Interviews de Mme Dominique Voynet, porte-parole des Verts, à RTL le 20 août, France 3 le 13 novembre et O'FM le 25 novembre 1993, sur le tunnel du Somport, la stratégie des Verts et la place de la minorité de M. Waechter au sein du mouvement.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Circonstance : Assemblée générale des Verts à Lille du 12 au 14 novembre 1993. CNIR des Verts les 27 et 28 novembre 1993 à Paris

Média : France 2 - France 3 - O'FM - RTL

Texte intégral

P. Caloni : E. Petetin va sans doute être gracié. Vous appréciez ce geste d'apaisement ?

D. Voynet : Aujourd'hui E. Petetin est toujours en prison depuis trois mois pour des actes au caractère très symbolique et qui ne sont pas des actes de délinquance ordinaire mais des actes qui ont pour intérêt d'attirer l'attention de l'opinion publique sur le problème.

P. Caloni : Il a quand même été condamné pour dégradation de biens, rébellion avec violence, outrage à agent ?

D. Voynet : E. Petetin s'est opposé à son arrestation après avoir découpé du grillage sur un chantier qui était illégal. Ce n'est pas tout à fait de la violence ordinaire. Beaucoup d'actes délictueux ne sont pas poursuivis avec la même détermination.

P. Caloni : Vous allez parler de l'acharnement des juges vous aussi ?

D. Voynet : Non, mais d'un contexte qui fait que la délinquance écologiste n'est pas tolérée de la même façon par exemple que des syndicalistes qui veulent attirer l'attention sur la suppression d'emplois dans les entreprises.

P. Caloni : Est-ce qu'il est très important pour vous qu'E. Petetin soit présent à la manifestation que vous organisez demain sur place ?

D. Voynet : E. Petetin a valeur de symbole. Au-delà de son cas personnel, nous serons très nombreux à continuer la lutte pour protéger cette vallée. Il y a un projet de route dont nous pensons tous que, si elle est de deux voies aujourd'hui, elle pourrait demain très rapidement se transformer en deux fois deux voies ou en autoroute, et ce malgré les promesses de M. Barnier. Parce que M. Barnier ne restera pas ministre jusqu'à l'an 2000, et nous savons très bien ce que valent les promesses d'un ministre quand la situation politique évolue, et quand les conditions de trafic et de transport évoluent aussi.

P. Caloni : Vous êtes dans la Vallée d'Aspe. Est-ce que ce projet est un thème de mobilisation exemplaire comme vous n'en aviez pas connus depuis des années ?

D. Voynet : C'est un dossier assez exemplaire parce que nous avons eu l'occasion de démontrer qu'il n'était pas très solide et qu'il s'appuyait sur un mépris des dispositions légales qui concernent la protection de l'environnement, les études d'impact et les modalités de l'enquête publique. Nous avons eu une petite victoire il y a quelques mois puisque le tribunal administratif de Pau avait cassé la déclaration d'utilité publique. En ce sens, le dossier du Somport a été considéré par beaucoup d'écologistes qui ont montré comment les dossiers pouvaient être menés à marche forcée quand le gouvernement, quand les décideurs, quand les élus locaux soutenaient un projet sans évaluation suffisante.

P. Caloni : Il y a quand même des arguments économiques : désenclaver la Vallée, etc. Tout ça, vous balayez ?

D. Voynet : Pas du tout ! Personne ici ne nie l'utilité de l'aménagement de la route pour permettre une meilleure déserte pour les riverains. Il y a deux logiques différentes qui s'affrontent. Une première logique voudrait transformer la Vallée d'Aspe en boyau de transit entre la France et l'Espagne en sachant très bien que la conséquence, c'est la désertification, et il y a ceux qui voudraient aménager la voix pour permettre le développement des activités économiques et touristiques. Personne n'envisage de stériliser cette vallée en la coupant du reste du monde.

P. Caloni : Faites-vous du tunnel un test du gouvernement vis-à-vis de l'écologie ?

D. Voynet : Pas tout à fait. Je suis convaincue que M. Barnier est sincère quand il nous promet un aménagement acceptable sur un plan environnemental. Il est décidé à faire le nécessaire pour que cette route s'intègre le mieux possible dans le paysage. Seulement, il n'est pas maître des conditions de développement du transport routier dans la mesure où personne n'envisage de s'attaquer aux causes des infrastructures, le fait qu'on ne s'attaque à la politique du transport routier. Il faut qu'on développe de façon complémentaire le fer et le routage. Tout le monde le dit. Mais dans les faits, dans les engagements financiers de l'État, ça ne suit pas. On continue à mettre aujourd'hui beaucoup plus d'argent sur la route que sur le développement de formes modernes de marchandises.

P. Caloni : C'est un bon thème de remobilisation pour les Verts ?

D. Voynet : Le gouvernement n'a pas choisi les bonnes façons de relancer la machine économique. Relancer par le bâtiment et le transport, ce n'est certainement pas la bonne façon. IL y a beaucoup d'autres secteurs où des besoins très importants ont été identifiés : le logement social, l'assainissement, le traitement des déchets. Créer des emplois par ce biais, cela aurait été plus pertinent que de fuir en avant dans la route, ce qui stérilise déjà une bonne part des investissements des collectivités locales.

P. Caloni : Votre avis sur le plan quinquennal sur l'emploi ?

D. Voynet : Ce plan ne donne aucun élément fondamentalement nouveau. IL est dérisoire par rapport à l'ampleur du problème du chômage. Il est vrai qu'on a l'impression que c'est un catalogue de mesures qui ont toutes été déjà plus ou moins avancées. On ne s'attaque pas vraiment aux causes. Les causes, ce sont les gains de productivité massifs qui créent du chômage. Proposer, comme cela a déjà été fait par le gouvernement, de ne pas augmenter les cotisations sociales, de les transférer sur le budget de l'État, accentuer la flexibilité du travail : autant de mesures qui ne permettront pas de créer d'emplois et qui constitueront des cadeaux aux employeurs sans aucune contrepartie de leur part. Il n'y a pas d'autre solution que de diminuer de façon importante, massive et généralisée le temps de travail. Il faut arrêter de proposer des solutions à la petite semaine. On voit des mouvements se dessiner qui contestent la diminution du temps de travail, processus engagé il y a quelques années. Elles se font de façon fragmentaire et sectorielle. Elles s'accompagnent d'importantes diminutions de revenus pour des personnes de plus en plus inquiètes alors que la crise s'installe durablement. La seule façon de procéder, aujourd'hui, à une diminution du temps de travail, c'est de le faire de façon généralisée et équitable.

P. Caloni : Si le gouvernement vous proposait une mission, l'accepteriez-vous, comme B. Lalonde ?

D. Voynet : Pas du tout ! Une mission, cela s'accepte dans le cadre d'un contrat, d'un dialogue et d'un engagement de la part de partenaires qui savent dans quelle direction ils souhaitent aller sur un problème précis. Ce n'est pas le cas aujourd'hui. Que B. Lalonde ait envie de négocier sa petite popularité auprès du gouvernement, c'est son affaire ! Les Verts n'ont pas du tout cette démarche. Les Verts ont envie de faire des propositions que ce soit dans le domaine des transports et de l'emploi. Nous sommes prêts à rencontrer les ministres concernés et à débattre et dialoguer avec eux.

 

Samedi 13 novembre 1993
TF1

M. Barnier, le ministre de l'Environnement, a souhaité que "les tensions, les querelles et les arrière-pensées politiques ne compromettent pas la possibilité d'un dialogue constructif entre les mouvements écologistes, les associations et le gouvernement".

 

Samedi 13 novembre 1993
France 2

B. Masure : Vous êtes quatre porte-paroles. Êtes-vous tous égaux ?

D. Voynet : Vous avez signalé la difficulté de faire fonctionner une majorité hétéroclite. Ce n'est pas tout à fait de cela qu'il s'agit. C'est une majorité pluraliste qui a accédé aujourd'hui à la direction des Verts, et qui le sera lors de notre prochain conseil national. Cette majorité pluraliste rassemble des gens qui ne sont pas d'accord seulement sur la nécessité de se partager les miettes d'un gâteau de plus en plus restreint. Ce sont avant tout des gens qui sont d'accord sur des idées et qui étaient absolument convaincus de l'urgence de sortir de l'espèce d'ornière dans laquelle nous étions plongés depuis les législatives. Nous ne souhaitons plus que l'autonomie des écologistes soit un prétexte pour nous fermer aux autres, à la réalité concrète des hommes et des femmes qui luttent sur le terrain, à ceux qui luttent pour leur droit au logement, pour leurs droits sociaux, pour le droit au travail. Nous souhaitons que les écologistes prennent leurs responsabilités dans la construction d'une alternative politique et nous ne le ferons pas seuls.

B. Masure : Allez-vous mener des actions communes avec certains syndicats, certains partis politiques de gauche ?

D. Voynet : Nous allons mener des actions communes, réfléchir, confronter nos propositions avec l'ensemble des hommes et des femmes qui partagent nos valeurs. En gros, la construction d'un grand mouvement écologiste reste à l'ordre du jour. Il est en revanche tout à fait improbable que les Verts se prêtent à ce qui semble être aujourd'hui l'intérêt de certains éléphants de partis politiques qui occupaient hier des responsabilités gouvernementales. Nous ne sommes pas rythmés par les impératifs des assises de la transformation sociale. Nous ne sommes pas rythmés par les temps électoraux, si ce n'est par les échéances locales et notamment les municipales de 95.

B. Masure : Vos rapports avec Génération Écologie ?

D. Voynet : Avec B. Lalonde, ils sont relativement distendus, puisque B. Lalonde a choisi de rejoindre la galaxie balladurienne et d'abandonner de construire un pôle écologiste. Avec les militants dans Génération Écologie qui se posent des questions et qui ont l'ambition de construire avec nous un grand mouvement fort, nous espérons pouvoir participer à une liste écologiste commune, unique, aux élections européennes. C'est le sens du travail que nous menons avec eux depuis des mois.

B. Masure : Qui sera tête de liste aux européennes ?

D. Voynet : Nous avons évoqué plusieurs noms, parmi lesquels et parmi les sortants Y. Cochet. Sa grande expérience européenne lui permettra certainement de défendre notre projet d'une Europe sociale, d'une Europe écologique, d'une Europe tournée vers les pays du Sud. Cela dit, rien n'est fait. Le débat est complètement ouvert et nous devrons, pour faire notre choix, tenir compte des souhaits de nos partenaires d'aujourd'hui dans cette nouvelle majorité : les amis d'A. Buchmann, mais aussi les amis d'un pôle plus attaché à la tradition du mouvement écologiste et qui nous ont servis de témoins dans la construction de cette nouvelle majorité.

B. Masure : Toujours candidate à la présidentielle en 95 ?

D. Voynet : Je suis candidate pour animer le mouvement écologiste, pour le renforcer avec d'autres, dans le respect scrupuleux de mes partenaires. Je ne trouve pas très créatif de penser d'ores et déjà à la présidentielle, en passant par-dessus les cantonales, les européennes, et le rendez-vous qui nous paraît vraiment essentiel : les municipales.

 

Samedi 13 novembre 1993
France 3

E. Cachart : Les Verts ont donc choisi leur camp : c'est à gauche toute ?

D. Voynet : Pas du tout. Les Verts ont choisi de donner une définition ouverte, beaucoup plus opérationnelle de leur autonomie. Ils ont choisi de s'ancrer très résolument dans l'opposition au gouvernement Balladur. Ils n'ont absolument pas choisi de se plier aux impératifs des éléphants de tel ou tel parti à gauche.

E. Cachart : Où se situe exactement la rupture avec le ni-droite ni-gauche d'A. Waechter ?

D. Voynet : Nous souhaitions, de façon très forte, que l'échec relatif des élections législatives qui nous avait plongés dans une ornière dont nous avions du mal à sortir ne conduise pas le mouvement vers une espèce de repli sectaire, frileux qui nous condamnerait à l'impuissance et à l'isolement. Nous avons donné un signal fort : nous sommes résolument dans l'opposition au gouvernement Balladur. Nous sommes résolument aux côtés de ceux qui œuvrent sur le terrain au plus près des déshérités, au plus près de ceux qui n'ont pas de logement, pas de travail, etc. Le mouvement écologiste s'ouvre au monde et a l'intention de prendre ses responsabilités.

E. Cachart : Vous vous dites proches de ceux qui luttent en faveur des déshérités. Sur l'échiquier politique, qui sont-ils ?

D. Voynet : Pour l'essentiel, il s'agit d'hommes et de femmes qui partagent beaucoup de nos valeurs, avec lesquels nous travaillons au quotidien, mais qui ne se reconnaissent pas aujourd'hui dans les appareils politiques. Les impératifs de la recomposition politique vus par les appareils qui ont occupé des responsabilités gouvernementales au cours des dernières années, n'ont pas beaucoup de réalité. Nous souhaitons privilégier le travail de terrain, privilégier aussi le prochain grand rendez-vous des écologistes : les municipales de 95 qui seront un terrain tout à fait exemplaire pour nous, pour prouver notre capacité à faire et ù prendre des responsabilités.

E. Cachart : Serez-vous donc absents des élections européennes l'année prochaine ?

D. Voynet : Pas du tout. Nous sommes en train d'en discuter actuellement. Nous travaillons sur un contenu. Nous avons invité le président du groupe des Verts au parlement européen à nous faire part de son expérience, et nous allons désigner les premiers candidats de la liste unie des Écologistes aux élections européennes. Je ne mets pas forcément dans cette liste la personne de B. Lalonde qui a choisi un autre itinéraire et d'autres priorités. Nous sommes partis pour une liste ouverte à la mouvance écologiste, aux Verts bien sûr, aux membres de Génération Écologie qui choisiront de nous rejoindre et à beaucoup d'autres.

E. Cachart : Sans B. Lalonde ?

D. Voynet : B. Lalonde a choisi un autre chemin qui va l'ancrer très certainement dans la majorité de Balladur. Ce n'est pas notre choix.

E. Cachart : Les autres, on a bien compris que ce n'est ni M. Rocard ni le PS. Ce sont les communistes refondateurs, par exemple ?

D. Voynet : Pas forcément des appareils en tant que tels. Sur le terrain, nous travaillons avec des gens très divers. Ces gens-là ne se sentent pas forcément représentés par les mouvements écologistes tels qu'ils existent, mais ils sont intéressés par la construction d'une alternative politique forte autour des écologistes. Certains sont aujourd'hui des déçus des appareils traditionnels, que ce soit le PS ou le PCF. D'autres ont expérimenté d'autres voies. Nous ne nous sentons pas pour autant les héritiers, des queues de comètes de l'extrême-gauche. Nous souhaitons faire du neuf, dépasser un clivage qui nous paraît tout à fait dépassé entre la droite et la gauche, sans pour autant les renvoyer dos à dos. Parce que les militants de gauche, déçus par leurs dirigeants, s'interrogent sur leurs valeurs et sur leurs priorités. Nous devons leur adresser un message clair et essayer de nouer avec eux des partenariats.

E. Cachart : Êtes-vous triste pour A. Waechter, ce soir ?

D. Voynet : Je suis un peu déçue, d'autant plus qu'une partie de sa déception tient à lui seul. Nous avons été obstinément unitaires tout au long de cette assemblée générale. Nous lui avons tenu la main. Aujourd'hui, je le dis clairement : A. Waechter a toute sa place dans l'exécutif des Verts. Nous nous engageons clairement pour lui garantir sa place et pour garantir les facilités pour exercer son rôle de minoritaire, comme nous l'avons fait, au cours des dernières années, au sein de ce mouvement.

E. Cachart : Vous avez pris le pouvoir ce soir ?

D. Voynet : Non. Nous avons construit une majorité pluraliste dont je suis une des animatrices. Il est hors de question de continuer à raisonner sur la base d'oppositions personnelles.

E. Cachart : Vous rêvez de l'élection présidentielle pour 95 ou pas ?

D. Voynet : Pas encore. Nous sommes en train de travailler sur les élections cantonales, sur les élections européennes qui seront certainement des chantiers très durs pour nous. Et puis, nous pensons rebondir, construire et nous enraciner à l'occasion des municipales de 95. À chaque jour, suffit sa peine. J'imagine qu'on aura l'occasion d'en reparler.

 

Samedi 13 novembre 1993
France 2
Passage antenne

D. Voynet : Nous sommes très désireux d'ouvrir le dialogue avec des militants qui, pour l'essentiel, partagent nos valeurs. C'est le sens de ce qui est contenu dans notre motion. Il ne s'agit pas de discussions à marche forcée avec les dirigeants du PS, mais d'ouverture d'un débat, d'un dialogue, d'une confrontation sur le terrain et au quotidien avec les gens qui portent ces valeurs.

 

Samedi 13 novembre 1993
Europe 1
Passage antenne

D. Voynet : Dix ans, pour un enfant, c'est encore l'âge de l'insouciance. Pour les Verts, c'est l'âge du premier doute, des premières remises en question.

 

Jeudi 25 novembre 1993
O'FM

Je défendrai, lors de notre prochain conseil national (ce week-end), le droit pour Antoine Waechter ou pour quelqu'un de sa mouvance d'être porte-parole des Verts (…) Si ce n'était pas le cas, s'il (A. Waechter) choisissait de se retirer dans sa tour pour pouvoir dire dans un an : "vous voyez, je l'avais bien dit, ça ne s'est pas passé si bien que ça", je trouverais cela peu courageux de sa part !

Je crois qu'il va falloir que nos structures évoluent et que l'on quitte le fonctionnement très brouillon et finalement très anti-démocratique de ce parti.

Je crois que les Verts ont commis une grande erreur en sous-estimant ce que j'appellerai aujourd'hui "la capacité de nuisance" de Brice Lalonde.

La plupart d'entre nous sont plutôt partisans d'une conception ouverte de l'autonomie politique, un dialogue avec la société civile, plutôt qu'un bradage de notre travail de dix ans au profit des éléphants du PS.

La tête de liste écologiste aux élections européennes ? J'espère que ce sera un Vert ou une Verte et je plaide personnellement pour la candidature d'Yves Cochet.

La situation des SDF : Je suis pour l'application de la loi Besson qui permet de réquisitionner des logements vides qui sont la propriété des grandes banques et des réseaux d'assurances.

Journalistes : Michel Feltin (La Croix-L'Événement) ; Florence Murraciole (Le Journal du Dimanche) ; Judith Pérignon (Libération) ; Pascal Bolomer (France 2) ; Henri de Saint-Roman & Christian Delahaye (O'FM)

Question : Ce week-end les Verts réunissent leur conseil national interrégional ; la question va se poser de savoir quelle place est maintenant réservée à votre ancien leader, Antoine Waechter. Certains de vos amis ne souhaitent pas qu'il reste porte-parole des Verts, quelle est votre position personnelle et votre pronostic sur ce qui se décidera ce weekend ?

Dominique Voynet : Le porte-parole des Verts est un porte-parole à quatre. Cette équipe de quatre personnes est censée fonctionner de manière collégiale, sinon dans l'harmonie et l'accord parfait, du moins dans la confrontation permanente pour arriver à sortir une position des Verts qui ait une cohérence à l'extérieur. Ça n'a pas toujours été le cas dans le passé et c'est certainement lié au fait que les minorités étaient traditionnellement représentées à ce niveau.

On envisage aujourd'hui, compte tenu du faible nombre de membres de notre collège exécutif, de ne plus permettre cette représentation des minorités. Je suis personnellement tout à fait hostile à ce qu'on remette en cause cette représentation des minorités. Je défendrai lors de notre prochain conseil national le droit pour Antoine Waechter ou pour quelqu'un de sa mouvance d'être porte-parole des Verts.

Cela dit, je crois que cela suppose un respect des règles collectives de fonctionnement. Et je crois que tout le monde l'a bien compris. Il n'est pas question de laisser un électron libre qui refuserait de travailler collectivement avec les trois autres occuper un poste de responsabilité au sein des Verts.

Question : C'est un peu un cadeau empoisonné : ne demandez-vous pas ainsi à Antoine Waechter de faire du Voynet, en quelque sorte ?

Dominique Voynet : J'ai été pendant sept ans, minoritaire au sein des Verts. J'ai respecté scrupuleusement les règles de fonctionnement au sein de cette organisation, pas du tout comme ça a pu se faire par le passé dans d'autres organisations : il n'y avait pas de punition, ni d'esprit militaire ou procédurier qui m'y forçait. J'attends aujourd'hui des nouveaux minoritaires le même respect du fonctionnement démocratique du mouvement. Je crois qu'on a tout intérêt à approfondir entre nous le débat, à mettre le doigt sur les réels points qui font problème entre nous, à en parler pour dégonfler les faux procès, les rumeurs qui nous empêchent de fonctionner.

Question : Il y a des faux procès chez les Verts ?

Dominique Voynet : Bien évidemment ! Je crois que ça arrive à tous les mouvements. Les Verts, eux, ont un don particulier pour la mise en scène : nos réunions sont ouvertes, tout se passe devant les caméras et les journalistes ne se contentent pas des bruits de couloir, ils sont tous là, peuvent tout voir et tout entendre. C'est vrai que c'est quelque chose qui favorise souvent l'expansion des conflits plutôt que leur solution.

Question : Antoine Waechter semble attendre que vous trébuchiez pour revenir à la direction…

Dominique Voynet : Je crois que ce serait une erreur d'imaginer que les difficultés prévisibles et de grande ampleur auxquelles nous allons être confrontés cette année seront le résultat des seules erreurs de la nouvelle majorité. Je crois que nous allons payer cette année beaucoup des maladresses, des imprécisions ou des faiblesses et des lâchetés du passé. Nous allons certainement avoir à régler de façon définitive le problème des relations avec certains des Verts qui se sont considérablement éloignés des valeurs que nous portons depuis le début…

Question : Certains sont déjà partis d'eux-mêmes.

Dominique Voynet : Il vaut mieux qu'ils s'en aillent plutôt que nous soyons obligés de leur montrer la sortie.

Question : Vous vous réjouissez donc du départ de Jean-Claude Noirclair, de celui de François Degans ?

Dominique Voynet : L'ensemble des commentateurs considèrent que dans son esprit, le ni-ni était mort, le ni droite ni gauche était enterré ; beaucoup ont ensuite considéré que le texte qui avait servi de base à la constitution d'une nouvelle majorité était un texte qui ne rompait pas de façon très brutale avec l'héritage. C'est vrai que la plupart d'entre nous sont plutôt partisans d'une conception ouverte de l'autonomie politique, une autonomie tournée vers les autres, un dialogue avec la société civile, plutôt qu'un bradage de notre travail de dix ans au profit des éléphants du PS. Ça me parait très évident.

Si certains sont incapables d'imaginer cette conception ouverte de l'autonomie politique, je pense qu'effectivement ils n'ont plus leur place chez les Verts. Il est normal qu'ils prennent du champ.

Question : Vous vous dites : bon débarras ?

Dominique Voynet : Je ne regrette pas forcément leur départ.

Question : Et si dimanche prochain, Antoine Waechter ne faisait plus partie du porte parolat, vous le regretterez ?

Dominique Voynet : Je regretterais qu'il ne soit pas porte parole. J'espère qu'il fera partie de nos instances exécutives. Si ce n'était pas le cas, s'il choisissait de se retirer dans sa tour pour pouvoir dire dans un an : vous voyez, je l'avais bien dit, ça ne s'est pas passé si bien que ça, je trouverais cela peu courageux de sa part et je le déplorerais.

Question : N'êtes-vous pas inquiète, tout de même, pour l'unité des Verts ?

Dominique Voynet : Pendant des années, on a laissé le couvercle sur une marmite qui bouillonne avec cette espèce slogan, ni gauche ni droite, qui était une fiction commode, une espèce de recette de cuisine pour ne pas avoir à prendre position. Le ni droite ni gauche ne peut pas être une espèce de centrisme qui renvoie dos à dos la droite et la gauche. C'est une nouvelle grille du champ politique et notre responsabilité et d'arriver à dépasser les vieux clivages, a demandera énormément de temps. Que nous ayons des conflits, que nous perdions des gens en chemin pour en amener d'autres, parce que depuis lundi nous avons pas mal de demandes d'adhésions, c'est le chemin que j'ai envie de montrer.

Question : Le moment n'est-il pas venu pour les Verts de changer leurs structures ?

Dominique Voynet : Je crois qu'il va falloir que nos structures évoluent et que l'on quitte le fonctionnement très brouillon et finalement très anti-démocratique de ce parti. À vouloir être trop démocratique, on ne l'est pas assez. Il va falloir que nous réfléchissions sur l'évolution de nos structures et qu'il y ait un consensus sur cette évolution. Je crois qu'il ne serait pas très sain d'avoir imposé une règle du jeu des années durant, lorsque nous étions minoritaires, et d'être incapable de garantir les mêmes droits aux minoritaires d'aujourd'hui.

Question : Où en sont vos relations avec Brice Lalonde ? Quelle stratégie commune souhaitez-vous engager pour les élections européennes ?

Dominique Voynet : La situation actuelle me parait être le résultat du flou idéologique et stratégique des Verts depuis plusieurs années. Quand Brice Lalonde, alors ministre du gouvernement Rocard, a annoncé son intention de créer son mouvement politique, je crois que les Verts ont commis une grande erreur en sous-estimant ce que j'appellerais aujourd'hui la capacité de nuisance de Brice Lalonde.

Aujourd'hui, nous sommes dans une situation très compliquée, puisque, d'une part, Brice Lalonde a annoncé son intention de mener une liste aux Européennes, une liste dont il sera la tête et dont il est permis de penser qu'elle sera positionnée sur le centre droit et qu'elle louche davantage du côté des centristes que du côté des Verts.

Quant à nous, nous avons toujours pour intention d'avoir une liste écologiste ouverte qui rassemble l'ensemble de la mouvance écologiste. Je fais le pari qu'il y aura des gens de Génération écologie sur cette liste.

Question : Vous souhaitez encore faire liste commune avec Brice Lalonde ?

Dominique Voynet : Je dis aux militants écologistes d'où qu'ils soient, chez les Verts, à Génération écologie ou ailleurs, car l'immense majorité des gens qui se définissent comme écologistes, reconnaissons-le, ne sont pas dans nos boutiques, je dis à tous ces gens-là : faisons ensemble une liste ! Mais je ne m'adresse pas spécialement à Brice Lalonde, parce que je crois qu'il a fait son choix et qu'il poursuit un itinéraire très personnel, qui l'éloigne progressivement de la mouvance écologiste.

Question : Il y aura donc deux listes écologistes aux européennes ?

Dominique Voynet : Il y en aura probablement plus : il y aura sans doute une liste pour la défense des animaux, etc.

Question : Irez-vous aux assises de la transformation sociale organisées par les socialistes ?

Dominique Voynet : Les assises de la transformation sociale sont un événement très intéressant si c'est un temps de dialogue qui ne soit pas rythmé par les échéances internes du PS ou d'un autre parti. En ce qui concerne notre parti, nous n'avons pas encore pris de décision définitive. Mais il est probable que nous y participerons si ces assises ne sont pas organisées par des partis mais appelés par des personnalités, d'où qu'elles soient et si elles ne donnent pas lieu à la création d'un énième mouvement qui se donnerait pour ambition de fédérer les ambitions de ces gens-là. Nous en débattrons et seront très vigilants sur le calendrier. Il n'est pas question de se laisser vendre des assises bradées à court tenue. Nous souhaitons aussi que cette démarche soit prolongée au niveau local par un dialogue à la base militante.

Question : Quel sort comptez-vous faire à la proposition d'Antoine Waechter d'organiser un référendum sur la participation des Verts à ces assises ?

Dominique Voynet : Antoine Waechter tient un discours à deux niveaux : d'un côté il a rencontré Lionel Jospin et lu a dit qu'il était intéressé par la démarche de participation aux assises et il a envoyé certains de ses proches amis à des réunions préparatoires : d'un autre côté, il demande un référendum. Je souhaite que la plupart des militants puissent participer à ce référendum et je soutiendrai cette idée, parce que je crois que le flou n'est jamais une bonne chose.

En revanche, je crois savoir déjà quel sera le résultat de ce référendum : quand les militants des Verts ont choisi de mettre en place une nouvelle majorité à 60 % des voix, ils ont choisi d'ouvrir le dialogue à l'ensemble des forces associatives, syndicales et politiques, qui partagent une partie de nos valeurs. Si le premier exercice concret d'ouverture du dialogue se heurtait à une fin de non-recevoir de la part des Verts, je crois que ce serait vraiment faire peu de cas de la volonté de transformation de ce mouvement.

Question : Pensez-vous aux prochaines cantonales, et y aura-t-il des candidats Verts ?

Dominique Voynet : Les cantonales sont une élection très très difficile pour nous, puisque c'est souvent l'élection du notable local bien implanté, connu de tous, au scrutin majoritaire c'est très dur. Mais on sera présents.

Question : Essaierez-vous de damer le pion à ces notables, et essaierez-vous au moins de faire un tour de piste ?

Dominique Voynet : Vous êtes encourageante… Ça sera plus probablement des tours de piste, effectivement, soyons lucides.

Question : Et pour les européennes, s'il y a une liste verte, qui doit être tête de liste ?

Dominique Voynet : J'espère que ce sera un Vert ou une Verte, et je plaide personnellement pour la candidature d'Yves Cochet, parce qu'il a une solide expérience européenne, il est sortant, parce qu'il est le papa de la coordination des Verts européens et du sommet planétaire des Verts qui a eu lieu à Rio, et parce que c'est un homme de grand caractère qui saura montrer son originalité face à Brice Lalonde.

Question : Et pour les présidentielles, ne serait-il pas logique que vous soyez candidate ?

Dominique Voynet : Les Verts ont rarement été logiques par le passé, donc je crois qu'on ne peut pas s'en tenir à ce genre de choses. Les Verts sont très attachés à la démocratie directe, et ce sont les militants et eux-seuls qui désigneront le candidat ou la candidate des Verts à la prochaine présidentielle. Tout peut arriver au cours des 18 prochains mois. J'espère, quel que soit le candidat ou la candidate, que ce ne sera pas seulement le candidat d'un petit mouvement de quelques milliers d'adhérents, mais le candidat d'une grande mouvance en train de redémarrer et de se reconstruire, et je crois que la présidentielle est vraiment un temps fort dans ce cadre-là.

Question : Vous voudriez toujours que ce soit une femme ?

Dominique Voynet : Ah, ça serait bien, oui.

Question : Marie-Christine Blandin n'est plus candidate, quelle autre femme ?

Dominique Voynet : Ça peut être Marie-Hélène Aubert, ça peut être Andrée Buchman, ça peut être plein de femmes. Je vous réponds par de la langue de bois, mais avouez que votre question est singulièrement…

Question : Mais vous ne dites pas "je ne suis pas candidate" ?

Dominique Voynet : Non, mais je ne dis pas non plus que je suis candidate. Je pense que le thème de la présidentielle est quasiment hors-sujet, tant que les Verts n'auront pas passé quelques temps très durs au cours des prochains mois, les cantonales, les européennes.

Question : Imaginons que vous soyez député, voteriez-vous la levée de l'immunité parlementaire de Bernard Tapie, et plus généralement, considérez-vous qu'il faudrait revenir sur le principe de l'immunité parlementaire telle qu'on la connaît en France ?

Dominique Voynet : L'immunité parlementaire a montré la preuve de son utilité par le passé, dans des états où les droits de la justice ne sont pas respectés. Cela ne me parait aujourd'hui pas être le cas dans la plupart des pays d'Europe, ce qui fait qu'au parlement européen par exemple, les députés Verts ont quasiment systématiquement voté pour la levée de l'immunité, en considérant que les députés étaient des gens comme les autres, et qu'ils auraient droit à un procès juste, équitable. La levée de l'immunité ça ne veut pas dire désigner un coupable à la vindicte populaire, ça veut dire laisser à la justice la possibilité de faire son travail. Donc, je voterais la levée de l'immunité si j'avais à voter à l'Assemblée.

Question : Comment jugez-vous la côte de popularité record d'Édouard Balladur ?

Dominique Voynet : Je crois qu'on juge davantage le style d'Édouard Balladur, sa stature rassurante, le ton de sa voix très paisible, sa cordialité, plutôt que le contenu des réalisations du gouvernement sur lequel je porte un jugement très critique, et sur lequel j'ai l'impression que les français portent aussi un jugement très critique. Une majorité d'entre eux se déclare aujourd'hui prêt à faire grève pour leur entreprise si un mouvement social se déclenche, et une majorité de français manifeste sa peur de l'avenir dans des proportions qui n'avaient pas été atteintes au cours des précédentes années. Donc il me semble que la côte de popularité du premier ministre est une fausse bonne nouvelle pour la majorité, et que ça masque en fait un réel désarroi de la part des français.

Question : Estimez-vous, comme le dit Simone VEIL, que le gouvernement fait le maximum pour venir en aide aux SDF ?

Dominique Voynet : Pas du tout. Je trouve tout à fait indécentes les manifestations de compassion, de solidarité, qui fleurissent lors de la première vague de gel dans la bouche des hommes politiques, qui se dépêchent de l'oublier une fois que le gel est terminé, et qui se réveillent l'année d'après dans la même situation. Édouard Balladur nous a annoncé il y a quelques semaines une grande relance du programme autoroutier pour des montants considérables, de l'ordre de 140 milliards de francs sur dix ans, c'est peut-être des sommes qu'il faudrait savoir investir ailleurs que dans le béton et les infrastructures de transport, d'autant plus que des lois existent pour faire le nécessaire en situation d'urgence, qui ne sont pas appliquées. Donc de l'argent existe pour des projets qui sont certainement moins prioritaires pour le bien-être de la population, que du logement social qui manque cruellement.

Question : On arrête de construire des autoroutes pour venir en aide aux sans-logis ?

Dominique Voynet : Pas tout à fait, mais on pourrait mettre en parallèle les budgets considérables des autoroutes, et les petites miettes qui sont affectées en situation d'urgence et toujours de façon un petit peu honteuse pour répondre à des pressions de l'opinion, en ce qui concerne le logement. La loi Besson permet de réquisitionner des logements vides, pas la petite chambre de bonne du petit propriétaire mais les milliers de logements qui sont la propriété des grandes banques et des réseaux d'assurances, on ne le fait pas et on le déplore lors des émissions de télé et de radio, je crois que ça ne suffit pas et que c'est tout à fait indécent.

Question : vous demandez la réquisition de ces locaux disponibles ?

Dominique Voynet : Oui, et je me sens d'autant plus crédible pour le faire que les Verts ont été présents pendant tout l'été aux côtés des mal-logés qu'ils militent aux côtés des militants du droit au logement, et qu'ils n'ont pas simplement un petit remord à l'approche de l'hiver.

Question : Il semble que la précarisation gagne toutes les couches de la population ; est-ce pour vous un sujet de réflexion ?

Dominique Voynet : Moi ce qui me frappe beaucoup, c'est que cette inquiétude est majeure aujourd'hui, me semble-t-il, chez les personnes âgées, qui pouvaient apparaître hier encore comme relativement protégées par leurs retraites. Aujourd'hui beaucoup de personnes sont contraintes de prendre leur retraite de façon précipitée par le biais de départ en pré-retraite ou de mesures un peu autoritaires, et ces gens partent avec des retraites incomplètes, et sont très inquiets face à l'avenir. Je crois que c'est quelque chose d'assez nouveau.