Interview de M. Manuel Valls, ministre de l'intérieur, à RMC le 7 juin 2013, sur le décès d'un jeune militant à Paris et la mise à l'étude de la dissolution de groupes qui contestent l'autorité de la République.

Texte intégral

JEAN-JACQUES BOURDIN
Les dernières informations, sept personnes interpellées après l'agression dont a été victime Clément MERIC, sept personnes interpellées, gardées à vue, deux femmes et cinq hommes, c'est cela ?
MANUEL VALLS
Oui absolument, mais maintenant il faut laisser les enquêteurs et bien sûr la justice travailler pour établir exactement les faits qui ont amené à ce drame épouvantable et à la mort de ce jeune Clément MERIC. Tout le monde pleurait hier et malheureusement, à juste titre.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Manuel VALL, est-ce qu'on peut dire avec certitude que ces sept personnes appartiennent à des mouvements d'extrême droite ?
MANUEL VALLS
Oui je crois qu'on peut le dire sans se tromper, il ne m'appartient pas, encore une fois de faire le travail à la place de la justice, mais les premiers témoignages, les premiers faits concordent et c'est bien un groupe de skinheads dans des circonstances qu'il convient d'établir, mais qui conduit à la fois à cette confrontation, à cette bagarre, à cette violence insupportable et à la mort de ce jeune qui avait toute la vie devant lui.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Est-ce que l'intention de tuer est démontrée ?
MANUEL VALLS
Je ne peux pas vous le dire, je ne peux pas l'affirmer, je sortirais totalement de mon rôle, il y a une enquête. Un coup à tuer, ça c'est une certitude, quant à l'intention, elle devra être établie par la justice.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Je lis ce que m'écrit Bernard qui est l'un de nos auditeurs, qui est à Viry-Châtillon : Ce drame et la mort de ce pauvre gamin me consternent comme me consternent les commentaires et hypocrisies de la classe politique. Les groupuscules violents d'extrême droite et d'extrême gauche sévissent depuis des décennies, alors chiche, chiche, il faut absolument les dissoudre, les uns comme les autres. Dans ce drame, la victime aurait très bien pu être d'un côté comme de l'autre. Il me semble que selon tous les témoignages, l'origine vienne des imbéciles d'extrême gauche à laquelle ont répondu des crétins d'extrême droite. Que dites-vous ?
MANUEL VALLS
On ne peut pas mettre en parallèle des déclarations politiques avec la mort d'un jeune homme et je me méfie moi de tous les amalgames et de toutes les comparaisons. Il y a des faits et les faits c'est ce qu'il s'est passé il y a deux jours à Paris, des coups, un coup, qui ont tué un jeune homme. C'est ça qu'il faut établir et c'est vrai que depuis plusieurs semaines, depuis plusieurs mois nous avons vu, j'ai peut-être été le premier à le dire, des groupes d'extrême droite, identitaires apparaitre en marge des manifestations contre le mariage pour tous et ces groupes sont dangereux et d'une manière générale, dans une démocratie, la violence est insupportable. La violence politique, le discours de haine, la remise en cause des fondements et des valeurs de la République et d'abord c'est à la justice de condamner des actes individuels ou collectifs. C'est à la justice d'agir, c'est à la justice d'apporter la réponse pénale adéquate. Et puis par ailleurs nous étudions, je l'avais déjà dit, mais nous sommes dans un Etat de droits et pour cela il faut des faits avérés, la possibilité de dissoudre des groupes qui contestent l'autorité de la République, voire même qui veulent la renverser.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors réponse justement de ces groupes d'extrême droite, je la lis, même si, réponse à ce que vous disiez hier, même si vous coupiez une branche de l'arbre, vous n'empêcheriez pas la sève de monter, le nationalisme est dans nos coeur et dans nos âmes et vous ne pourrez jamais l'en déloger.
MANUEL VALLS
C'est bien cette phraséologie, ce discours qu'il faut attaquer. D'abord il faut s'attaquer bien sûr aux idées, à ces idées nauséabondes qui nous rappellent les pires heures de notre histoire, d'ailleurs ça fait référence souvent à Vichy, l'occupation, au nazisme, permettez-moi de vous dire que malheureusement ce type de mouvement est en train de resurgir. On le voit aussi en Europe, on l'a vu en Grèce, donc il faut les combattre par l'Etat de droits, par la démocratie, par la capacité aussi à nous rassembler. Il y a trop de division, trop de tension dans notre société mais quand il faut dissoudre un groupe, c'est un acte fort, c'est un acte symbolique, c'est un acte politique eh bien il faut le faire.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Est-ce que ce serait vraiment utile de dissoudre ces groupes d'extrême droite mais aussi d'extrême gauche, Manuel VALL ?
MANUEL VALLS
Lesquels ? Il ne suffit pas de dire globalement qu'il faut dissoudre des groupes et pourquoi aujourd'hui des groupes d'extrême gauche devraient être dissout ? Ca a été le cas par le passé, mais au cours de ces dernières années, des groupes liés à l'Islam radicale ou à l'extrême droite, rappelez-vous après la tentative d'assassinat en 2002 du président Jacques CHIRAC, des groupes ont été dissout. Faisons attention aux amalgames, à l'idée qu'au fond tout se vaut. Non, il y a des groupes d'extrême droite dont l'idéologie est celle qui a mené le 20ème siècle au désastre. Donc il faut être précis, désigner des individus, c'est à la justice de le faire et de les punir sévèrement et puis s'il le faut, si c'est nécessaire, nous sommes en train de l'étudier mais nous sommes dans un état de droit, il ne suffit pas de dire qu'il faut dissoudre des groupes, il faut étayer des faits, il faut une confrontation, nous sommes en train de préparer cela. Le Premier ministre me l'a demandé, nous le ferons sans doute, mais il faut un peu de temps, beaucoup de détermination mais aussi de la méthode et du respect des procédures.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Un temps vous aviez dit votre intention d'interdire par exemple le printemps français, je me souviens, à l'occasion des manifestations contre le mariage homosexuel, alors j'ai une question subsidiaire en quelque sorte, est-ce que le climat autour du mariage homosexuel à encourager selon vous la violence extrémiste ?
MANUEL VALLS
Sans l'allier forcément aux faits de lundi, ce n'est pas à moi à ce stade de l'établir, mais à l'évidence, ce qui s'est passé autour des manifestations contre le mariage homosexuel, et je ne confonds pas ces groupes évidemment avec l'immense majorité de ces manifestants qui ont des convictions, c'était des familles qui manifestaient. Eh bien il y a un discours, des mots qui ont, au fond, laissé place à ces groupes d'extrême droite, qui sont des groupuscules, qui ne sont pas forcément très nombreux, quelques centaines d'individus qui parfois se concurrencent, mais qui sont très violents. Ces groupes racistes, antisémites, homophobes, qui ont frappé d'ailleurs au cours de ces dernières semaines, il y a eu des interpellations et déjà des condamnations. Donc il faut que la République, l'Etat, soit impitoyable, qu'on détruise non seulement ces idées mais ces groupes. Quant aux individus, ils doivent être condamnés, donc il faut être extrêmement déterminé et aussi il faut être très uni. Moi je crois que dans ces moments-là, tout le monde, tous les Français, tous les responsables politiques doivent se rassembler quand l'essentiel est en cause et puis surtout un jeune homme qui est tué, tué parce qu'il est engagé politiquement, c'est ça qui est insupportable. Un jeune militant qui avait des convictions, on les partage ou on ne les partage pas, qui avait envie au fond de s'engager au service de ses idées. Il est mort aujourd'hui, il faut penser à lui et à sa famille désespérée.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Merci Manuel VALL, j'ai une dernière question : vous avez retrouvé, qui me vient à l'esprit comme ça là, à l'instant, est-ce que vous avez retrouvé les mêmes visages dans les manifs… les violences qui ont suivi les manifs et ces groupuscules là et peut-être même ceux qui ont été interpellés hier ?
MANUEL VALLS
Non, il semblerait que ces groupes ou ces derniers groupes, participaient à d'autres manifestations, participaient à d'autres mouvements. Enfin vous savez, ces idéologies, ce n'est pas à moi d'entrer dans le détail de ces groupes, se valent, c'est une forme de concurrence, mais c'est toujours, encore une fois la même haine, le même rejet de la démocratie, de la République au fond de ce qu'est profondément la France. Ce sont des groupes qui se disent nationalistes mais qui détestent la révolution française, la République, la laïcité, les valeurs qui sont les nôtres et il faut faire très attention vous savez à tous les mots, même quand ils sont prononcés par des responsables politiques, tous les mots qui donnent le sentiment qu'au fond, il y a de la confrontation, de la tension dans notre pays avec la crise économique et la crise de confiance on a besoin de rassemblement. C'est mon rôle en tout cas de le dire sur votre antenne.
JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous pensez par exemple à cette phrase : HOLLANDE veut du sang, il l'aura ?
MANUEL VALLS
Oui mais bon, encore une fois, moi je ne veux pas créer de polémique. Il est temps d'apaiser, cette loi instaurant le mariage pour tous a été votée, les mariages ont eu lieu, il y a une page qui se tournent. Les Français sont préoccupés par la crise économique, mon rôle est de lutter contre l'insécurité, de les protéger, de les protéger contre ces violences qui sont insupportables et de rappeler que nous sommes dans un état de droits et que la justice doit passer.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 juin 2013