Interview de M. Vincent Peillon, ministre de l'éducation nationale à France-Info le 23 mai 2013, sur la formation des enseignants et la réussite scolaire.

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Média : France Info

Texte intégral


RAPHAËLLE DUCHEMIN
On va évidemment, bien sûr, parler d’Education nationale avec vous, mais l’événement politique du jour c’est l’audition de Christine LAGARDE par la Cour de justice de la République. Est-ce qu’il y a, pour vous, ou pas, une affaire LAGARDE ?
VINCENT PEILLON
Ecoutez, moi je considère que les responsabilités doivent être établies et assumées, mais qu’elles ne sont précisément pas du tout de mon ressort. Je ne suis pas juge, je n’ai pas à commenter chaque événement, et je ne considère pas, d’ailleurs, que ce soit l’actualité la plus importante, c’est la plus relayée, mais ça ne veut pas dire la plus importante, car je pense que ça ne changera pas. On vient d’avoir un Conseil européen sur des questions très lourdes, on a des discussions, actuellement, sur l’école, très importantes, qui concernent 12 millions d’élèves, donc voilà. Je pense que la transparence doit être faite, les responsabilités établies, les responsabilités assumées, mais que, en plus en l’occurrence, ça ne relève pas du tout de mon champ de compétences.
RAPHAËLLE DUCHEMIN
Vous dites ça ne changera pas ça ou ça, mais ce que ça peut changer, en revanche, c’est l’image de la France à l’étranger. Elle est patronne du FMI, juste avant elle il y avait un certain Dominique STRAUSS-KAHN, qui était patron du FMI, alors les deux affaires n’ont rien à voir, mais c’est quand même embêtant, non ?
VINCENT PEILLON
Moi je crois que le plus important pour nous, c’est très important, la République a besoin de vertu, ça vient de Montesquieu, c’est fondateur pour la France. Le président de la République et le Premier ministre, après l’année qu’on vient d’avoir, mais tant d’années, ont décidé qu’on irait très loin dans la transparence de la vie publique, j’y suis absolument favorable, c’est mon engagement depuis 15 ans. Et donc je considère que ce qu’il faut, plutôt de battre sa coulpe, plutôt de s’attaquer à telle ou telle personne, je n’aime pas ça, c’est que la France se modernise profondément, parce qu’il y a aussi une crise de confiance que je vois au jour le jour, avec nos concitoyens, qui doutent de leurs institutions, car nous avons besoin de croire, évidemment les uns et les autres, à l’honnêteté, à l’intégrité, de ceux qui agissent au nom de l’intérêt général. Donc, il faut conduire ces réformes, et je suis d’ailleurs heureux de savoir que c’est le Premier ministre qui va les défendre lui-même à l’Assemblée nationale.
RAPHAËLLE DUCHEMIN
Puisque vous évoquiez les sujets importants, Vincent PEILLON, vous avez parlé du sommet qui vient de se tenir sur l’évasion fiscale, on sait que vous avez été un des premiers, avec Arnaud MONTEBOURG, à publier des rapports sur cette question-là, sur les paradis fiscaux. Vous êtes content de ce que vous avez vu hier à Bruxelles ?
VINCENT PEILLON
Les choses avancent, et surtout…
RAPHAËLLE DUCHEMIN
Je n’ai pas entendu le Luxembourg et l’Autriche avancer bien loin.
VINCENT PEILLON
Pas autant qu’on le souhaiterait, mais les choses avancent. L’échange automatique, par exemple, d’informations avec un certain nombre de pays, c’est une nouveauté absolue. L’obligation, où sont nos banques, de dire ce qu’elles font dans les paradis fiscaux, qui sont aussi des paradis bancaires et judiciaires, il ne faut jamais l’oublier, ce sont des avancées importantes. Donc oui, je crois qu’on va dans le bon sens, et je ne crois pas qu’on le fait là, d’ailleurs, par vertu. Je pense qu’il y a, par rapport à il y a 15 ans, finalement un engagement des Etats qui est lié précisément à la crise et à la dette, c’est la nécessité. Vous savez, la moitié des transactions financières passe par les paradis fiscaux, bancaires et judicaires, c’est un manque à gagner pour la France, au minimum pour la France, de 60 milliards d’euros annuels, un minimum, et donc on voit bien que quand tous les Etats, même l’Angleterre, sont confrontés à des crises de la dette, il y a un peu plus de bonnes volontés. Je crois que les peuples, les démocrates, on doit appuyer ce mouvement, de ce point de vue-là la France est à l’initiative, il y a encore des résistances, vous avez raison, on les a vues, elles ne nous surprennent pas d’ailleurs beaucoup, mais il faut pousser.
RAPHAËLLE DUCHEMIN
Alors je suppose que vous avez lu avec grande attention le rapport de la Cour des comptes, est-ce que c’est la confirmation de quelque chose qu’on entend depuis pas mal d’années déjà, à savoir qu’il faut dégraisser le mammouth ?
VINCENT PEILLON
Non, pas du tout. D’ailleurs je crois que, ce qu’essaye de dire la Cour des comptes, et qui n’est pas compris ce matin parce que les camps se réforment, c’est il y a des questions qui sont quantitatives, les uns et les autres peuvent y penser, créations de postes ou suppressions de postes, mais l’essentiel c’est le qualitatif.
RAPHAËLLE DUCHEMIN
Moyens suffisants mal utilisés…
VINCENT PEILLON
C’est ce que l’on fait des moyens. Alors, c’est pour ça qu’il faut que ce débat soit quand même approfondi. Moi je me réjouis du rapport de la Cour des comptes, et je voudrais que ce pays parle sérieusement d’école, la Cour des comptes y contribue. Que dit la Cour des comptes ? Si nous mettons des moyens, il faut que ces moyens soient affectés de telle sorte qu’ils servent à la transformation du système, pour la réussite des élèves. Ils ont 100 fois raison. On ne va pas arroser le désert. Lorsque nous mettons 60 000 emplois, c’est pour quoi faire ? – car la Cour des comptes ne juge pas l’action que nous menons, son rapport s’est terminé en 2012 – c’est d’abord pour former les professeurs. La Cour des comptes dit – et c’est une évidence – l’essentiel c’est cette richesse humaine des professeurs. L’OCDE a organisé il y a 1 mois à Paris un colloque, où il disait « ce qui compte le plus pour la réussite des élèves c’est la formation de leurs professeurs. » C’est précisément ce que nous faisons. Les 60 000 ce ne sont pas des professeurs…
RAPHAËLLE DUCHEMIN
Donc ce n’est pas une critique sur les créations de postes engagées pour ce quinquennat ?
VINCENT PEILLON
Mais non. Mais, heureusement d’ailleurs, la Cour des comptes qui n’est pas partisane, est au-delà de ce débat totalement réducteur, et elle dit quelque chose, qui pour moi est très important, parce que nous l’Education nationale, le président HOLLANDE l’a souhaité comme ça, nous avons une priorité, y compris budgétaire, c’est une considérable responsabilité. Nous sommes le ministère qui a des créations de postes, nous sommes le ministère qui a des moyens, pour…
RAPHAËLLE DUCHEMIN
Vous êtes le ministère qui coûte cher, en fait.
VINCENT PEILLON
Aux Français, oui, heureusement pour leurs enfants, 12 millions d’élèves, il faut qu’ils réussissent. Donc, l’argent qui vient au ministère de l’Education nationale, nous avons le devoir de l’utiliser le mieux possible, et donc d’avoir le courage de faire des réformes de structure. Ça s’appelle les temps scolaires - pourquoi nos élèves, ça coûterait cher, et pourtant ils auraient le moins de temps scolaire de tous les pays de l’OCDE ? Mais vous avez vu la réaction de tout le monde à ce moment-là ; donc il faut du courage. La formation des enseignants, c’est ce que nous sommes en train de faire, puisque tout le monde le dit, c’est la formation des enseignants qui permettra la réussite. Plus de moyens dans les endroits où il y a le plus de difficultés, c’est exactement ce que nous sommes en train de faire, avec l’accueil des moins de 3 ans…
RAPHAËLLE DUCHEMIN
Donc vous allez avoir le courage de suivre toutes les recommandations qui sont dans ce rapport ?
VINCENT PEILLON
Toutes, pourquoi toutes ? On peut en discuter quelques-unes si vous permettez, nous sommes encore en démocratie, et je suis aujourd’hui au Sénat où la souveraineté populaire a aussi son mot à dire, comme vous tous.
RAPHAËLLE DUCHEMIN
Mais sur la redéfinition du statut d’enseignant, parce que ça, pour le coup, c’est quelque chose qui revient depuis pas mal d’années, tous les gouvernements s’y sont attaqués, personne n’a réussi à le faire.
VINCENT PEILLON
Aucun gouvernement ne s’y est attaqué, sauf moi, et c’est déjà fait pour les professeurs du primaire.
RAPHAËLLE DUCHEMIN
Ah !
VINCENT PEILLON
C’est là que l’information devrait jouer son rôle, la Cour des comptes elle a écrit le rapport avant que nous le fassions, mais nous avons déjà changé les obligations de service des professeurs du primaire, à l’occasion de cette réforme des rythmes, en leur donnant justement davantage de temps et de liberté, pour s’organiser en équipes, pour suivre les élèves et faire quelque chose qu’il fallait faire dans ce pays, organiser la liaison entre le CM2 et la 6ème. Ça veut dire des professeurs de collège vont parler à des professeurs des écoles primaires pour suivre les enfants dans ce moment très important pour eux. Et donc nous avons, dans une négociation saluée par tous les syndicats -mais comme ça a marché, ce n’est pas relayé - déjà commencé à changer les obligations de service. J’avais annoncé que, à l’automne nous allons mener – c’est l’acte 2 comme disent certains ce matin – une très grande discussion sur le métier d’enseignant, sur les évolutions de carrière. Mais vous aurez déjà noté, je tiens à vous le dire, que, lorsque je vous disais tout à l’heure nous allons former les enseignants, c’est une très grande réforme qui vient d’être mise en place, former les enseignants, leur donner 1 an pour professionnaliser le métier, entrer progressivement dans le métier, remettre l’année de stage. C’est bien cet investissement sur la qualité des professeurs que nous sommes en train de mettre en place, les écoles supérieures du professorat et de l’éducation ouvriront à la rentrée.
RAPHAËLLE DUCHEMIN
Vincent PEILLON, dernière question. Vous avez évoqué le Sénat, le texte est en ce moment débattu devant cette Assemblée. On a vu qu’hier soir il y avait une décision qui avait été prise, l’instauration du drapeau tricolore et de la devise républicaine au fronton des écoles, collèges et lycées. En quoi c’est utile, est-ce que, allez, c’est une sorte de retour « morale version gauche » ?
VINCENT PEILLON
Non, ce n’est pas morale, nos valeurs ne sont pas là, ce sont les valeurs…
RAPHAËLLE DUCHEMIN
La morale ça me semble important dans la définition de l’école…
VINCENT PEILLON
Mais moi aussi, mais là c’est…
RAPHAËLLE DUCHEMIN
Pour vous en tout cas.
VINCENT PEILLON
Non, mais là vous avez raison, mais là ce sont les valeurs de notre Constitution. Et vous savez, dans nos textes fondateurs, c’est comme ça, l’école elle doit, bien entendu instruire, elle doit insérer professionnellement, mais elle doit aussi, évidemment, transmettre les valeurs qui nous réunissent. La liberté, l’égalité, la fraternité, ça nous réunit, les Droits de l’homme, ça nous réunit, c’est même une petite fierté française depuis la Révolution française, et donc il est bon que tous nos enfants, et tous les élèves, les connaissent, et que nous défendions nos valeurs. Vous le voyez bien, nous l’avons entendu ce matin, nous le voyons jour après jour, il y a des gens qui ne croient pas à ces valeurs, il y a des gens qui les combattent, nous nous devons les défendre, c’est notre patrimoine commun, c’est aussi le rôle de l’école, et je veux qu’il soit réaffirmé.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 24 mai 2013