Interview de Mme Marylise Lebranchu, ministre de la réforme de l'Etat, de la décentralisation et de la fonction publique, à France Info le 18 juin 2013, sur le maintien du gel du point d'indice dans la fonction publique, le rapprochement des modes de calcul des retraites entre le public et le privé et l'élection législative partielle de Villeneuve-sur-Lot.

Texte intégral

ERSIN LEIBOWITCH
Je voudrais qu'on commence par parler du point d'indice des fonctionnaires qui sert de base de calcul aux salaires de la Fonction publique, il est gelé depuis 2010. Vous avez dit ces jours-ci, au cours d'une visite en Auvergne, qu'il serait également gelé en 2014, est-ce que vous nous le confirmez ce matin ?
MARYLISE LEBRANCHU
A l'heure où je vous parle c'est effectivement la position que nous avons pris ! Bien sûr il y a beaucoup de négociations en cours avec la Fonction publique, mais pour l'instant la préparation du budget 2014 nous n'avons pas pris le choix de dégeler – comme on pourrait dire – le point d'indice et c'est vrai que les fonctionnaires en sont à la fois déçus et inquiets, sauf qu'en même temps ils comprennent que l'ensemble des négociations que nous avons ouvert - et depuis un an maintenant on avance sur beaucoup de sujets – va permettre peut-être aussi d'avoir des progrès pour un certain nombre de fonctionnaires et en particulier des catégories C. Je pense que peu d'auditeurs sans doute savent que plus de 700.000 fonctionnaires sont payés équivalent au SMIC et que, à chaque fois que le SMIC augmente, même un petit peu, je suis obligée de prendre un arrêté pour augmenter ces fonctionnaires-là et je pense qu'il y a une vraie injustice par rapport à nos catégories C. Donc, voilà, la négociation continue. Mais pour l'instant nous en sommes à ce niveau, plutôt privilégier les plus faibles salaires de notre Fonction publique.
ERSIN LEIBOWITCH
Mais quelle est la justification de ce nouveau gel du point d'indice ?
MARYLISE LEBRANCHU
D'abord un déficit public extrêmement important ! Et moi je n'hésite pas à parler de mon héritage, plus de 660 milliards de plus… Bon ! C'est une grande difficulté pour la France, c'est une grande difficulté pour les comtes de l'Etat et c'est un engagement du Président de la République et du Premier ministre, donc tout le monde doit y participer - surtout en pleine période de crise - et en particulier nos fonctionnaires, je comprends qu'ils aient une impression d'injustice. En revanche, c'est vrai que pour les négociations sociales ouvertes ils ont sans doute et j'espère senti un changement de… je dirais d'ambiance par rapport à eux, une forte reconnaissance de la Fonction publique, ce qui m'inquiète c'est plus que le point d'indice, souvent c'est l'ambiance par rapport à cette Fonction publique toujours décriée à chaque fois qu'il y a un sujet quelle qu'en soit la nature, on dit : « Oui ! Mais les fonctionnaires sont des privilégiés » et je pense surtout que mon travail consiste à dire que ce ne sont pas des privilégiés.
ERSIN LEIBOWITCH
Alors c'est précisément votre message, votre combat j'allais dire, en ce moment…
MARYLISE LEBRANCHU
Oui !
ERSIN LEIBOWITCH
D'expliquer qu'ils ne sont pas des privilégiés, tout en les préparant à faire des efforts. C'est une position qui ne semble pas facile à tenir ?
MARYLISE LEBRANCHU
Mais moi je ne suis pas mal à l'aise dans cette position-là ! Parce que dans la Fonction publique, comme ailleurs, il y a des tas de sujets à ouvrir, comme les conditions de vie au travail, comme la santé, comme la prévention des risques, comme aussi la pénibilité, on a des catégories très exposées, des gens dont on n'a jamais tenu compte de la dureté du travail. Donc moi je ne suis pas mal à l'aise dans la mesure où il faut un effort global mais où j'essaie – et en tout cas j'espère réussir – à redire aux fonctionnaires que bien sûr on vit un moment dur ensemble mais tous les chantiers ouverts, en particulier sur leur parcours professionnel, sur leur mobilité, sur leur formation professionnelle, sur les passerelles pour qu'ils puissent ne pas être - pardonnez-moi l'expression - scotchés dans un métier où il y a peu d'ouverture de carrières, tout ça est de nature à leur dire : « on a besoin de vous, on a besoin de vous dans une période difficile, parce que si vous n'étiez pas là – comme le service public c'est le patrimoine de ceux qui n'ont rien - eh bien ceux qui sont en grande difficulté, le serait encore plus pour l'école, pour la crèche, pour la santé, pour les personnes âgées, etc. Donc, voilà, le message que j'essaie de faire passer à des fonctionnaires qui se sont souvent trouvés un peu blessés par les propos tenus à leur encontre.
ERSIN LEIBOWITCH
La grande question sur la réforme des retraites c'est le mode de calcul public – privé, toucher aux règles de calcul des retraites du public pour la CGT Fonctionnaires c'est un casus belli irrémédiable, ça veut dire que la guerre est déclarée ?
MARYLISE LEBRANCHU
Il n'y a pas de guerre ! Je pense qu'il ne faut pas mettre - pardonnez-moi encore cette expression – la charrue avant les boeufs…
ERSIN LEIBOWITCH
Je vous en prie !
MARYLISE LEBRANCHU
On a 2 types de fonctionnaires aujourd'hui, ceux qui sont peu ou prou alignés sur les autres, il n'y a pas de très, très grandes différences. Pourquoi ? Parce que les taux de remplacement, c'est-à-dire le calcul de la retraite ne se fait pas sur la totalité du salaire mais sur le salaire moins les primes et nous n'avons pas de système complémentaire dans la Fonction publique, donc les fonctionnaires ne sont pas privilégiés. On nous dit souvent : « Oui ! Mais les 6 derniers seulement sont pris en compte », pourquoi ? La carrière d'un fonctionnaire est linéaire, celle d'un salarié du privé ne l'est pas, vous pouvez très bien avoir un gros salaire à 40 ans et à 50 ans être en difficulté - donc ce n'est pas du tout de même nature - et puis quand on regarde les taux de remplacements, les cadres de la haute Fonction publique ont un peu plus de taux de remplacement que les cadres équivalents dans le privé, en revanche les professions intermédiaires et les employés sont équivalents ou un peu en-dessous. Donc, il n'y a pas de privilège, il y a aussi de la solidarité. Je voudrais rappeler ici que, depuis les années 80, les fonctionnaires versent 1% de leur rémunération en soutien aux allocations de fin de droits des collègues salariés du privé qui auraient perdu leur emploi, ça fait plus d'un milliard d'euros versé aux autres caisses, donc ce sont à la fois des gens raisonnables mais effectivement je pense que les premières phrases qui ont démarré au moment du rapport MOREAU étaient toujours : « Alignons les salariés du public sur le privé, comme s'ils étaient des privilégiés », c'est ça qui blesse.
ERSIN LEIBOWITCH
En tout cas la Conférence sociale qui aura lieu jeudi et vendredi, où tout cela va commencer à être discuté, s'annonce manifestement tendue. Jean-Claude MAILLY, le leader de Force Ouvrière, dit ce matin dans Les Echos que le ton sera plus dur que l'an passé, il dit que la logique de l'austérité finalement ne peut plus être rejetée sur le gouvernement précédent. Que lui répondez-vous ?
MARYLISE LEBRANCHU
Quand même les 660 milliards Jean-Claude MAILLY sait bien que le déficit supplémentaire, sait bien que ça ne vient pas de nous, ni le fait qu'en 2013 on a fait une réforme des retraites très injuste, qui a oublié les femmes, qui a oublié les temps partiels, qui a oublié ceux qui ont travaillé à la fois dans le public et le privé, bref oublié beaucoup de gens sur le bord de la route, avec un déficit de 20 milliards attendu en 2020 si on ne fait rien. Donc, je pense que l'ensemble des organisations syndicales connait les enjeux. Ce ne sera pas plus dur, ce sera peut-être plus animé, plus… il y aura plus de débats, mais au fond c'est du débat aussi que naîtra la négociation à venir.
ERSIN LEIBOWITCH
Un tout autre sujet, Marylise LEBRANCHU. Après l'élimination du candidat PS à la législative partielle de Villeneuve-sur-Lot, comment expliquez-vous la montée du Front National manifestement au-delà d'un simple vote protestataire ?
MARYLISE LEBRANCHU
Je pense que quand il y a un scandale effectivement on se retrouve dans la fameuse phrase, que l'on répète souvent et à laquelle on ne fait pas suffisamment attention, c'est le « tous pourris ». Et c'est vrai qu'il y a une utilisation, il y a toujours eu une utilisation de l'extrême droite de « chaque affaire », entre guillemets, et je pense que la loi qui va être votée sur la transparence, ce que déjà le Président de la République avait fait en diminuant nos salaires de 30%, le sien aussi d'ailleurs comme celui du Premier ministre – mais en demandant nos déclarations de patrimoine ou en ouvrant une vraie transparence par rapport aux parlementaires – et en particulier sur les conflits d'intérêt – alors souvent les gens disent : mais c'est quoi le conflit d'intérêt ? Eh bien c'est simplement prendre une décision quand dans sa famille on a quelqu'un qui est concerné par la décision en question, fusse dans une entreprise ou peu importe. Donc…
ERSIN LEIBOWITCH
Pour vous, donc, c'est uniquement l'affaire CAHUZAC qui est responsable…
MARYLISE LEBRANCHU
C'est ça !
ERSIN LEIBOWITCH
De ce vote ?
MARYLISE LEBRANCHU
C'est ça ! Et c'est la crise, et c'est la grande difficulté à dire que ce qui est fait va permettre de sortir de la crise. Et j'ajoute l'abandon des services publics, j'entends souvent décrier les services publics, dans les milieux ruraux les fermetures, quelle qu'en soit la nature, que ce soit de la Poste jusqu'à l'école, provoquent des sentiments d'abandon, donc il faut qu'on soit absolument attentifs et il faut qu'on y réponde, il faut qu'on soit vigilant à cette espèce de résignation à l'abandon.
ERSIN LEIBOWITCH
Harlem DESIR et Bruno LE ROUX, eux, ont une analyse un petit peu différente, ils accusent les Ecologistes d'avoir en quelque sorte trahi l'alliance…
MARYLISE LEBRANCHU
Je ne voulais…
ERSIN LEIBOWITCH
Avec le PS ?
MARYLISE LEBRANCHU
Je ne voulais pas entrer dans ce débat ! Mais c'est vrai que, en pleine période de crise et en élection partielle, il faut avoir dans la tête 2002, 2002 ce n'était pas une période de crise, on a vu ce que donnait la multitude de candidats. Nonobstant d'autres raisons, je pense que, à chaque fois qu'on est dans ce type de situation, il faut que la gauche se rassemble sinon le risque de voir le Front National au second tour est trop fort.
ERSIN LEIBOWITCH
Vous pensez que les Ecologistes ont commis une faute ?
MARYLISE LEBRANCHU
Je ne dirais pas ça ! Parce que je comprends les partis politiques, mais je crois que ça mérite un vrai débat entre nous, même si c'est un débat très difficile, parce que la démocratie effectivement demande qu'il y ait plusieurs partis - y compris gauche – débat difficile mais débat nécessaire.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 19 juin 2013