Déclaration de M. Victorin Lurel, ministre des outre-mer, sur l'affaire des "enfants de la Creuse", à l'Assemblée nationale le 18 février 2014.

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Circonstance : Discussion générale d'une proposition de résolution mémorielle relative aux enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 et 1970, à l'Assemblée nationale le 18 février 2014

Texte intégral

Monsieur le président, madame la ministre, chère Dominique, monsieur le président de la commission des lois, madame la rapporteure, mesdames et messieurs les députés, j'avoue que je ne veux pas lire le discours tel que je l'ai préparé tant l'émotion est palpable dans cet hémicycle. Il y a même plus que de l'émotion, il y a de l'histoire coagulée, et je peux entendre le propos de Michel Vergnier qui insiste avec raison sur le fait qu'il ne s'agit pas de séparer les familles et les nouvelles familles recomposées, celles qui se sont créées dans la Creuse et ailleurs. Il faut comprendre cela, et c'est pour cette raison que j'apprécie, personnellement, au-delà de ma fonction ministérielle, la sobriété et la pondération de la résolution.
Je peux entendre aussi les propos de Didier Quentin. Je connais son intérêt et, j'ose même dire, son affection pour les outre mer. Je pense qu'il a parlé avec son cœur, mais j'ai beau relire la résolution, je n'y trouve nulle trace d'une attaque qui serait portée contre Michel Debré et son action, même s'il est aussi redevable d'une critique historique, d'une évaluation de l'action publique qu'il a conduite. Je ne lis rien de tel dans l'exposé des motifs si ce n'est la reprise de termes employés dans une requête portée par un enfant de La Réunion, donc de la Creuse. En aucun cas, ces mots ne se sont retrouvés dans le texte et l'exposé des motifs. J'y ai lu « migration forcée », « enfants placés », « enfants positionnés », mais je n'ai rien lu qui puisse être interprété comme une critique systématique, une stigmatisation ou une tentative de la part de la représentation nationale, de ceux qui portent ce texte ou du Gouvernement de diviser la nation. Il ne s'agit pas de cela. La question est douloureuse et c'est l'honneur de la représentation nationale que de le reconnaître. On peut comprendre les justifications de l'époque, on ne fait pas d'anachronisme, et sans vouloir déflorer le discours de ma collègue Dominique Bertinotti, nous verrons bien quelle sera la position, quel sera l'avis du Gouvernement en ce domaine.
Notre analyse n'est pas anachronique et j'avoue que la modération, l'équilibre du texte soumis à l'agrément de l'Assemblée nationale m'impressionnent. Nous devons comprendre la souffrance que ces événements ont causée. Reprenons une évidence, osons une lapalissade : l'enfer est parfois pavé de bonnes intentions. Peut-être y a-t-il eu de bonnes intentions, qui ont été cause de ce que l'on sait. C'est notre honneur que de reconnaître la douleur, la souffrance, la division, la recherche permanente chez ces enfants d'un destin personnel à construire, pour se reconstruire et avoir une mémoire. Moi qui suis issu de ces territoires, je sais la récurrence de ces questions, je sais la douleur que l'on porte parfois dans la psyché collective. Je sais tout cela. Il ne s'agit pas d'intenter des procès a posteriori à des hommes qui ont fait leur travail en leur temps.
J'ose dire ici, sans vouloir blesser, qu'une faute que l'on tait ou que l'on oublie est une double faute.
Et cette double faute n'est rien moins qu'une double peine que l'on inflige à ceux qui ont eu à en souffrir.
Le débat qui s'ouvre aujourd'hui autour de cette proposition de résolution est une invitation à faire œuvre de mémoire pour qu'en l'espèce l'oubli n'aggrave pas la faute, chaque jour davantage.
Pour ceux qui sont appelés les « enfants de la Creuse », dénomination inexacte – et je comprends la position du maire Michel Vergnier – puisque des enfants ont été accueillis dans d'autres départements de l'Hexagone, pour ces 1 630 jeunes déplacés de La Réunion pour être « replacés » dans l'Hexagone entre 1963 et la fin des années 1970 par le BUMIDOM, nous avons un ardent devoir de mémoire.
Cette mémoire qui relie les générations passées, actuelles et à venir, ce devoir de mémoire est d'autant plus impérieux que les événements auxquels elle renvoie concernent des faits douloureux qui touchent à l'intime, à la famille, à l'identité, aux racines, aux origines ou plutôt à la négation de tous ces éléments qui sont constitutifs de l'identité.
La présence à mes côtés de la ministre déléguée chargée de la famille, Dominique Bertinotti, est, en ce sens, un signe particulièrement fort que souhaite donner le Gouvernement.
Nous devons à la mémoire de ces Réunionnais et de leurs parents de reconnaître que cette politique, fruit d'une démarche volontaire et assumée par les gouvernements de l'époque, a été particulièrement injuste et douloureuse pour les intéressés.
Nous devons le reconnaître aujourd'hui, quelles que soient les motivations qui ont dicté sa mise en œuvre.
Rien, je dis bien rien, ne permet de justifier aujourd'hui le déplacement de ces mineurs, ou l'oubli instauré, ou l'oubli entretenu, et leur installation à plus de 6 000 kilomètres de leur lieu de naissance et de leurs réseaux affectifs et moraux.
Pas plus la volonté affichée de répondre aux problèmes économiques et sociaux de La Réunion à cette époque en offrant un « autre avenir » à ces enfants, que la préoccupation de repeupler certains départements métropolitains en voie de désertification.
Rien, je dis bien rien, ne peut justifier sa poursuite alors que, dès 1968, des voix se sont élevées, y compris au sein de l'appareil administratif, pour demander l'arrêt de cette politique, constater son échec et dénoncer ses conséquences affectives et personnelles. Ce fut une faute.
Et il aura fallu la persévérance et l'action déterminée de ces « déracinés » eux-mêmes, devenus adultes, seuls ou réunis en collectifs ou associations, pour que finalement cette politique et ses effets dramatiques soient portés sur la place publique, qu'ils soient connus et, enfin, reconnus par l'État. Je sais qu'un certain nombre de leurs représentants sont aujourd'hui présents dans les tribunes de cet hémicycle. Nous devons leur rendre hommage et saluer leur courage et leur détermination. (Applaudissements.)
Je veux aussi saluer le courage et la responsabilité dont a fait preuve Élisabeth Guigou, alors ministre de l'emploi et de la solidarité et aujourd'hui membre éminent de cette Assemblée, qui a commandé en 2002 à l'Inspection générale des affaires sociales un rapport relatif à la situation des enfants réunionnais placés en métropole.
Ce rapport a eu le mérite d'apporter une première réponse face au silence de l'administration et de faire la lumière sur la situation de ces jeunes Réunionnais. Ce fut un acte fort qui défricha la voie vers une réappropriation collective de cette histoire par la communauté nationale, car il n'y a de mémoire que lorsqu'elle est partagée.
Ce premier pas était ô combien nécessaire, mais il n'était évidemment pas suffisant. Il ne pouvait suffire à réparer cette expérience traumatisante pour la très grande majorité des 1 630 pupilles concernés. Je me réjouis par conséquent de ce projet de résolution que l'Assemblée examine aujourd'hui et que le gouvernement, par ma voix et celle de ma collègue ministre Dominique Bertinotti, soutient sans réserve.
Car, au-delà du rappel de la responsabilité morale de l'État envers ces pupilles qu'elle exprime, cette résolution met l'accent sur la dimension identitaire et mémorielle. Elle ne va pas au-delà. Oui, l'État a le devoir de tout mettre en œuvre pour permettre aux ex-pupilles de reconstituer leur histoire personnelle.
Et le ministère des outre mer veut s'engager pour aider à développer la recherche historique sur ces destins afin qu'ils soient mieux connus et trouvent toute leur place dans notre mémoire collective.
Je ne terminerai pas sans saluer tout particulièrement l'action des députés réunionnais emmenés par Erika Bareigts dans ce travail de mémoire, avec le soutien du président du groupe socialiste, républicain et citoyen, Bruno Le Roux, ici présent.
Aujourd'hui, c'est l'ensemble de la représentation nationale qui, à l'occasion de ce vote, peut se rassembler afin de tourner la page de cette double faute et de cette double peine. Je vous remercie.
Source http://www.outre-mer.gouv.fr, le 26 février 2014