Déclarations de M. Lionel Jospin, Premier ministre, en réponse à des questions sur la torture pendant la guerre d'Algérie, à l'Assemblée nationale le 16 mai 2001.

Texte intégral

Monsieur le président,
Mesdames et Messieurs les députés,
Monsieur le député,
Je comprends l'émotion que vous exprimez et le message que vous voulez nous adresser à tous au nom de jeunes hommes dont la jeunesse, dans cette guerre d'Algérie, a été si difficile. La guerre d'Algérie a été une guerre longue, déchirante et cruelle. Longue, je l'ai rappelé, elle a duré huit ans, de l'insurrection de novembre 1954 aux accords d'Evian de mars 1962. Déchirante, elle l'a été parce qu'elle a opposé l'aspiration à l'indépendance, la volonté de créer une nation nouvelle d'un peuple et de l'autre côté, l'attachement d'hommes et femmes nombreux à une conception ancienne et traditionnelle de la France, et pour bien d'autres, plus d'un million, qui vivaient en Algérie, l'attachement profond à une terre qu'ils jugeaient, eux aussi, la leur.
Les plus lucides ont préconisé, à cette époque, le dialogue, une démarche de paix, des évolutions pour une solution politique, puis enfin l'indépendance. Longtemps, ils n'ont pas été entendus par l'opinion et par les responsables politiques, vraiment, de toutes tendances. Cette guerre a aussi été cruelle : les victimes, les souffrances ont été nombreuses. Elles ont marqué une génération. Et c'est cela que votre Assemblée, unanime, sur proposition de la majorité, a voulu marquer en acceptant enfin de désigner comme "guerre" ce qu'on appelait jusque-là "les événements d'Algérie".
Oui, des actes inhumains et barbares ont été commis, et ils l'ont été des deux côtés, même si chaque camp, trop longtemps, a eu tendance à nier les siens. Ces actes, je veux le dire, nous ne les découvrons pas aujourd'hui. Et si l'actualité ravive ce traumatisme, notamment pour ceux au nom de qui vous voulez parler, elle ne le crée pas. Beaucoup de ces faits étaient connus ou ont été révélés en leur temps. Ils ont été aussi dénoncés, avant 1958, comme après 1958, par des consciences intransigeantes et par des témoins courageux. Ils ont été pour cela critiqués à l'époque et même parfois poursuivis.
Aujourd'hui, le moins que l'on puisse faire, c'est de permettre que l'histoire de cette guerre terrible soit écrite librement, et j'ai aidé par la circulaire que j'ai envoyée au nom du Gouvernement, à ce qu'il en soit ainsi. C'est de condamner sans réserve les actes inhumains qui ont été commis ; c'est que la justice passe, si elle peut encore le faire.
Mais comme vous, monsieur le député, je pense aux acteurs engagés dans ce conflit et je veux vous dire, et je veux leur dire : ils n'ont pas à se sentir coupables les soldats du contingent rappelés ou appelés qui, dans la fleur de la jeunesse, pour 28 mois, parfois plus de 30 mois, ont mené cette guerre, ont été dans cette guerre, que souvent ils ne voulaient pas. Ils n'ont pas à se sentir coupables, les officiers et les soldats de carrière qui ont fait leur devoir avec honneur. Ils n'ont pas à se sentir coupables, les militaires de carrière et les soldats du contingent qui, loyaux à la République, ont contribué à l'échec du putsch contre la République, le 22 avril 1961.
À tous ceux-là, par une décision que j'ai annoncée récemment, un hommage sera rendu à travers un mémorial. Ceux qui ont accompli des actes barbares et inhumains, non conformes à l'honneur, doivent être stigmatisés. Tous ceux qui ont simplement fait leur devoir, qui ne doivent en rien être confondus avec les tortionnaires, ceux-là méritent seulement, 40 ans après, d'être salués. Je les salue !
(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 21 mai 2001)
Monsieur le président,
Mesdames et Messieurs les députés,
Monsieur le député,
Je porte la même condamnation que vous sur les pratiques déshonorantes qui ont été avouées par le général Assaresses. Je vous rappelle que la guerre d'Algérie a duré huit ans, de 1954 à 1962, qu'elle a concerné deux Républiques, et qu'elle a concerné plusieurs gouvernements. La période que vous évoquez, je l'ai vécue comme jeune lycéen puis comme jeune étudiant. Et puisque cela semble vous intéresser, je faisais mes classes avec d'ailleurs un certain nombre de vos collègues au moment où sont intervenus les Accords d'Evian. Si bien que le peloton que je m'apprêtais à aller conduire en Algérie, dans une guerre que je n'aimais pas et que j'avais combattue, n'a pas eu à aller sur cette terre. J'espère que c'est clair dans votre esprit.
Je redis donc que, cette période je l'ai vécue, comme jeune lycéen, comme étudiant. Je me suis engagé pour la paix en Algérie. Je me suis élevé avec d'autres, mais à ma modeste place, à l'époque, contre l'usage de la torture. J'ai pris position en faveur de l'autodétermination, puis en faveur de l'indépendance. J'ai même été contre le vote "des pouvoirs spéciaux" accordés à un gouvernement, le 12 février 1956.
Aujourd'hui, comme citoyen et comme responsable politique, je reste fidèle à mes convictions de l'époque. Et aujourd'hui, comme Premier ministre, je suis le premier chef de gouvernement à autoriser l'ouverture des archives publiques aux historiens, pour que toute la vérité soit faite. J'ai, à ma façon, il y a 40 ans, cherché avec beaucoup d'autres, le chemin de la vérité. Aujourd'hui, comme Premier ministre, je contribue au devoir de mémoire..
(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 21 mai 2001)