Déclaration de M. Jean-Marc Ayrault, Premier ministre, sur les interdépendances politiques, culturelles et économiques entre la France et l'Allemagne et la nécessité de renforcer l'intégration européenne, à Hambourg le 22 février 2013.

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Circonstance : Dîner de la Saint-Matthieu, salle des fêtes de l'hôtel de ville de Hambourg, à Hambourg (Allemagne) le 22 février 2013

Prononcé le

Texte intégral

Cher Olaf Scholz,
Madame la présidente du Parlement hambourgeois,
Chères excellences,
Chers mesdames et messieurs les parlementaires,
Mesdames et messieurs,
Merci cher Olaf Scholz de m'avoir convié à prendre la parole à la célèbre soirée de la Saint-Matthieu, très connue bien au-delà des frontières de Hambourg. Donc c'est un grand honneur de m'adresser à vous aujourd'hui. Hambourg est une grande métropole, extraordinaire, "la porte vers le monde" comme on dit en allemand. Hambourg rayonne par sa puissance économique, politique et maritime déjà depuis le Hanse du XIIIe au XVIIe siècle et déjà ce Staatenbund donc, cette confédération des villes avec son centre de Hambourg est quelque chose d'extraordinaire, structure politique originale, déjà transnationale et seulement évincée par le Traité de Westphalie de 1648.
Donc cela n'est pas étonnant : Hambourg avec beaucoup d'enthousiasme a accueilli la Révolution française et ses idéaux. En effet, c'est ici que fut planté le premier arbre de la liberté sur le sol allemand. Alors quand on évoque la Révolution française et les liens avec l'Allemagne, on songe spontanément à Mayence et au club des Mayençais républicains ou à la patrie des grands philosophes, Königsberg qui a créé des penseurs aussi grands que Emmanuel Kant en tête et il ne faut pas oublier qu'Hambourg était toujours une terre de liberté où de grands intellectuels français comme Paul Claudel et Michel Foucault ont travaillé et séjourné, attirés par cette ouverture d'esprit qui règne dans votre ville, fascinés par le rayonnement et par rapport aux débat intellectuels et politiques en Allemagne, donc ce grand attrait de Hambourg.
Donc ce lien particulier entre Hambourg et la France reflète ces relations entre nos deux pays, relations extraordinaires au-delà de l'économie, au-delà des relations entre les gouvernements, surtout le creuset culturel qui nous lie. On parle souvent de l'interdépendance de nos économies mais je trouve qu'il faudrait également parler de l'interdépendance de nos cultures et aussi de nos histoires. Cette histoire nous confère une responsabilité particulière pour l'Europe. Donc il s'agit ici de la ville natale de Helmut Schmidt qui a su créer avec son homologue français de l'époque, avec le président Giscard d'Estaing, qui est le reflet même de cette confiance, de cette relation franco-allemande et il y a eu d'autres couples franco-allemands historiques qui ont su s'inspirer de cette confiance, de cette relation, je vous parle de François Mitterrand et de Helmut Kohl qui ensemble ont relevé les défis historiques et ont posé les bases d'une Europe économique et monétaire.
Et bien sûr, le discours magnifique du Général de Gaulle à la jeunesse allemande est également un symbole de cette cohésion entre nos deux peuples, donc prononcé à Ludwigsburg en septembre 1962, donc présenté dans la langue du partenaire, de l'ami par respect pour l'autre Allemagne et Charles de Gaulle donc donnait la main à cette nouvelle Allemagne. Donc François Hollande et la chancelière Angela Merkel ont renoué cinquante ans plus tard dans le même lieu, donc ont renoué … à cet acte fondateur donc à Ludwigsburg et les relations franco-allemands donc vivent de ce moment symbolique, ce moment fort et qui lui confère une place spécifique dans l'histoire, dans l'avenir de l'Europe. Il existe bel et bien entre nous une communauté de destin. Donc notre devoir est de faire vivre cette communauté en répondant aux espoirs des jeunes générations et qu'on les prenne au sérieux.
Mesdames et messieurs, il y a quelques semaines, nous avons fêté, célébré le cinquantenaire du Traité de l'Elysée, donc la régularité des rencontres entre les dirigeants des deux pays au-delà des attaches politiques des uns et des autres est aujourd'hui une évidence mais au début, était une vraie révolution ; donc les échanges de jeunes réguliers entre nos deux pays est devenu un moyen puissant de surmonter les préjugés. Donc il y a plus de huit millions de jeunes qui ont donc participé à ces échanges et grâce à ce Traité de l'Elysée, nous avons surmonté la rivalité et les affrontements. Nous avons clos, tourné la page ; aujourd'hui, nous sommes sur la voie d'une réconciliation durable et d'une coopération unique qui ont permis de construire pas à pas une Europe en paix, projet de paix et un projet qui repose sur la liberté, la démocratie, la solidarité, l'Etat de droit, l'économie sociale et la responsabilité sociale. Il ne faut jamais l'oublier !
Donc le cinquantième anniversaire a donné l'occasion de se tourner vers le partenariat franco-allemand de l'avenir afin de répondre aux associations de nos peuples ; nous avons renforcé les moyens financiers de l'office franco-allemand et ceci pour la première fois depuis sa fondation. L'office franco-allemand pour la jeunesse va également travailler davantage dans la mobilité et la formation professionnelle. Donc nous voulons faire en sorte à ce que l'apprentissage de la langue du pays voisin soit à nouveau promu et nous allons également fonder une école professionnelle franco-allemande. Donc ça sera une nouveauté. Il y aura un nouveau dialogue entre les partenaires sociaux dans nos deux pays. Pour la première fois, il y aura donc les syndicats, les gouvernements et les patronats français et allemands vont débattre de la compétitivité et vont également débattre du modèle social. Je pense que c'est très important dans un moment où nous faisons face à des grands défis, comment créer la balance entre la cohésion sociale, la croissance et la convergence nécessaire de nos économies réciproques ?
Mais nous allons également nous engager dans un travail commun, ce qui est nouveau, dans l'énergie, nous voulons la transition énergétique, plus d'efficacité et plus de durabilité. Donc ce sont de nouvelles pages de notre histoire commune et on le fait dans l'intérêt de l'Europe tout entière, l'Europe tout entière. Donc cette Europe se trouve aujourd'hui à un tournant comme l'a indiqué récemment le président de la République française, François Hollande devant le Parlement européen, c'est que la menace aujourd'hui, c'est la défiance des peuples, que la défiance, le manque de confiance à l'égard du cours actuel de l'Union européenne. Donc il y a le désintérêt qui se fait jour et même au pire le rejet, le refus qui prend donc de l'importance. Alors comment construire une Europe sans les peuples ? Alors comment expliquer cette attitude de manque de confiance des concitoyens ? Probablement, c'est l'absence d'horizon, la perception que les solidarités se fissurent, que les pays membres, la cohésion se dissout ou alors l'Europe ne parvient pas à sortir de l'engrenage d'une croissance faible et d'un chômage de plus en plus accru. Si nous ne prenons pas garde, si on ne prend pas au sérieux ces signes, le repli sur soi même est possible et deviendra réalité. Et les égoïsmes nationaux peuvent prendre le pas sur l'intérêt européen.
Ne refusons pas les regards critiques. Il est juste qu'il y a trop d'Europe dans certains domaines, que de temps en temps, eh bien, il y a des sujets, dans des sujets mineurs, il y a trop d'enthousiasme, d'enthousiasme juridique qui n'est pas compréhensible quand il s'agit de la paix et de la sécurité. Bien sûr, ce sont des sujets essentiels pour l'Europe. Là il faut une politique de sécurité et de défense commune européenne. La même chose vaut pour les questions énergétiques. Donc l'énergie c'est le grand défi de l'avenir. Là, il faut absolument avoir plus de recherche européenne, plus d'ambition également pour l'industrie, il faut renforcer l'industrie européenne, créer des emplois. La politique fiscale, il faut l'harmoniser. Donc c'est un module essentiel, pierre d'angle du projet européen. Donc il faut une Europe sociale bien sûr ; c'est le ciment incontournable de nos ambitions communes. Nous avons toujours des exemples merveilleux comme par exemple le succès Airbus. J'ai visité l'entreprise Airbus avec Olaf Scholz ensemble. Donc c'est un symbole si vous voulez, c'est un symbole de l'industrie européenne, d'un succès européen. Donc cela ramène de la confiance, donc il faut en parler, c'est très important, mesdames et messieurs il faut parler des succès, il faut parler des bons exemples, non seulement des choses qui ne vont pas.
Dans un monde qui change, de nouvelles puissances s'affirment. Elles veulent s'organiser régionalement. Ce sont des pays qui s'inspirent en Asie, en Amérique … regardent de près bien sûr l'état, l'expérience unique de l'Europe qui permet à des Etats de se réunir autour de politiques communes ambitieuses sans renoncer à leurs principes essentiels. Donc nous pouvons être fiers du modèle européen au lieu de nous critiquer, de nous miner, de nous réduire à nos insuffisances. Il faudrait absolument comprendre que les autres sont très intéressés à notre succès, qu'ils se calquent sur nous.
Mesdames et Messieurs, l'avenir de l'Europe dépend donc de notre volonté politique. Je vous le dis en tant qu'Européen convaincu, je suis sûr que la France et l'Allemagne ont une responsabilité particulière. Cette responsabilité, il faut l'assumer et nous devons avoir des idées claires et ne pas douter de nous-mêmes. La France a conscience des ses responsabilités et est prête à les assumer ; cette responsabilité est acceptée massivement. Elle est la deuxième économie de notre continent. Donc le redressement économique est une priorité pour mon gouvernement, une priorité pour la France non seulement pour nous-mêmes, Français mais également pour l'Europe et c'est pour cela que mon gouvernement a entrepris de relever le défi de la croissance, de l'emploi, du désendettement. Nous avons engagé des réformes structurelles visant à améliorer notre compétitivité et à consolider le dialogue social entre les syndicats et le patronat. Donc le leitmotiv d'un nouveau modèle français, donc j'aimerais moderniser la France et également respecté son identité. Voilà le pacte national pour la croissance et la compétitivité et l'emploi que nous avons lancé au mois de décembre. Donc j'ai lancé ce pacte quand j'ai pris mes fonctions en tant que Premier ministre. Donc pour assurer des emplois sécuriser l'emploi, parler avec les partenaires sociaux, c'est quelque chose dont je suis fier. Vous avez cette tradition sociale-démocrate en Allemagne et c'est bien. Vous parlez, vous avez ce discours social et nous sommes convaincus que notre stratégie est la bonne pour désendetter le pays et de redresser les comptes publics. Donc à la fin du mandat du président François Hollande, nous espérons avoir un budget équilibré. Nous allons poursuivre cet objectif avec détermination.
La réduction de la dette aussi importante qu'elle soit ne peut constituer l'unique horizon de notre destin commun en Europe. Il est non seulement légitime mais aussi urgent d'avoir une nouvelle ambition pour l'Europe. Face à la crise dans la zone euro, nous avons adopté un pacte de croissance, mis en place des instruments de stabilité et de solidarité, décidé dans une première étape d'une union bancaire destinée justement à prévenir les dérives d'un système financier défaillant et enfin – cela a pris trop de temps et il y a beaucoup de choses à faire –, nous devons pousser en avant l'intégration. L'intégration, cela veut dire avoir une définition claire des objectifs partagés et pas par pas, arriver à cette intégration. Donc plus d'intégration veut dire plus de solidarité. Alors la solidarité, ce n'est pas seulement l'aide financière entre pays européens, comprenez-moi bien, c'est aussi la volonté de lutter contre le chômage, améliorer les systèmes de formation et également d'améliorer la mobilité professionnelle des salariés et également assurer à nos concitoyens un revenu digne de ce nom.
Pour y parvenir, nous avons besoin d'une nouvelle architecture de l'Union européenne. Jacques Delors l'a appelée "l'Europe différenciée". Cela ne veut pas dire qu'il s'agit d'une Europe à deux vitesses puisque cela deviendrait très rapidement une Europe inégale ou une Europe même divisée, Europe différenciée, comme l'a appelée François Hollande à Strasbourg, est, je cite, "l'Europe où des Etats pas toujours les mêmes décident ensemble d'aller de l'avant, d'engager de nouveaux projets, de dégager des financements, harmoniser leurs politiques au-delà d'une substance que nous partageons déjà et au-delà des compétences déjà communes." Voilà fin de citation. L'Europe différenciée donc, c'est une Europe des volontés qui associe ceux qui sont les plus engagés. Donc cette démarche a déjà porté ses premiers fruits : la création de l'euro ou l'instauration d'une taxe sur les transactions financières. Voilà les premiers pas.
Mesdames et messieurs, dans un monde qui change, nous avons le devoir plus que jamais de défendre nos valeurs pour la paix, la démocratie, la valeur et la dignité de tout un chacun. Voilà c'est la raison pour laquelle la France a décidé d'intervenir au Mali et on le sait qu'il y a le danger réel que le Mali tombe dans les mains des terroristes, terroristes pour lesquels la dignité humaine n'a aucun prix, la vie humaine n'a aucun prix. Cette décision a aussi été prise au nom des valeurs qui sont celles de toute l'Europe. Donc il devient évident et important d'avoir une politique de sécurité et de défense commune.
Mesdames et messieurs, l'année prochaine, nous allons élire un nouveau Parlement européen. Ayons le courage d'admettre qu'à chaque fois, à chaque élection, la participation a diminué, a baissé. Donc nous sommes des hommes et femmes politiques, donc ce manque d'intérêt est un signe du fossé qui se creuse entre nous et les citoyens. Arrêtons de considérer l'Europe comme bouc émissaire. Dès que nous rencontrons des difficultés dans nos propres pays, soyons donc prêts à discuter dans un grand débat l'année prochaine sur l'Europe que nous voulons. Donc cela ne tient qu'à nous, les Français, les Allemands d'œuvrer ensemble pour qu'il en soit ainsi, que l'Europe soit la pierre angulaire de cette discussion et de ce renouveau. Je suis convaincu que nous allons y parvenir.
Avec la crise de l'Europe, de la zone de l'euro, nous avons connu une vraie épreuve. Il y a moins d'un an, notre monnaie unique aurait pu disparaître, était vraiment menacée et, avec aussi, la solidarité qui unit nos peuples mais l'Europe s'est ressaisie et a surmonté la crise et le risque de déconstruire cet édifice si précieux est donc évincé. Donc cela, c'est la preuve que le projet européen est si important pour nous. Donc je dirai que l'Europe n'a pas d'autre choix que de faire un saut ambitieux vers l'intégration solidaire. Ce moment est venu !
Mesdames et messieurs, encore une fois monsieur le maire, encore une fois merci pour cette invitation et votre réception. J'ai eu le grand plaisir de vous rencontrer, mesdames et messieurs, et de faire votre connaissance ce soir mais je suis sûr et certain que nos deux pays, l'Allemagne et la France, vont continuer ensemble, que nos deux pays, donc la France et l'Allemagne ont la force vive, le pouvoir également de maîtriser les défis. Donc je vous souhaite vous transmettre ce message de confiance ce soir ! Et je vous remercie de votre attention, merci !
Source http://www.gouvernement.fr, le 28 février 2013