il y avait un mélange des genres, parce que évidemment ça n'aurait pas été acceptable, et très franchement je n'en ai jamais vu.
 
Moi, j'ai un exemple. Par exemple, le 23 mars 2007, avant la présidentielle, vous allez avec E. Woerth en Suisse rencontrer des donateurs de l'UMP, c'est tout à fait légal, des dons légaux.
 
Ça n'est pas exact d'abord, votre information. Je suis allé en Suisse comme je suis allé à peu près dans toutes les communautés françaises pendant la campagne électorale, j'ai rencontré des représentants de la communauté française, et pas spécialement des donateurs.
 
Certains ont donné à l'UMP ?
 
Bien sûr, mais dans toute la France.
 
Alors, par exemple, en Suisse un certain nombre d'entre eux sont des exilés fiscaux. Quelques semaines après, E. Woerth devenait ministre du Budget, et était chargé de lutter contre l'évasion fiscale justement.
 
Mais d'abord à ce moment-là, on ne le savait pas. Ensuite, je ne suis pas sûr que ce soit ce que vous appelez des exilés fiscaux qui donnaient de l'argent. Ensuite, les sommes qui ont été données étaient modestes et plafonnées par la loi.
 
7.500 euros.
 
Oui, il n'y a pas beaucoup de gens qui ont donné 7.500 euros, c'est assez rare les gens qui donnent 7.500 euros.
 
Très bien. En ce moment, on a rallumé des contre-feux sur la sécurité, sur les Gens du voyage. Vous pensez vraiment que les Français sont dupes de ces stratégies de diversion ?
 
L'affaire Woerth c'est une stratégie de diversion, par exemple, par rapport au problème des retraites.
 
Menée par qui : par la presse, par l'opposition ?
 
Je ne sais pas exactement par qui, je n'accuse personne. Simplement, je vois qu'on a un problème majeur, qui est la question des retraites, problème qui occupe d'ailleurs toute l'Europe. Finalement, on se polarise sur l'affaire Bettencourt, sur des choses qui sont sans doute intéressantes, mais très accessoires par rapport à ce type de débat. Les faits divers ils ont toujours pris beaucoup d'importance, mais vous ne devriez pas en dire du mal parce que la presse en vit des faits divers.
 
Très bien. Il y a un an, vous avez dû quitter la tête de l'EPAD, atteint par la limite d'âge de 65 ans. L'Elysée avait re-toqué la possibilité de repousser cette limite d'âge. Il y a deux jours, A. Santini, 70 ans, pour lui on a changé la limite d'âge pour qu'il soit nommé à la tête du Grand Paris. C'est deux poids deux mesures, vous n'avez pas de chance.
 
Ben non. D'abord, un, c'est logique de reculer la limite d'âge quand on recule l'âge de la retraite. C'est cohérent.
 
Il y a un ab, il fallait faire de la place au fils Jean Sarkozy.
 
Eh bien, écoutez, moi je n'ai pas bénéficié de cette dérogation. Mais en même temps, le principe du recul avance et donc j'en suis très content, parce que c'est cela qui compte, c'est le principe, ce n'est pas ma petite personne.
 
Mais est-ce que là aussi, ce n'est pas faire de la place pour J. Sarkozy, interne dans la circonscription d'A. Santini à Issy-les-Moulineaux ?
 
Ce sont des supputations, je ne peux pas vous répondre.
 
Question très simple posée au citoyen P. Devedjian : Benzema et Ribéry viennent d'être mis en examen pour sollicitation de prostituée mineure. Est-ce que vous êtes d'accord avec R. Bachelot et R. Yade : ils ne sont plus dignes de porter le maillot de l'équipe de France.
 
Non, je ne suis pas d'accord, parce que je crois à la présomption d'innocence. Quand quelqu'un est mis en examen, on explique que c'est un acte de procédure pour qu'il puisse se défendre, et seulement pour qu'il puisse se défendre, et que ça ne porte pas atteinte à sa présomption d'innocence.
 
Donc, voilà, ça tombe bien : B. Hortefeux, ministre, condamné pour injure raciale, est toujours ministre de l'Intérieur...
 
Je vous fais observer qu'il est n'est pas condamné puisqu'il a fait appel et que l'appel annule le jugement de condamnation. Il est donc présumé innocent, lui aussi.
 
Il bénéficie lui aussi de la présomption d'innocence. Parfait. Merci P. Devedjian.
 
 Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 23 juillet 2010