Déclaration de Mme Marisol Touraine, ministre des affaires sociales et de la santé, sur la prévention du suicide et la détermination des facteurs de risques, Paris le 12 février 2013.

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Merci Monsieur le Président. Monsieur le Président Fondard, Monsieur le rapporteur, Mesdames et Messieurs, vingt ans après une première étude qui consacrait le suicide comme une grande cause de santé publique, votre Conseil économique social et environnemental a choisi de faire le point sur cette question essentielle.
Je voudrais tout d’abord remercier la section des affaires sociales et de la santé et son Président pour la qualité de l’avis qui est aujourd’hui présenté. Son contenu est riche, documenté et des propositions concrètes ont été formulées, j’aurai l’occasion d’y revenir dans un instant, qui nous permettront - j’en suis certaine - d’avancer efficacement dans ce domaine majeur pour la santé publique.
Je sais, Monsieur le rapporteur Didier Bernus, que ce sujet vous tient particulièrement à coeur. Il a été à de nombreuses reprises évoqué dans le cadre de la Commission de l’hygiène, de la sécurité et des conditions de travail du Conseil supérieur de la Fonction publique hospitalière auquel vous participez et auquel vous êtes attaché.
Les conditions de travail éprouvantes et particulières des agents de la Fonction publique hospitalière, que vous connaissez bien en tant que secrétaire général de la fédération FO des services publics et de santé, nécessitent que les établissements se saisissent pleinement de ces enjeux et développent une politique de prévention des risques psychosociaux.
Le suicide est et doit être l’affaire de tous : Les seniors, les jeunes, les personnes seules, les familles. Il est une menace qui ne connaît pas de limite ou de terrain inconquis ; à l’école, comme sur le lieu de travail, à la ville, comme à la campagne, il constitue un indicateur de l’état de notre société. Lorsque le lien social se distend, le taux de suicide augmente.
L’isolement, la précarité, les ruptures de la vie, le mal-être au travail, sont autant de facteurs de risque. Le travail qui a été conduit dans votre enceinte est fondamental de ce point de vue. Il montre que nous ne sommes pas impuissants car, trop souvent, le suicide apparaît comme une fatalité. Nous pouvons agir et votre avis insiste sur la responsabilité collective de santé publique qui est la nôtre. Il vient nous redire que l’indifférence ou la banalisation du suicide serait une faute. Toutes les cinquante minutes une personne met fin à ses jours dans notre pays. Onze mille suicides par an, c’est trois fois plus de morts que les accidents de la route qui ont constitué, à juste titre d’ailleurs, une mobilisation forte de l’ensemble de la communauté nationale. Nous pouvons constater que c’est la première cause de décès chez les 25-34 ans, la deuxième chez les jeunes de 15 à 24 ans après, pour le coup, les accidents de la route.
Dans le même temps, à côté de ces décès dus aux suicides, ce sont deux cent vingt mille tentatives qui conduisent chaque année à une prise en charge aux urgences hospitalières. Pourtant, même s’il touche beaucoup de gens, et s’il touche des catégories de la population très diverses, le suicide reste, à bien des égards et dans tous les milieux, un sujet dont on parle peu, dont on n’ose encore pas toujours évoquer la réalité. On peut, un jour, être tenté par la mort face à des difficultés qui nous dépassent. On peut passer à l’acte parce qu’il peut être devenu douloureux de vivre. On peut tout simplement vouloir lancer un appel ou penser que le suicide est la seule issue pour mettre un terme à une souffrance à un moment donné insoutenable.
Pour les proches, pour l’entourage, il est chaque fois difficile, insoutenable, incompréhensible de saisir les raisons d’un tel acte. L’avis du Conseil économique, social et environnemental le montre bien. Les inégalités face au suicide sont malgré tout marquées. Voilà sans doute le signe le plus fort que le suicide reste un fait social. Les disparités entre catégories sociales sont flagrantes. Les ouvriers sont presque trois fois plus touchés par le suicide que les cadres.
On constate aussi des différences de comportement selon les sexes. Les hommes sont trois fois plus nombreux à se donner la mort que les femmes, alors que celles-ci effectuent deux fois plus de tentatives.
Par ailleurs, on observe un sur-risque chez les minorités sexuelles et notamment chez les plus jeunes qui s’explique en grande partie par les discriminations qui subsistent envers les personnes homosexuelles.
Le lieu de vie est également déterminant. Votre avis insiste, Monsieur le rapporteur, à juste titre, sur le fait que les inégalités entre les régions sont importantes et que le taux de suicide en France est particulièrement élevé par rapport à la moyenne européenne. Il est donc aujourd’hui important de ne pas réduire le suicide à un acte individuel ou à une décision isolée qui à chaque fois ne devrait trouver son explication que dans un parcours personnel, une souffrance personnelle même si, bien évidemment, la décision de passer à l’acte est une décision éminemment individuelle.
Chaque société, écrivait Émile Durkheim, est collectivement affligée par le suicide. Ces mots viennent nous rappeler la responsabilité qui est aujourd’hui la nôtre : nous ne sommes pas condamnés à l’inaction.
Le suicide ne doit pas être considéré comme une fatalité et le prévenir s’impose. Pour cette raison, je souhaite mettre en avant dans le cadre de la politique qu’il m’incombe de conduire cinq grandes priorités en la matière.
La première d’entre elles, c’est qu’il nous faut mieux connaître la réalité du suicide. Pour bien agir, il faut être bien informé. Les informations actuellement disponibles sont importantes, mais elles sont insuffisamment coordonnées. Les tentatives de suicide, en particulier, restent mal documentées et seules celles qui donnent lieu à un passage à l’hôpital sont recensées.
Ce besoin de connaissance ne concerne pas uniquement le suicide, mais également les comportements suicidaires, notamment chez les jeunes.
C’est pourquoi, je souhaite créer un Observatoire national du suicide. Il ne sera pas un prétexte pour nous empêcher d’agir mais permettra, au contraire, de mieux coordonner les informations existantes, de mieux repérer, de mieux alerter.
Cet Observatoire devra rendre un rapport annuel. Ce sera un outil de connaissance qui sera aussi un outil d’aide à la décision qui fédérera les acteurs professionnels et associatifs des champs sanitaire et social.
C’est une démarche qui s’inscrit dans le cadre d’une des préconisations de votre avis. Cet observatoire sera rattaché à la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques du ministère des Affaires sociales et de la santé.
La deuxième priorité de mon action est de mieux coordonner nos politiques de prévention et, là encore, c’est un des enjeux que vous avez soulevés.
Ces politiques ne peuvent pas être isolées, elles doivent être pleinement intégrées à la politique de santé mentale et de psychiatrie qui a trop longtemps été le parent pauvre de nos politiques publiques.
La prise en compte de la dépression, des troubles de la personnalité, des troubles mentaux, de l’alcoolisme et de toutes les formes d’addiction est un élément primordial de la prévention du suicide.
À cet égard, je veux ici affirmer et garantir que la santé mentale fera l’objet d’une attention particulière dans la stratégie nationale de santé lancée vendredi dernier par le Premier ministre. Il appartiendra de lui donner, le moment venu, une traduction législative spécifique.
La troisième priorité concerne la formation des professionnels qui sont au contact des personnes les plus vulnérables. Comme le recommande votre avis, ces personnels ont une responsabilité importante pour promouvoir des dispositifs d’alerte. Un guide sera notamment distribué aux personnels des établissements scolaires, aux infirmières et aux assistantes sociales afin d’améliorer le repérage des souffrances psychiques chez les enfants et les adolescents.
Il existe d’ores et déjà des enseignements sur la souffrance psychique et la crise suicidaire inclus dans les formations initiale et continue de différentes catégories de professionnels de l’Éducation nationale, mais nous devons aller plus loin en intégrant la formation à la crise suicidaire dans le développement professionnel continu des professionnels de santé.
Ma quatrième priorité est l’amélioration de la prise en charge des personnes concernées. Notre système de santé doit garantir un meilleur accompagnement, une meilleure prise en charge du suicide qui mobilisent l’ensemble des acteurs impliqués et coordonnent leur action.
Ma conviction est que l’expérience des acteurs de terrain est irremplaçable. Nous nous appuyons ainsi sur l’expérience et le travail des associations, qui sont chaque jour au contact direct des Français et à l’écoute des personnes en souffrance.
Dans le même temps, la place centrale du médecin traitant doit être réaffirmée. C’est lui qui peut et doit jouer un rôle majeur dans le repérage des personnes à risque et dans leur suivi.
L’articulation entre les soins de ville et l’hôpital doit aussi être améliorée car nous savons que c’est dans le domaine de l’accompagnement psychologique et social que la situation est la plus préoccupante.
Enfin, nous soutiendrons les initiatives innovantes de suivi posthospitalisation ; celles qui ont fait la preuve de leur efficacité doivent être renforcées. Nous savons par exemple que le maintien d’un lien téléphonique ou que des échanges épistolaires réguliers à la sortie de l’hôpital font baisser le taux de récidive. Ces dispositifs se développent et je veux les soutenir.
Enfin, la cinquième priorité est d’aborder la question de la prévention du suicide de manière globale.
Nous savons que le travail est un facteur de prévention du suicide et que l’environnement scolaire est déterminant vis-à-vis des jeunes. Nous connaissons, je l’ai dit, l’importance du lien social et les risques qui peuvent être engendrés par une situation d’isolement.
Voilà pourquoi le suicide doit être appréhendé dans sa complexité et qu’une politique ambitieuse doit faire intervenir de nombreux ministères, en réalité : le ministère de l’Éducation nationale, le ministère de la Jeunesse et des sports, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche, le ministère du Travail et, bien sûr, le ministère des Affaires sociales et de la santé.
Le suicide des jeunes doit ainsi mobiliser toutes les compétences pour prendre en compte l’impact des nouvelles technologies. Dans ce domaine, nos actions viseront à mieux informer les jeunes utilisateurs de l’internet sur la question du suicide. Des travaux sont actuellement en cours afin de mieux cibler les jeunes concernés.
Dans le même temps, le suicide des personnes âgées doit également, de son côté, être traité de manière transversale puisque c’est un phénomène bien identifié et préoccupant. Un tiers des Français qui se suicident ont plus de 60 ans. La radicalité du geste et le taux de mortalité particulièrement élevé à la suite d’une tentative de suicide dans cette population sont souvent le fruit d’un état de solitude et d’isolement.
Ce sujet fait l’objet d’une politique spécifique coordonnée par la ministre déléguée aux Personnes âgées et à l’autonomie, Michèle Delaunay.
Mesdames et Messieurs, le suicide relève de l’intime, mais la conviction que nous pouvons partager est que sa prévention, elle, doit relever des politiques publiques. Il est de mon devoir et de ma responsabilité de conduire une politique volontariste. Nous ne pouvons pas nous résoudre à ce que la France, dans ce domaine, reste un pays dans lequel les résultats des politiques engagées soit de faible qualité. Et je dirai d’ailleurs que, au-delà, la permanence d’un taux de suicide élevé doit nous amener à nous interroger sur l’efficacité des mécanismes de nos politiques publiques en matière de prévention et de santé publique ; en effet, ce phénomène, nous l’observons dans d’autres secteurs, moins dramatique pour certains et, pour d’autres, lié, comme je l’indiquais, au suicide, c’est le cas de l’addictologie et du taux élevé des addictions, en particulier chez les jeunes alors même que nous avons des politiques qui, au regard de celles qui sont en vigueur dans d’autres pays, apparaissent comme plus contraignantes, plus répressives, mieux encadrées. Chacun choisira le terme qui convient, ce n’est pas l’objet de notre discussion aujourd’hui.
Mais nous voyons qu’il ne suffit pas de mettre en oeuvre des politiques publiques pour faire face à certains des défis que rencontre la société, il faut aujourd’hui redéfinir les fondements d’une politique de prévention ambitieuse, faire en sorte que la prévention trouve pleinement sa place dans les politiques publiques qu’elles soient de santé ou d’éducation et de travail, et je suis certaine et je vous en remercie - que l’avis auquel vous avez travaillé nous permettra collectivement d’avancer dans cette voie. Merci à vous.
Source http://www.lecese.fr, le 18 avril 2013