Interview de M. Michel Sapin, ministre des finances et des comptes publics, à "France Info", le 11 septembre 2014, sur le choix gouvernemental de baisser les dépenses publiques pour réduire la dette, et sur la rentrée politique difficile pour le gouvernement.

Texte intégral

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Bonjour Michel SAPIN et bienvenue.
MICHEL SAPIN
Bonjour.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Alors c'est fait ça y est, les 3 % François HOLLANDE avait dit 2013, 2017 c'est un échec ? Vous n'y arrivez pas.
MICHEL SAPIN
C'est regarder la réalité en face et je crois que si on veut changer cette réalité, être efficace par rapport à cette réalité, il vaut mieux la regarder en face. L'année 2014 c'est une année qui est difficile, qui est délicate, tout le monde nous disait, tout le monde, ce n'est pas le gouvernement, mais tout le monde disait en Europe comme en France, il va y avoir un peu plus de 1 % de croissance. La réalité sera deux fois moins et quand on a deux fois moins de croissance, évidemment on ne boucle pas un budget exactement comme si on avait 2,5 % de croissance, c'est une évidence pour tout le monde. Je regarde la réalité, je dis la vérité pour pouvoir être efficace ensuite.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Donc c'est pour 2017, vous n'y arrivez pas, le chômage est toujours en berne, au fond, qu'est-ce que vous allez dire à Bruxelles ? On ne peut pas, ce n'est pas possible.
MICHEL SAPIN
La question ce n'est pas Bruxelles, la question c'est la France, ce que nous disons aujourd'hui ce n'est pas le dire à Bruxelles, c'est le dire aux Français, dire la vérité, c'est dire la vérité aux Français, dire quelle est notre politique, faire en sorte que les entreprises aient plus de capacité pour investir et embaucher, financer tout cela par des économies, faire les réformes nécessaires c'est parler aux Français. Pour le reste qui est l'Europe, que chacun aussi prenne ses responsabilités, car au niveau européen, on a aussi à prendre ses responsabilités.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Vous le savez mieux que quiconque, l'économie c'est de l'argent, ce n'est pas seulement du techno, mais vous savez que dans huit jours, MOODY'S va actualiser sa note, elle sera dégradée parce que ce n'est pas aujourd'hui qu'on donne des signes de confiance au système européen.
MICHEL SAPIN
Je ne sais pas ce que fera MOODY'S ou tout autre agence de notation, ce qu'elles disent les unes et les autres est important sur chacun des pays, ça n'a jamais modifié profondément la réalité de la réaction des uns ou des autres. Nous avons aujourd'hui des taux d'intérêt extrêmement bas, ces taux d'intérêt ils sont favorables à l'Etat, ils sont favorables aussi à toutes les entreprises. Il faut donc continuer à faire en sorte qu'on puisse bénéficier de ces taux d'intérêt très bas, c'est ça la crédibilité nécessaire, mais dire la vérité c'est parfois le meilleur moyen de conserver la crédibilité.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
C'est bien de dire la vérité, bon 2017 c'est loin, Pierre MOSCOVICI à peine nommé commissaire européen aux affaires économiques a déclaré, je cite, nous jugerons la France à l'aulne des réformes engagées, ça y est c'est fini, il n'est plus chez nous ? Ce n'est plus votre ami ?
MICHEL SAPIN
Non il ne faut pas dire ça comme ça, il dit des choses parfaitement légitimes et c'est d'ailleurs ce que je viens de dire, on jugera, la France, les Français jugeront la France et l'ensemble de nos partenaires regarderont la France de manière très simple. Est-ce que nous faisons la réforme nécessaire pour que les entreprises aient plus de capacité d'investissements et d'embauches, la réponse est oui. Est-ce que nous finançons ces réformes par des augmentations d'impôts, non nous le faisons par des économies et enfin, faisons-nous les réformes nécessaires pour que l'économie française fonctionne mieux ? Oui, nous sommes en train de le faire. Donc je n'ai pas peur du jugement des uns ou des autres.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Alors vous, y en a dire la vérité, nous y en a parlé simple si vous voulez bien, moins de croissance, pas de hausse d'impôts et vous maintenez l'objectif des 21 milliards d'économies. Question toute bête : vous allez les trouver où ces économies l'an prochain ?
MICHEL SAPIN
Alors pourquoi est-ce que nous avons ce chiffre de 21 milliards dont j'ai le sentiment qu'il est devenu, pour les spécialistes, le seul sujet d'attention…
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
C'est un morceau des 50.
MICHEL SAPIN
C'est un morceau des 50…
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Sur trois ans. Mais où ?
MICHEL SAPIN
Mais que les choses soient claires, que les choses soient claires, parce qu'il faut aussi sur ces chiffres compliqués, parce que vous savez, pour un Français 19 milliards ou 21 milliards, pour vous ou pour moi c'est à peu près kif-kif on n'a pas ça dans notre poche, donc il faut comprendre quelle est la logique.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
C'est beaucoup et pas grand choses en même temps.
MICHEL SAPIN
Quand il y a une difficulté budgétaire comme aujourd'hui, lorsque la croissance est trop faible comme aujourd'hui, qu'est-ce qu'on fait ? Pour atteindre la cible, le déficit qu'on s'était fixé, on va augmenter les impôts encore alors que c'est ce qu'a fait… c'était la facilité. Nicolas SARKOZY …
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Oh la TVA sociale, vous l'auriez gardée, elle vous aurait rendu service !
MICHEL SAPIN
…alors que c'est ce que nous avons fait aussi pendant deux ans, la réponse est non. Augmenter les impôts, ce serait la facilité, donc la réponse c'est quoi ? Mais comme dans tout ménage, si vous n'avez pas des recettes en plus qu'est-ce que vous faites ? Vous diminuez vos dépenses, donc on va diminuer nos dépenses. Les 50 milliards en trois ans, 21 milliards l'année prochaine et il y en aura 7 milliards dans l'Etat, il y en aura 3,7 milliards dans les collectivités locales, le reste sera dans la Sécurité sociale. Sur la plupart de ces sommes les décisions ont été prises, les votes sont déjà intervenus, les votes sont intervenus en juin et juillet. Après il faut compléter l'ensemble de ces économies parce qu'on a perdu un certain nombre d'économies avec une inflation très faible, il faut compléter ces économies, c'est ce que nous ferons au cours de ces trois prochaines semaines. Je ne vais pas tout vous dire en cet instant, au moment où vous verrez la loi de finance et la loi de finance pour la Sécurité sociale, vous aurez une réponse très précise à tout ça.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Juste une question rapide, vous allez tailler dans la masse salariale de la fonction publique.
MICHEL SAPIN
Non les décisions ont été prises, elles sont d'ailleurs difficiles, elles sont douloureuses pour les fonctionnaires puisqu'il y a un gel du point d'indice, le gel du point d'indice, il y a le gel des salaires. Les salaires augmentent en moyenne en France de l'ordre de 2 à 2,5 % pour les fonctionnaires, aujourd'hui c'est le gel, c'est difficile, c'est dur pour les uns et pour les autres, on ne va pas en rajouter. C'est bien ce que je dis, ça ne sert à rien d'en rajouter pour pouvoir atteindre un objectif de déficit en reprenant encore du pouvoir d'achat aux uns et aux autres. Donc nous allons le faire à un rythme qui est connu, à un rythme que je réaffirme, c'est ça maintenir le cap, on n'est pas tout le temps en train de faire des zigzags.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Michel SAPIN, comment est-ce que vous faites-vous, ministre des Finances, pour vous en sortir dans un marasme pareil ? Vous y croyez encore parce que chaque fois c'est, tout s'enfonce et on repousse. Ca ne marche pas.
MICHEL SAPIN
Mais quel est le rôle d'un responsable public ou d'un responsable politique ? C'est de se laisser emporter dans les tourbillons, les tourbillons des réalités ou les tourbillons des commentaires ? Non, le rôle d'un responsable politique, lorsqu'il est là, lorsqu'il a l'honneur de servir la France, c'est de tenir la barre, c'est de tenir bon, c'est d'avancer. C'est ce que je fais avec l'expérience qui est la mienne.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Alors vous êtes l'ami de François HOLLANDE également, pas seulement ministre, il y a un drôle de climat en ce moment Michel SAPIN. Le tube de la rentrée c'est Thomas THEVENOUD, personne n'arrive à le sortir de l'Assemblée nationale malgré les injonctions hier de Manuel VALLS, qu'est-ce que vous allez faire pour le faire sortir ? Vous allez envoyer le GIGN à l'Assemblée ?
MICHEL SAPIN
La manière dont vous le décrivez montre bien quoi ? Qu'il y a à un moment donné…
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Qu'il y a une exaspération des Français !
MICHEL SAPIN
Il y a à un moment donné où la responsabilité elle est personnelle, la responsabilité c'est celle de monsieur THEVENOUD. Que monsieur THEVENOUD ait des difficultés pour payer ses impôts ou autre, ça peut arriver à un autre Français, mais qu'il accepte d'être nommé au gouvernement alors qu'il sait très bien quelle est sa situation, c'est mettre en cause, lui-même, mais c'est mettre en cause la crédibilité du gouvernement, ce serait peut-être pas trop grave, c'est mettre en cause la crédibilité de la parole politique. C'est sa responsabilité, c'est à lui de prendre ses décisions, il doit prendre cette décision, c'est peut-être le seul moyen de laver aux yeux des Français, l'affront qu'il leur a fait.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Vous savez, les emmerdes en escadrille, vous avez Kader ARIF, là on vient de l'apprendre, tiens c'est nouveau, le secrétaire d'Etat aux Anciens combattants, votre collègues du gouvernement qui fait l'objet d'une enquête préliminaire ouverte sur l'attribution de marchés, je cite, des proches en Midi-Pyrénées, aie, aie, aie, qu'est-ce que ça veut dire ? Il va rester au gouvernement ce monsieur ?
MICHEL SAPIN
Je n'ai pas les détails, je n'ai pas à les avoir, je crois que ça n'est pas ….
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Ils sortent.
MICHEL SAPIN
…monsieur Kader ARIF qui est l'objet d'une enquête, donc je pense, me dit-on que ce sont des proches de Kader ARIF, nous avons les uns et les autres des proches, sommes-nous responsables de tous nos proches ? Et pour le reste je pense que la bonne attitude c'est la justice, la justice, la justice. Le procureur fait une enquête, seuls les faits établis par l'enquête permettront de porter un jugement sur tel ou tel.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Et dans le doute, monsieur Kader ARIF reste au gouvernement, c'est la meilleure solution ? C'est une question.
MICHEL SAPIN
Je crois vous avoir dit qu'il ne me semblait pas que c'était monsieur Kader ARIF …
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
D'accord.
MICHEL SAPIN
On fait vite des amalgames, les uns ou les autres, ça peut nous arriver, on fait vite des amalgames. Il faut aller jusqu'au bout des vérités, il faut aller jusqu'au bout de l'honneur nécessaire pour les hommes politiques parce que je crois que c'est la crédibilité de la parole politique qui est en jeu, mais il faut faire aussi très attention à la présomption d'innocence.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Alors vous connaissez bien François HOLLANDE on le sait, il s'explique ce matin dans le Nouvel Obs, on l'a dit, pour répondre à Valérie TRIERWEILER le fameux livre, il l'avait déjà fait à Newport en déplacement, pourquoi recommencer ses explications, pourquoi remettre ça sur la table ?
MICHEL SAPIN
J'ai lu, j'ai lu ce qui a été dit et je pense que c'était nécessaire. C'est nécessaire par rapport aux Français mais c'est aussi nécessaire par rapport à François HOLLANDE lui-même. Il y a beaucoup de choses blessantes dans ce livre, beaucoup de choses d'ailleurs inexactes mais au fond c'est la vérité telle que l'a vécue une femme blessée. On pourrait comprendre cela, mais là où il y a des choses qui sont absolument inadmissibles, c'est lorsque l'on met en cause l'engagement de gauche, l'engagement socialiste, l'engagement en faveur des plus humbles des Français, de ceux qui sont le plus dans la difficulté et ça a blessé François HOLLANDE.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Il fallait cette mise au point c'est ça ?
MICHEL SAPIN
Qu'il cherche aujourd'hui à dire combien il a été blessé, parce qu'un homme blessé sur ce sujet-là c'est aussi un homme qui derrière dit la vérité, dit sa vérité et permet ainsi de faire en sorte que l'on balaye un livre qui aurait mieux fait de ne jamais exister.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Michel SAPIN on dirait que les diables sortent de la boite, Aquilino MORELLE qui parle, dans le Point, de purification ethnique, on a commencé par moi et maintenant c'est Arnaud, ils ont signé leur crime. Qu'est-ce qui se passe aujourd'hui ? Je crois que d'ailleurs Fabienne SINTES veut aussi compléter ma question.
FABIENNE SINTES
Alors c'est vrai que c'est leur vie, monsieur SAPIN, mais la politique people à nouveau en tête de Paris Match, FILIPPETTI – MONTEBOURG tout ça, est-ce que ça ne brouille pas tous les messages que vous essayez de faire passer ?
MICHEL SAPIN
C'est des choses un peu différentes là, chacun peut vivre sa vie, chacun peut vivre sa vie et vivre sa vie personnelle et sentimentale comme il le souhaite …
FABIENNE SINTES
Oui mais pas à la une d'un magazine people …
MICHEL SAPIN
…même les ministres hommes ou femmes…
FABIENNE SINTES
Mais peut-être pas à la une des magazines people…
MICHEL SAPIN
…on doit avoir une vie personnelle et donc je la respecte. J'aurais moins de paroles respectables ou en tout cas de respect pour la manière dont monsieur Aquilino MORELLE s'exprime. Je pense que le mieux qui pourrait lui arriver c'est de garder le silence.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Ce sera votre seul commentaire ?
MICHEL SAPIN
Oui, mais quelle est cette impudeur de ceux qui ont eu l'honneur de servir l'Etat et qui tout d'un coup s'expose comme ça, uniquement pour s'excuser d'avoir fait cirer leurs chaussures à l'Elysée ?
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Merci Michel SAPIN d'être venu ce matin assez courageusement d'ailleurs face à la multitude des sujets…
MICHEL SAPIN
Ce n'est pas du courage c'est la responsabilité politique, nous sommes là pour cela et nous sommes là aussi pour répondre à vos questions.
JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
…de vous exprimer sur France Info.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 19 septembre 2014