Interview de M. Gérard Collomb, ministre de l'intérieur, avec France Inter le 28 mars 2018, sur l'attaque terroriste de Trèbes et sur l'antisémitisme.

Texte intégral


LEA SALAME
Bonjour Gérard COLLOMB.
GÉRARD COLLOMB
Bonjour.
LEA SALAME
Merci d'avoir choisi France Inter pour votre première intervention dans un média depuis l'attaque de Trèbes. En ce jour d'union nationale, et à quelques heures de la cérémonie, aux Invalides, en quoi, Monsieur le Ministre de l'Intérieur, en quoi le lieutenant-colonel BELTRAME est à vos yeux un héros ?
GERARD COLLOMB
Lorsqu'on regarde ce qui s'est passé, quelqu'un qui, d'abord, arrive sur les lieux assez vite, et moi, je veux souligner la force de réaction des gendarmes qui, cinq, six minutes après, étaient déjà présent sur les lieux. Donc vous êtes dans un moment un petit peu de panique, une dame est prise en otage, et lui va dire : moi, je me livre prisonnier, et c'est avec moi que vous allez traiter. Il s'enferme dans un petit bureau, là où on ne le voit plus, et donc se fait un face à face entre quelqu'un qui veut tuer et puis le commandant, lieutenant-colonel, Arnaud BELTRAME. Donc c'est quand même extraordinaire de dire : je donne ma vie, je suis prêt à mourir pour sauver quelqu'un d'autre. Et donc, je pense que, voilà, c'est une des valeurs qui dans notre pays est reconnue. S'il y a eu autant de personnes qui finalement ont voulu se manifester. Moi, j'ai envoyé, à ce moment-là, j'étais sur place, un tweet, il a été relayé par 17 millions de personnes. Cela montre l'émotion qui peut exister en France, en Europe, dans l'ensemble du monde, parce que…
LEA SALAME
Devant ce geste…
GERARD COLLOMB
C'est allé jusque-là devant ce geste.
LEA SALAME
Il y a eu aussi – et il ne faut pas les oublier – les trois autres victimes, les obsèques auront lieu jeudi matin. Vous y serez ?
GÉRARD COLLOMB
Oui, je serai aux obsèques, parce que nous voulons honorer l'ensemble de celles et ceux qui sont morts dans cet attentat.
LEA SALAME
Alors, l'enquête, Monsieur le Ministre de l'Intérieur, vous avez déclaré, quelques heures après l'attaque, que Radouane LAKDIM avait agi seul, que c'était un acte solitaire, sauf que voilà, sa compagne a été mise en examen cette nuit pour association de malfaiteurs terroristes en vue de préparer des crimes. Est-ce à dire que vous ne retenez plus la thèse de l'acte solitaire ?
GÉRARD COLLOMB
Si vous voulez, quand on parle de solitaire, on veut parler de personnes qui se radicalisent dans un milieu très fermé, c'est-à-dire qui n'ont pas le contact avec le Front irako-syrien, qui ne sont pas des exécutants de décisions qui ont été prises dans ces lieux-là, non, tous seuls, et ils se radicalisent, ils se radicalisent entre copains, en regardant des sites Internet, et tout d'un coup, sans qu'on puisse le prévenir, ils passent à l'acte.
LEA SALAME
Oui, mais, manifestement, il n'a pas agi seul.
GERARD COLLOMB
Il était avec sa petite copine. Et donc ils étaient tous les deux, ils échangeaient entre les deux. Voilà, est-ce qu'on peut dire que ça, c'est une bande organisée ? C'est beaucoup dire.
LEA SALAME
Est-ce que vous pouvez nous confirmer ce matin que Radouane LAKDIM avait reçu, quelques jours avant l'attaque, une convocation par courrier de la DGSI, pour un entretien administratif, et en quoi cette convocation a-t-elle pu précipiter son geste ?
GERARD COLLOMB
Oui, c'est vrai qu'il avait reçu une convocation, mais la convocation, c'était plutôt pour lui dire qu'on allait finalement laisser son dossier, parce qu'il y avait eu un examen qui avait été fait par le GED, le Groupe d'Evaluation départemental, et toutes les écoutes qui avaient été réalisées, en même temps, les sources humaines qui étaient près de lui montraient que, finalement, personne ne pensait qu'il y allait avoir une attaque précoce, et donc tout le monde pensait que finalement, les choses devaient être laissées en état.
LEA SALAME
Donc, vous êtes en train de nous dire ce matin que Radouane LAKDIM allait être rétrogradé, c'est ça ?
GERARD COLLOMB
Qu'il allait être mis en veille, comme on en met beaucoup en veille, vous savez…
LEA SALAME
Il serait resté fiché S…
GÉRARD COLLOMB
Absolument…
LEA SALAME
Mais moins dangereux, considéré comme moins dangereux ?
GERARD COLLOMB
Si vous voulez, nous avons donc, dans les fichés S, comme vous le savez, fiché FSPRT, parce que « S », c'était une catégorie différente, c'est lorsque vous passez en voyage et que tout d'un coup, vous cliquez, et que donc, quelqu'un vous prend en charge pour telle ou telle opération. Non, les fichés qui sont les vrais fichés, c'est FSPRT, et donc le fiché FSPRT, oui, il peut être, soit, actif, soit en veille, soit, totalement définitivement arrêté…
LEA SALAME
Donc il allait être rétrogradé.
GERARD COLLOMB
Donc il allait être mis en veille, oui.
LEA SALAME
Du coup, et sans esprit de polémique – c'est important de le dire ce matin, mais – est-ce que vous reconnaissez tout de même, Gérard COLLOMB, qu'il y ait pu avoir un dysfonctionnement dans l'évaluation et le suivi de cet homme-là, fiché S, je le disais, depuis 2014, suivi, 2016, 2017, jusqu'au mois de mars de cette année 2018. Et comment il a pu passer à l'acte alors que vous pensiez le rétrograder, en considérant qu'il était moins dangereux ?
GERARD COLLOMB
Mais si vous voulez, c'est…
LEA SALAME
Vous comprenez que ça peut nous rendre… c'est étonnant !
GERARD COLLOMB
Si vous voulez, c'est ce qui est difficile dans ce genre d'affaire, par exemple, lorsque vous regardez sa journée, le matin, il part de chez lui à 08h30, il va amener sa petite soeur à l'école, qui est au CE2. Donc vous voyez, vous emmenez votre petite soeur à l'école, et une heure après, vous tuez deux personnes. Il y a quand même une schizophrénie qui est tout à fait improbable. Et donc vous ne pensez pas, quand quelqu'un part à l'école, qu'il va…
LEA SALAME
Tuer deux heures après…
GERARD COLLOMB
Quelques après tuer de manière un peu massive.
LEA SALAME
Donc pas de dysfonctionnement ?
GERARD COLLOMB
Non, pas de dysfonctionnement.
LEA SALAME
Pouvez-vous nous dire en un mot les derniers chiffres, combien y a-t-il aujourd'hui de fichés S radicalisés ?
GERARD COLLOMB
Radicalisés, un peu plus de 10.000, 11.000, près de 11.000.
LEA SALAME
L'opposition n'a pas manqué de mots pour fustiger – je cite – la naïveté coupable, l'aveuglement, l'irresponsabilité du président de la République. Marine LE PEN a même demandé votre démission, Gérard COLLOMB. Laurent WAUQUIEZ vous demande rétablir l'état d'urgence et d'interner les fichés S les plus dangereux, vous lui répondez quoi ?
GERARD COLLOMB
Alors, si vous voulez, ce qui est intéressant, c'est que quand on regarde sur l'état d'urgence, on s'aperçoit que pendant l'état d'urgence, nous avons connu cinq attaques, qu'il y a eu Magnanville, qu'il y a eu Nice, qu'il y a eu Saint-Etienne-du-Rouvrais, qu'il y a eu Xavier JUGELE, sur les Champs-Elysées, qu'il y a eu Marseille Saint-Charles. Ça veut dire que ce n'est pas l'état d'urgence qui supprime tout attentat. Vous savez que lorsque nous avons supprimé l'Etat d'urgence, nous avons remis en place, parallèlement, la loi SEAL, qui reprend une des grandes directions, et qui nous permet aujourd'hui de prendre les mesures qui sont nécessaires.
LEA SALAME
Hier, Christophe CASTANER disait que ces déclarations de Laurent WAUQUIEZ étaient indignes et bêtes. Vous reprenez ces termes ?
GERARD COLLOMB
Eh bien, je dirais que, hier, j'ai rencontré la famille du militaire, et quand je voyais la sérénité de la famille qui disait : nous, nous ne sommes pas dans a revanche, et nous voulons que la France continue à être fraternelle, et que je voyais les déclarations de Laurent WAUQUIEZ, je me disais quand même qu'il y avait deux familles différentes de façon de penser différente.
LEA SALAME
Autre actualité très forte ce matin, Gérard COLLOMB, les suites de l'assassinat de Mireille KNOLL, 85 ans, tuée de onze coups de couteau, son corps brûlé. Les juifs ne sont plus en sécurité en France, a dit hier à votre place, Malek BOUTIH, il a raison ?
GERARD COLLOMB
Il a raison, sans doute, lorsque je regarde le nombre de faits commis depuis le début de l'année, c'est 33 faits qui ont été commis, oui. On voit, au cours des différentes années monter un antisémitisme fort. Vous voyez, dans ma génération, on pensait que c'était quelque chose de terminé, qu'après la Shoah, qui avait marqué un choc pour tout le monde, jamais plus il n'y aurait ce type d'attaque systématique. Et puis, on voit aujourd'hui que cela reprend de manière extrêmement forte.
LEA SALAME
Vous avez déclaré hier dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale, que l'un des deux auteurs présumés du crime avait dit à l'autre : c'est une juive, elle doit avoir de l'argent. Vraiment, il a dit cette phrase-là, c'est une phrase qui est inscrite dans le dossier ?
GERARD COLLOMB
Oui, il a dit cette phrase-là, ils sont allés donc attaquer parce que, ils pensaient que cette dame, qui ne pouvait plus se déplacer, donc qui était une proie facile, avait effectivement de l‘argent, qu'on pouvait prendre facilement.
LEA SALAME
Quel est le profil de ce Yassine, de 28 ans, est-ce qu'il était radicalisé ?
GERARD COLLOMB
Non, non, alors pas du tout, lui, c'était le profil petit voyou de quartier, qui allait faire des rapines. Je rappelle qu'il devait avoir au TAG – le chiffre va sans doute être faux, mais – 22, 24 TAG, donc inscription au fichier. Donc on voit bien qu'il avait commis toute une série de larcins avant de tuer cette personne.
LEA SALAME
Et dans ce cas-là, est-ce que vous voyez un dysfonctionnement vu qu'il était connu des services de police ?
GERARD COLLOMB
Eh bien, le président de la République a dit encore, je crois, ces jours-ci, qu'il fallait que les peines soient effectuées, je pense que quand vous avez 24 faits inscrits au TAG, à un moment donné, il faut que la justice soit radicale, parce que, autrement, il n'y a plus de sens de la peine, et donc il faut retrouver ce sens de la peine.
LEA SALAME
Vous irez à la marche blanche ce soir ?
GÉRARD COLLOMB
Oui.
LÉA SALAME
Est-ce normal que le président du CRIF déclare que le Front national, mais aussi Jean-Luc MELENCHON et les Insoumis ne sont pas les bienvenus à cette marche blanche ?
GERARD COLLOMB
Alors, ce qu'il faut voir, c'est l'évolution qu'il y a eu depuis quelques années, je dirais même quelques mois, un certain nombre de personnes qui font partie du groupe de MELENCHON ont pris des positions très abruptes, avec la République Indigènes, des gens qui, finalement, sont pour la séparation des races, c'était quand même des positions très difficiles, moi, je crois que Jean-Luc MELENCHON…
LEA SALAME
Est-ce pour autant qu'il faut exclure Jean-Luc MELENCHON de la marche blanche ?
GERARD COLLOMB
Moi, je pense que Jean-Luc MELENCHON, au-delà de ses idées, est quelqu'un qui appartient à la famille Républicaine. Donc je pense que, il a montré hier, dans l'Assemblée nationale, qu'il souhaitait faire partie de la communauté de l'union nationale, je pense que c'est bien qu'il ait pris ces positions.
LEA SALAME
Donc vous ne comprenez pas ce que dit le président du CRIF ?
GERARD COLLOMB
Donc, vous savez, c'est le problème de la rédemption, quand on a beaucoup péché, il faut essayer de pouvoir aller vers mieux.
LEA SALAME
Bon, on ne comprendra pas, mais on va passer. Stéphane GATIGNON, l'emblématique maire de Sevra, soutien d'Emmanuel MACRON, a démissionné hier fatigué, dit-il, du mépris de l'Etat pour ses banlieues. Qu'est-ce que vous lui dites ce matin, en deux mots?
GERARD COLLOMB
Alors, si vous voulez, je ne connais pas le cas précis, mais en tout cas, je pense que le véritable enjeu pour notre pays, ce sont ses quartiers, on a beaucoup focalisé dans les mois qui viennent sur le rural et l'urbain, non, le vrai problème, c'est les quartiers où finalement, un certain nombre de jeunes désespèrent.
LEA SALAME
Vous allez recevoir bientôt le rapport BORLOO dans quinze jours sur ces quartiers notamment. Merci Gérard COLLOMB d'avoir répondu à nos questions. Belle journée à vous.
GÉRARD COLLOMB
Merci.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 30 mars 2018