Texte intégral
J.-L. Hees : Vous remettez en cause l'objectivité du ministre de la Justice dans Le Parisien et Libération ?
B. Tapie : Comment cela ? On ne lit pas les mêmes choses !
J.-L. Hees : Expliquez-moi alors !
B. Tapie : Quand un magistrat demande à garder un dossier alors qu'il est prévu de changer d'affectation et de devenir procureur, il est de principe classique que les choses se passent comme elles sont prévues. Un juge qui devient procureur devient procureur. À Valenciennes, il y a beaucoup de magistrats compétents. Il y a peu d'affaires qui tiennent autant à cœur à un magistrat pour qu'il veuille s'en débarrasser comme cela. Ce qui est sans précédent, c'est qu'on aura un juge qui risque pendant quelques mois de n'avoir plus qu'un dossier à instruire. Les juges d'instruction sont débordés de travail. C'est dommage. L'acte politique de Méhaignerie, qui consiste à donner satisfaction, est un acte qui n'a pas de sens dans la mesure où, dans le climat actuel, la façon dont les choses se déroulent, il aurait été bien plus simple que de confier cela à un magistrat un peu moins passionné et qui aurait pu prendre un peu plus de recul. Voilà pourquoi je pense que ce n'est pas neutre de voir le Garde des Sceaux donner satisfaction au magistrat.
J.-L. Hees : C'est de l'acharnement thérapeutique ?
B. Tapie : Non, mais c'est ce que chacun a bien compris depuis longtemps. Au début, c'est une affaire grave, sérieuse, qui demande à ce que toute la concentration soit faite. C'est de savoir si oui ou non il y a eu de la triche dans un match de foot. Voilà ce qui est important de connaître. Moi, comme les fédérations, on a voulu le savoir puisque j'étais d'accord pour que la justice s'en saisisse. On est loin maintenant de cette affaire. Quand cette affaire débouche sur l'impossibilité de tomber sur moi, on en sort une autre centrée sur Primorac. Ne débouchant à son tour sur rien, on en sort une autre sur Mellick. On est en train de courir, non après la vérité, mais après le furet.
J.-L. Hees : On ne comprend pas très bien le rôle de l'entraîneur de Monaco dans cette affaire.
B. Tapie : Moi non plus. Ce n'est pas moi qui l'ai mis en cause, c'est Primorac dans un entretien au Journal du Dimanche. Wegner a d'autres choses à faire. Il a dû être interrogé ou le sera.
J.-L. Hees : Y a-t-il tant de gens qui vous veulent du mal ?
B. Tapie : Il y en a plein, mais il ne faut pas être parano ! C'est la contrepartie de la popularité.
J.-L. Hees : Vous attaquez aussi J.-L. Lagardère dans Le Sport.
B. Tapie : Comment cela ? Je ne le lis pas, donc vous me l'apprenez.
J.-L. Hees : Vous parlez des transferts de l'époque Matra.
B. Tapie : Je dis que dans un métier très compliqué, où les règles ne sont pas très bien établies, si on veut chercher des poux dans la tête à n'importe quel club, on peut parfaitement le faire parce qu'il y a eu des contrats passés avec des problèmes d'images… Quand je vois Le Journal du Dimanche systématiquement nous attaquer, je dis que J.-L. Lagardère, qui a lui aussi dirigé un club, doit connaître des difficultés d'avoir à répondre sans arrêt d'attaques fondées ou pas.
J.-L. Hees : Que pensez-vous des pressions du président de la FIFA ?
B. Tapie : C'est en harmonie parfaite avec les volontés de tout le monde. Elles visent à ce que la Fédération française prenne une position claire, nette et précise comme Le Graët l'a prise sur le championnat. Qu'elle soit pour ou contre, le problème n'est pas là. On n'est pas là à juger les relations entre les hommes et les clubs. On est en train de juger sur un fait : est-il établi ou pas ? S'il ne l'est pas, on ne peut rien prendre comme sanction. On les prendra quand ce sera établi. Si c'est établi, on les prend. C'est le cas de n'importe quel personnage parmi nous. On est prêt à payer des fautes prouvées, pas des fautes à prouver.
J.-L. Hees : Faites-vous confiance au président Fournet-Fayard pour défendre le dossier de l'OM à Zurich ?
B. Tapie : Il a des convictions qui ne sont pas forcément celles qui vont dans mon sens. Mais je pense qu'en l'occurrence, il fera ce qu'il doit faire, parce qu'il est représentant du football français.
J.-L. Hees : Que se passe-t-il si la corruption est avérée ?
B. Tapie : Ce serait trop grave pour que je ne me sanctionne pas plus fort que n'importe qui le fera. Ma conscience est plus sévère que celle de ceux qui seraient chargés alors de me juger. Je ne mériterais plus de diriger un club de football parce que le sport reste une des rares activités où on doit justement lui éviter de subir des magouilles ou des manœuvres de cette nature.
J.-L. Hees : Si l'OM est privée de Coupe d'Europe, vous quitterez la direction de l'OM ?
B. Tapie : Si l'OM était privée de Coupe d'Europe parce que la preuve est faite… Mais je prendrais alors les mesures pour la survie de l'OM.
J.-L. Hees : Cc serait la fin de l'OM ?
B. Tapie : Non. Je viens juste de dire le contraire. Si on me prive de Coupe d'Europe sans avoir eu la preuve que Marseille a fauté, ce serait l'apocalypse à Marseille.
J.-L. Hees : Et les conséquences de tout cela sur votre avenir politique ?
B. Tapie : Il ne faut pas mélanger les choses. Quand je gagne la Coupe d'Europe, cela ne donne pas envie aux électeurs qui n'ont pas mes idées de voter pour moi. Quand je suis pris dans la turbulence juridico-médiatique, je ne suis pas désaffecté par des gens qui ont mes idées. Heureusement, le public a deux visions : mon action politique telle que je l'ai menée quand j'étais à la Ville, quand j'ai combattu Le Pen et quand je fais de tout mon cœur le métier que je fais. D'un autre côté, il y a le personnage lié à des activités publiques, passionnelles, contradictoires, conflictuelles. Ceux qui m'aimaient bien m'aiment bien. Ceux qui me détestaient me détestent. Ce n'est pas cela qui a changé, ni la Coupe d'Europe.
J.-L. Hees : Cela laisse des traces en général ?
B. Tapie : Peut-être chez vous, mais pas chez les gens que je vois dans la rue.
3 septembre 1993
Europe 1
B. Tapie : L'OM a commencé son championnat. L'année dernière, personne n'a contesté la supériorité de l'OM. On a été champions parce qu'on a été les meilleurs. En Coupe d'Europe, on a gagné loyalement contre la plus grande équipe du monde. Tout le monde s'en est félicité. Aujourd'hui, il reste une inconnue : notre participation ou non à la Coupe d'Europe.
Europe 1 : Si l'OM est suspendu pendant deux ans de Coupe d'Europe ?
B. Tapie : J'avais fait des remarques très désobligeantes à l'égard d'un arbitre. Je ne l'avais pas prouvé, c'est moi qui avais été sanctionné. Ils ont fait la même chose lorsque Moscou a cru bon de faire un peu comme Valenciennes. Mais l'UEFA avait demandé à Moscou d'amener ses preuves. Ils n'ont pas amené de preuves, l'affaire a été réglée en deux jours. L'UEFA est une institution qui n'accepte pas les accusations sans preuves. Pas un journaliste, pas un footballeur, pas un membre d'aucune commission qui pas envie de savoir la vérité.
Europe 1 : Si Marseille est viré de la Coupe d'Europe, vous arrêtez ?
B. Tapie : Si Marseille est viré de la Coupe d'Europe parce qu'on a fait des bêtises, des choses inacceptables, la moindre des choses est de me foutre dehors moi-même. Évidemment, ce n'est pas moi. Mais la responsabilité d'un patron est d'assumer les erreurs de ses collaborateurs. Si cela avait été fait, si cela avait été prouvé, je vous garantis que je me sanctionnerai le plus durement possible. En plus, je continuerai d'assumer mes responsabilités financières pour que le Club ne disparaisse pas. C'est la moindre des choses. Si, par une décision arbitraire, alors que rien n'est prouvé, on évacue l'OM, alors c'est une condamnation à mort sans preuve. L'attitude ne serait pas la même. Tout le monde est d'accord là-dessus : on ne peut faire disparaître un club pour s'apercevoir quelques semaines après que cela n'était pas de notre faute. On a donné suffisamment de choses à la France, on a fait de notre mieux, après 40 ans de tentatives pour qu'on nous donne du temps afin que la preuve soit faite, non pas qu'on n'a rien fait, mais qu'on a fait quelque chose.
Europe 1 : L'UEFA et la FIFA vous mettent la pression ?
B. Tapie : Pas à moi. Ils mettent la pression pour qu'on leur dise quelque chose. Mettez-vous à leur place. Ces gens-là sont comme nos concitoyens. Quand tous les jours, ou presque, ils lisent qu'il y a une preuve, un indice, une certitude, un témoignage, quelque chose… Ils se disent : s'il y a tout cela, pourquoi on n'arrive pas encore à les condamner ? C'est parce qu'il y a une différence énorme entre ce qui se raconte et le dossier judiciaire tel qu'il est. Or, les instances fédérales et la Ligue sont obligées de ne se fier qu'aux éléments objectifs et judiciaires. Pas aux fuites et aux rumeurs dans la presse.
9 septembre 1993
TF1
P. Poivre d'Arvor : Vous allez retirer votre plainte ?
B. Tapie : II n'est pas question de retirer ma plainte. C'est essayer de faire valoir le droit fondamental. Un tribunal rend des décisions qui peuvent être contestables. Nous n'avons ni été convoqués, ni entendus, ni défendus. Et nous ne pouvions pas faire appel.
P. Poivre d'Arvor : S'il y a danger pour l'équipe de France et la Coupe du monde de 1998, vous reviendriez sur votre décision ?
B. Tapie : Il y a toujours danger lorsque vous vous élevez contre une institution quelle qu'elle soit, cela explique pourquoi je subis souvent le feu de différentes attaques. Mes convictions, c'est que le droit doit s'imposer. Toutes les dictatures s'arrêtent parce que quelqu'un reste debout. Je resterais debout. On ne peut pas condamner sans que nous puissions nous défendre sous prétexte que pendant des semaines, on a alimenté le monde de fausses nouvelles qui ont laissé croire que mon club était coupable.
P. Poivre d'Arvor : Pourquoi avez-vous changé d'avis et décidé de continuer avec l'OM ?
B. Tapie : Je trouvais cela tellement injuste. L'OM, ce n'est pas seulement TAPIE. Qu'on s'acharne contre moi, je le comprends. Mais l'OM, c'est des joueurs, des spectateurs. Tout cela ne mérite pas d'être traité de cette façon-là. De temps en temps je doute : est-ce que je ne porte pas préjudice à l'OM ? Est-ce qu'on parlerait tous les jours de cette affaire si le président de l'OM était plus calme ?
P. Poivre d'Arvor : Vous gardez tous vos joueurs ?
B. Tapie : Si on reste en coupe d'Europe, bien sûr. Si la FIFA décidait le contraire, je verrais. Le processus poursuivi par le président Le Graët amenait une solution qui évitait ce qu'on vient de connaître. J'espère qu'au cours de la réunion de demain, on saura envisager des solutions qui permettent d'éviter tout conflit et d'éviter que personne ne soit déshonoré.
P. Poivre d'Arvor : N. Le Graët et J. Fournet-Fayard ont été maladroits ou intentionnellement néfastes ?
B. Tapie : Ils ne pouvaient pas nous défendre puisque c'est eux qui avaient fait savoir que leur conviction était faite. Surtout Le Graët. Il a cru que des choses anormales s'étaient passées. Tant que ce n'est pas prouvé, il ne faut pas accuser.
P. Poivre d'Arvor : Les enquêteurs ont l'air persuadé que J. Mellick n'était pas dans votre bureau. Sur l'honneur, vous maintenez vote première version ?
B. Tapie : Je n'ai pas besoin de dire sur l'honneur. Pensez au moins à mon intelligence. Si un jour je demande à un ami à moi de me servir d'alibi, croyez-vous que nous serions plus sots que le juge Beffy au point de prendre quelqu'un qui ce jour-là faisait autre chose et que cet autre chose était identifiable ? Je veux bien être mis en cause sur le plan de l'honorabilité, parce que cela fait quelque temps qu'on le fait, mais ne faites pas plus stupides que je ne le suis. Si vous n'aviez donné simplement que les informations réelles…
P. Poivre d'Arvor : C'est ce qu'on a toujours fait à TF1…
B. Tapie : Non jamais, pas une fois…
P. Poivre d'Arvor : Ah, toujours à TF1, je suis désolé B. Tapie…
B. Tapie : Pas une fois. Vous avez annoncé que les billets comportaient des numéros identiques, ce n'est pas vrai.
P. Poivre d'Arvor : Nous avons donné à chaque fois les sources judiciaires.
B. Tapie : Mais si chaque fois, vous dites, c'est une source judiciaire, ça vous suffit pour dire que c'est vrai.
P. Poivre d'Arvor : Nous n'avons pas affirmé…
B. Tapie : Permettez-moi de vous dire que les grandes annonces étaient fausses. Toutes. Les empreintes, les enveloppes, l'histoire du coffre de Bernes… Aujourd'hui, dans un grand hebdomadaire sort une page entière pour expliquer que le troisième homme est découvert, avec ses photos. Et toute la France peut croire que c'est vrai…
P. Poivre d'Arvor : Nous avons démenti hier ce que disait l'Express.
B. Tapie : Mais l'Express n'a pas démenti puisque vous le citez. Il s'agit d'un officier de sécurité qui n'a rien à voir avec M. Primorac. La source judiciaire n'est pas un élément suffisant pour crédibiliser une information. Vous devriez le savoir.
P. Poivre d'Arvor : Vous comprenez quand même puisque vous vous êtes souvent servi des médias que les médias s'intéressent plus à vous qu'à un autre.
B. Tapie : Il n'y a aucun doute. Mais quand on donne des informations et qu'elles ne sont pas vraies… La justice continuera.
9 septembre 1993
France Inter
Passage antenne
B. Tapie : C'est la manière que le juge Beffy a trouvé élégante de m'exprimer sa joie qu'on soit intégré en Coupe d'Europe. Comme il a eu peur que je n'ai pas son message de sympathie, il m'a envoyé une fois de plus des policiers pour venir visiter mes bureaux. C'est la cinquième fois. Je pense que maintenant, à part décoller les papiers peints ou décoller les moquettes, je ne sais pas ce qu'il peut venir y faire. Mes bureaux font 200 m2. Alors… je ne sais pas.