Interview de M. François de Rugy, ministre de la transition écologique et solidaire, avec Europe 1 le 16 octobre 2018, sur les inondations dans l'Aude.

Texte intégral


AUDREY CRESPO-MARA
Bonjour François de RUGY.
FRANÇOIS DE RUGY
Bonjour.
AUDREY CRESPO-MARA
Vous étiez hier dans l'Aude avec le Premier ministre, vous êtes rentré cette nuit. Face à cette désolation, vous êtes-vous demandé si l'Etat n'avait pas failli à sa mission de protéger les Français ?
FRANÇOIS DE RUGY
D'abord, d'abord quand il y a autant de victimes, 11 victimes recensées, 11 morts, et peut-être un peu plus malheureusement, je crois que notre premier devoir, c'est d'abord d'être aux côtés des habitants qui ont subi ce choc, c'est un double choc, d'abord parce que, il y a ces morts, mais aussi parce que quand vous avez votre maison qui est dévastée ou qui est tout simplement inondée, que vous voyez votre voiture emportée, que vous voyez un pont qui est au milieu de votre village, comme à Villegailhenc, être coupé, ce que nous avons vu hier avec le Premier ministre, et c'est important de se rendre sur place à la fois pour être aux côtés des habitants, pour exprimer notre compassion, notre solidarité et la mobilisation…
AUDREY CRESPO-MARA
Est-ce qu'Emmanuel MACRON se rendra sur place aujourd'hui, vous le confirmez ?
FRANÇOIS DE RUGY
Je pense, il en a l'intention, parce que lui aussi, le président de la République, du sommet de l'Etat jusqu'à tous les services publics sur le terrain sont mobilisés aux côtés des habitants, et puis, c'est important de se rendre compte par soi-même, parce qu'on ne voit vraiment, j'ai envie de dire, on ne le croit que si on le voit, je crois que beaucoup de Français, c'est normal, ne peuvent pas imaginer ce que ça représente en violence et physique et aussi psychologique.
AUDREY CRESPO-MARA
Emmanuel MACRON sans doute aujourd'hui, dites-vous, après le Premier ministre et vous, les représentants de l'Etat viennent présenter aussi leurs condoléances, est-ce qu'ils doivent aussi présenter leurs excuses ?
FRANÇOIS DE RUGY
Ce qui est sûr, c'est que, il faut toujours tirer les leçons d'un événement comme celui-là, de même que nous avons tiré les leçons de la grande crue de 1999, que beaucoup de choses ont été faites depuis, heureusement, le maire d'ailleurs de Villegailhenc me l'a dit hier, dans les rues de son village…
AUDREY CRESPO-MARA
Justement, les habitants, on les a entendus sur Europe 1 depuis hier, cette tragédie évidemment réveille un douloureux souvenir, les inondations de 1999, 26 personnes étaient mortes. Vingt ans plus tard, des mesures ont-elles été prises ? D'après la préfecture de l'Aude, 39 % des habitants vivent en zones potentiellement inondables.
FRANÇOIS DE RUGY
C'est bien pour cela que des mesures sont prises, des mesures sont prises pour la protection, vous savez que ce sont des digues que l'on construit, et ce sont plusieurs dizaines de millions d'euros qui ont été dépensées à parité d'ailleurs par les collectivités locales et l'Etat, donc ce sont des investissements qui sont réalisés pour protéger les populations…
AUDREY CRESPO-MARA
Ça ne suffit pas manifestement…
FRANÇOIS DE RUGY
Mais ça ne suffit pas toujours, et parce que d'ailleurs les efforts doivent être poursuivis.
AUDREY CRESPO-MARA
Je vous donne un exemple très précis, François de RUGY…
FRANÇOIS DE RUGY
Vous savez qu'à certains endroits, mais vous savez qu'à certains endroits, on va jusqu'à envisager de déplacer des gens, c'est-à-dire que leurs maisons vont être évacuées et elles vont être ensuite démolies pour qu'ils ne soient plus en zone de danger.
AUDREY CRESPO-MARA
Un exemple, l'hôpital de Carcassonne, construit en 2014 en zone inondable, est inondé, comment est-ce possible ?
FRANÇOIS DE RUGY
Eh bien, quand je vous disais qu'on allait tirer les leçons, c'est mon ministère, le ministère de la Transition écologique et solidaire, avec la direction générale de la prévention des risques, qui va faire un bilan complet, nous allons tout analyser, voir ce qui a été fait, car encore une fois, des choses ont été faites heureusement depuis 19 ans, et si cela n'avait pas été fait, bien sûr que les dégâts auraient été bien pires, mais aussi, tout ce qui reste à faire ou des mesures qu'on avait pas envisagées, ou des choses qui ont été mal faites, et s'il y a des choses qui ont été mal faites, évidemment, que ce soit par l'Etat ou par d'autres, eh bien, nous le reconnaîtrons, il faut la transparence la plus totale bien sûr sur tout ce qui touche aux risque inondation dans cette région comme dans d'autres.
AUDREY CRESPO-MARA
Justement, François de RUGY, est-ce que les services de l'Etat ont suffisamment anticipé ce qui s'est passé ? Météo France a lancé son alerte rouge à 06h du matin, les signaux d'alerte intervenus vers 03h du matin, est-ce que ce n'était pas déjà trop tard ?
FRANÇOIS DE RUGY
Vous savez que la prévision météorologique, ce n'est pas une science exacte, nous avons beaucoup progressé ces dernières années, nous avons prévu d'ailleurs d'investir dans un super calculateur à Météo France qui sera en service en 2020, il sera cinq fois plus puissant pour affiner encore les prévisions, là, en effet…
AUDREY CRESPO-MARA
Mais 03h du matin…
FRANÇOIS DE RUGY
Il y a eu la conjonction de plusieurs phénomènes, qui n'avaient pas été prévisibles, vous savez, le maire de Trèbes l'a dit aux habitants, devant nous, il a dit, c'était à la fois imprévisible, et insurmontable, comme un tsunami, jamais nous n'aurions imaginé cela dans notre commune, et pourtant, c'est un habitant de Trèbes depuis très longtemps, le maire, monsieur MENASSI.
AUDREY CRESPO-MARA
Cette crue, elle a eu lieu en pleine nuit, il a été donc difficile de prévenir les habitants…
FRANÇOIS DE RUGY
Oui, c'était un facteur de risque aggravant.
AUDREY CRESPO-MARA
Justement, quand c'est en pleine nuit, il n'y a rien à faire, est-ce qu'il n'aurait pas fallu évacuer les habitants en pleine nuit, lancer des sirènes ?
FRANÇOIS DE RUGY
Ecoutez…
AUDREY CRESPO-MARA
Est-ce que vous avez des regrets ?
FRANÇOIS DE RUGY
On a toujours, bien sûr, le regret de se dire que si quelque chose de plus avait pu être fait, que cela avait pu évidemment éviter des drames, il faut tout faire, et c'est notre travail d'ailleurs, d'analyser pour que les drames ne se reproduisent pas. Mais il faut aussi reconnaître que dans cette région, tous les habitants de cette région, de l'Aude, mais c'est la même chose dans le Var, dans d'autres départements du Sud de la France, sont soumis à ces phénomènes météorologiques de fortes pluies, avec des crues.
AUDREY CRESPO-MARA
Et si c'est en pleine nuit, on ne peut rien ?
FRANÇOIS DE RUGY
Bien sûr que si, et à l'avenir si les plans de prévention, les plans communaux de sauvegarde, comme on dit, dans ces communes, demandent à évacuer les personnes avant, on le fera. Vous savez, là, d'ailleurs, on a évacué des centaines de personnes d'un village, pour l'instant ce village n'est pas touché, mais simplement parce qu'on craint qu'une digue puisse éventuellement céder, donc à titre préventif ces centaines de personnes sont évacuées.
AUDREY CRESPO-MARA
François de RUGY, les sols étaient gorgés d'eau, ce qui explique la rapidité de l'inondation, est-ce qu'au-delà de la violence du phénomène il n'y a pas un problème d'aménagement des sols ?
FRANÇOIS DE RUGY
Il y a plusieurs problèmes et il faut tout regarder. D'abord, en 1891, il y a eu une très grave crue, c'est dans la mémoire collective, évidemment plus personne qui vivait à l'époque n'est là pour témoigner, mais… et il n'y avait ni dérèglement climatique, ni autant de routes, ni autant d'habitations, ni autant de constructions, et il y a eu une très forte crue. Mais, mais…
AUDREY CRESPO-MARA
Mais en 2018 il y a des sols quasiment à nu un peu partout, du fait de l'agriculture intensive, de la disparition des arbres, des talus en bord de champs, du coup ça n'arrive plus à absorber, à retenir l'eau, est-ce qu'il n'y a pas… est-ce que vous avez les moyens d'empêcher que ça se reproduise ?
FRANÇOIS DE RUGY
Analysons, analysons… on a les moyens d'analyser la situation et de prendre des mesures, et vous savez que depuis de nombreuses années on replante justement des haies, on refait toutes ces choses qui permettent un écoulement plus naturel des eaux, mais nous devons anticiper de nous adapter aux conséquences du dérèglement climatique, et les conséquences du dérèglement climatique c'est sans doute l'amplification de phénomènes qui existent déjà. Les fortes pluies, on appelle ça d'ailleurs les pluies cévenoles, parce qu'on est au pied des Cévennes, c'est quelque chose qui est très connu dans la région, mais sans doute que ce sera plus souvent, et plus grave. Donc, nous avons un plan national d'adaptation au dérèglement climatique, qui va comporter des mesures comme celles que vous dites, qui sont souvent des mesures contraignantes vous savez. Les maires m'ont dit sur place, le maire de Villegailhenc m'a dit « moi il y a des habitants ils viennent me voir parce qu'ils ne sont pas contents que leur terrain ne soit pas constructible », c'est ça aussi la vie d'un maire, c'est de dire « non », et l'administration de l'Etat on lui reproche trop souvent de dire « non », mais c'est pour la protection des populations
AUDREY CRESPO-MARA
François de RUGY, est-ce que pour le ministre de la Transition écologique que vous êtes, de tels phénomènes ne sont pas le rappel que l'action que vous menez, et qu'ont menée vos prédécesseurs avant vous, est loin d'être suffisante ?
FRANÇOIS DE RUGY
Ah mais évidemment, je suis le premier convaincu que pour lutter contre le dérèglement climatique, et ses effets, il faut amplifier, il faut aller plus vite et plus fort, et je suis heureux si demain, à quelque chose malheur est bon, si un drame peut servir à la prise de conscience qu'il faut agir plus vite, plus fort, et de façon plus déterminée encore que nous le faisons. Vous savez, on en aurait parlé il y a 3 jours, peut-être que vous auriez dit « ah mais les mesures sur les émissions de CO2 ce n'est pas un peu contraignant, ça ne va pas un peu vite, pour l'industrie automobile, pour l'agriculture, pour d'autres domaines ? » Eh bien, il faut que nous soyons tous mobilisés. Quand je disais compassion, solidarité, mobilisation, la mobilisation c'est dans l'urgence, et dans la durée.
AUDREY CRESPO-MARA
François de RUGY, le remaniement du gouvernement est annoncé dans la matinée, Europe 1 annonce Christophe CASTANER à l'Intérieur, vous confirmez ces deux informations ?
FRANÇOIS DE RUGY
Non, c'est le président de la République qui nomme les ministres sur proposition du Premier ministre, et je ne suis ni président de la République, ni Premier ministre.
AUDREY CRESPO-MARA
Et vous n'avez pas d'information ?
FRANÇOIS DE RUGY
Pas d'information supplémentaire.
AUDREY CRESPO-MARA
Merci François de RUGY.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 18 octobre 2018