Déclaration de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, sur l'unité nationale manifestée à la suite des attentats et la laïcité dans le cadre de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat de 1905, à Paris le 21 janvier 2015.

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Circonstance : Cérémonie des voeux de la Fédération protestante de France, à Paris le 21 janvier 2015

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Texte intégral

Monsieur le président de la Fédération Protestante de France,
Monsieur le président de la Fondation du Protestantisme, monsieur le Ministre,
Mesdames et messieurs les responsables des églises et de la fédération,
Les événements tragiques qui ont frappé notre pays au début du mois janvier confèrent à cette cérémonie de voeux un caractère de gravité particulier.
Les auteurs de ces attentats ont voulu susciter des ferments de haine, dresser les Français les uns contre les autres, susciter notre repli. En s'attaquant à la liberté d'expression et à travers elle à la liberté de conscience, qui est l'un de nos bien les plus précieux, ils ont espéré contraindre la République à transiger avec certaines libertés fondamentales pour mieux combattre le terrorisme. Les Français ne succomberont pas à cette tentation. C'est là notre responsabilité commune. Nous combattrons les terroristes sans faiblesse, mais avec les armes de la démocratie.
Pourtant, dans le malheur qui a frappé notre pays, nous avons vécu également un moment exceptionnel d'union nationale. Ces actes d'une barbarie inédite ont ému tous nos compatriotes. Toutes les forces spirituelles et morales se sont mobilisées à l'unisson des autres composantes de la société française. Les responsables religieux ont assumé la responsabilité éminente qui est la leur en appelant sans hésiter leurs fidèles respectifs, ainsi que tous les hommes de bonne volonté, au calme, à la paix, au respect de personnes et des croyances de chacun.
Je salue également le choix qu'a fait la Conférence des Responsables de Cultes en France de vivre la minute de silence décrétée par le Président de la République le 8 janvier dernier à la Grande mosquée de Paris. Il s'agissait d'un beau symbole au moment où certains parmi les musulmans redoutaient d'être l'objet de la vindicte de leurs concitoyens d'autres confessions. Dans ce contexte tragique, la Fédération Protestante de France et ses responsables ont su, dans leurs déclarations publiques exprimer la compassion et répondre au besoin de concorde ressenti par nos compatriotes. Je retiens en particulier cette déclaration solennelle publiée dès le 7 janvier : « La République laïque et ses valeurs, notamment la liberté de conscience, la démocratie et la liberté de la presse, demeurent pour les protestants au fondement de notre vivre ensemble ».
A l'issue de la minute de silence observée le 8 janvier, la Conférence des responsables de cultes en France a lancé un appel à la fraternité. Cet appel m'a frappé par sa justesse. Il me semble en effet à moi aussi qu'il y a une urgence toute particulière à ce que la fraternité ne soit pas seulement proclamée en France, mais également vécue et incarnée. C'est précisément ce sentiment qui a animé les protestants de France depuis leur « émancipation », pour reprendre un terme daté, c'est-à-dire depuis qu'ils sont devenus des citoyens comme les autres, jouissant des mêmes droits, mais dotés d'une conscience particulièrement aigüe des devoirs qui résultent du fait d'être membres de la communauté nationale.
Les protestants français ne connaissent que trop les désastres qui naissent de l'intolérance religieuse. Près de cent années de guerre, d'une exceptionnelle cruauté, s'échelonnent du massacre de Wassy (1562) à l'édit de Fontainebleau (1685). Un siècle passe encore entre l'édit de Fontainebleau et l'édit de tolérance de 1787, au cours duquel les protestants connurent de nombreux et douloureux tourments. J'en ai mesuré véritablement la portée en me rendant à votre invitation à Mialet, le 7 septembre dernier, et en visitant l'émouvant musée du désert.
Une fois la liberté de conscience et de culte retrouvés, le protestantisme français, avec son statut de culte minoritaire dans une France très majoritairement catholique, aurait pu être tenté par une certaine forme de repli sur soi, voire de communautarisme. J'observe qu'il n'en n'a rien été. Sa vision humaniste et la conception de ses devoirs à l'égard des progrès de la société ont constitué comme sa marque de fabrique. Je pense à l'oeuvre de ces protestants qui ont assuré le développement économique et financier de notre pays, la promotion de l'instruction publique, la diffusion d'une pensée sociale éprise de solidarité et de coopération, avec l'Ecole de Nîmes du pasteur Charles Gide. Aujourd'hui, monsieur le président, ce souci se porte sur la planète et les questions environnementales. Un an avant la conférence Paris Climat 2015, vous avez tenu à publier un document sur Les changements climatiques, vous interrogeant sur l'évolution de la planète et sur les moyens de donner du sens au progrès.
Parce qu'ils ont eux-mêmes gardé la mémoire de l'exil et des persécutions, les protestants ont toujours manifesté une empathie particulière à l'égard de ceux qui sont oubliés, persécutés, mis au ban de la société. Quand le pasteur Marc Boegner, votre lointain prédécesseur de 1929 à 1961, défendait avec courage les Juifs et les Tziganes persécutés par l'occupant nazi avec le concours de Vichy, d'autres protestants les protégeaient physiquement, à l'exemple du village du Chambon-sur-Lignon. Dès août 1940, d'autres portaient secours aux internés du camp de Gurs dans les Pyrénées-Atlantiques. Ces oeuvres philanthropiques, éducatives, sociales, culturelles et civique ont joué et jouent un rôle social reconnu et utile, que je tenais à saluer ce soir. La fondation du protestantisme n'abrite ainsi pas moins de 41 organismes abrités et autant de fondations individualisées.
La fraternité s'exprime également à travers le dialogue oecuménique avec les autres chrétiens mais aussi à travers le dialogue interreligieux. Ce dialogue peut être un facteur de paix civile, un outil irremplaçable pour parvenir à la compréhension et à l'estime réciproques. Comment ne pas citer parmi ces passeurs le frère Roger Schutz, dont on fête cette année le centième anniversaire de la naissance, qui a fait de Taizé l'un de ces lieux privilégiés de rencontre et de fraternité. Il déclarait un jour: « L'amitié entre frères n'est jamais neutre. Ou bien elle fait grandir l'homme, ou bien elle le fait régresser »
Or la fraternité est l'un des plus beaux noms de la laïcité, qui, finalement, n'impose qu'une chose : le respect d'autrui, de ses choix, de ses croyances ou de son incroyance, dans un idéal partagé de citoyenneté. La laïcité, dans l'esprit d'Aristide Briand, très certainement dans l'esprit de Louis Méjan, son principal collaborateur, protestant et frère d'un pasteur éminent, a été conçue comme un instrument de la paix civile. Face à l'intolérance qui a frappé les 7 et 9 janvier dernier, elle est plus nécessaire que jamais. Cette loi de 1905, qui inaugure la séparation de l'Eglise et de l'Etat mais également la distinction entre le culte et les oeuvres d'intérêt général, est un legs précieux qu'il nous faut sauvegarder.
Des voix se font entendre pourtant pour réclamer, non sans arrière-pensées parfois, de faire évoluer la loi de 1905. Le cadre fixé en 1905, respectueux de l'organisation des différents cultes, doit être préservé. Les protestants ont adhéré sans réserve à cette architecture et aux formes d'organisation mises en place par la loi, dont l'application au cours du XXe siècle a prouvé la solidité. Des ajustements peuvent s'avérer nécessaire mais ne doivent s'envisager qu'à travers une démarche pragmatique, respectueuse d'un édifice législatif et d'équilibres qui nous sont chers.
Les représentants des protestants ont ainsi veillé à ce que l'association cultuelle régie par la loi de 1905 demeure le cadre d'organisation préférentiel pour les cultes à l'occasion du vote de la loi sur l'Economie Sociale et Solidaire (ESS). Attentif aux préoccupations dont vous m'avez fait part, le gouvernement a veillé à ce que les dispositions de cette loi traitent sur un pied d'égalité les associations ayant des activités cultuelles, qu'elles soient régies par la loi de 1901 ou par celle de 1905. J'ai toutefois pleinement conscience que cette solution ne répond pas, en elle-même, à l'ensemble des revendications exprimées par votre Fédération et notamment à votre souhait de pouvoir plus aisément bénéficier de ressources tirées d'immeubles de rapport. Il s'agit, comme vous le savez, d'un sujet sensible car il touche aux grands équilibres de la loi de 1905 et notamment au principe de spécialité des associations cultuelles. Toutefois, la volonté de ne pas remettre en cause ces délicats équilibres n'interdit pas de rechercher des solutions pratiques, répondant à droit constant à des aspirations que je comprends. C'est la raison pour laquelle, suite au vote de cette loi, j'ai, avec l'aval du Premier ministre, réuni un groupe de travail avec les représentants des différents cultes afin de réfléchir aux conditions juridiques – et financières - dans lesquelles s'exerce la liberté de culte. Je tiens à saluer la participation active des protestants à cette instance, dont les travaux montrent que des avancées sont possibles. Soyez assurés que je tiendrai le plus grand compte des propositions que le groupe doit me communiquer dans les semaines à venir.
Pour conclure, je voudrais saluer la vitalité du protestantisme français, sa capacité d'adaptation. Les nouvelles générations du protestantisme français sont à la fois plurielles et unies. Elles réunissent des courants, des sensibilités théologiques, des origines nationales diverses, je pense aux Eglises coréennes, caribéennes et africaines, au Projet Mosaïc. En remettant les insignes de la Légion d'honneur au pasteur Georges Meyer de la Mission évangélique tzigane le 14 janvier dernier, il m'a été donné de découvrir la vitalité des Eglises évangéliques, qui se développent à la fois au sein de la Fédération Protestante de France et du Conseil National des Evangéliques de France.
Je voudrais enfin vous souhaiter, en ce début d'année assombri par les événements tragiques que j'ai rappelé, une année pleine de vitalité : vitalité du protestantisme français dans le service de la société ; vitalité de la fraternité entre Français, dans l'élan de celle qui s'est manifestée le 11 janvier dernier ; vitalité de chacun de nos concitoyens, croyants et incroyants, dans la recherche du bien commun.
En cette année du cinquantième anniversaire de la mort d'Albert Schweitzer, homme gratifié de dons innombrables, pasteur, théologien, médecin, organiste, je vous propose de former ensemble le souhait qui fut le sien : « Que chacun s'efforce dans le milieu où il se trouve de témoigner à d'autres une véritable humanité. C'est de cela que dépend l'avenir du monde ».source http://www.protestants.org, le 26 janvier 2015