Déclaration de M. Jacques Toubon, ministre de la culture et de la francophonie, sur la continuité de la politique culturelle, les missions du ministère notamment l'aménagement culturel du territoire, et sur le rôle des Maisons de la culture, à Amiens le 9 octobre 1993.

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Circonstance : Inauguration de la Maison de la culture d'Amiens le 9 octobre 1993

Texte intégral

Le 19 mars 1966, André Malraux inaugurait la maison de la culture d'Amiens et il saisissait cette occasion pour rappeler le rôle du ministère des Affaires culturelles et la raison d'être des maisons de la culture.

Aujourd'hui nous sommes réunis pour fêter la réouverture de cette maison au terme de travaux qui en font un instrument particulièrement performant au service de la culture. C'est pour moi l'occasion d'affirmer à mon tour, quelque vingt-sept années après André Malraux, ce qu'est le ministère chargé des affaires culturelles, sous sa dénomination actuelle de ministère de la Culture et de la Francophonie, et la politique qu'expriment des établissements tels que celui-ci.

Je veux au préalable lever un malentendu. Certes, je ne suis pas ministre pour refaire ce qu'un de mes prédécesseurs, de génie, a voulu faire (je veux bien évidemment parler d'André Malraux), et je ne me définis pas en rupture ou en opposition avec tel ou tel autre de mes prédécesseurs.

Le ministère chargé des affaires culturelles a été créé le 3 février 1959 et le décret qui définit ses missions lui assignait "de rendre accessibles les œuvres capitales de l'humanité, et d'abord de la France, au plus grand nombre de Français ; d'assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel, et de favoriser la création des œuvres de l'art et de l'esprit qui l'enrichissent". Le décret du 16 avril 1993 relatif aux attributions du ministère de la Culture et de la Francophonie reprend pratiquement le même texte mais, pour tenir compte des missions qui découlent de la Francophonie, précise que j'ai aussi à "mettre en œuvre, conjointement avec les autres ministères intéressés, les actions menées par l'État en vue d'assurer le rayonnement de la culture française et celui de la Francophonie dans le monde".

Je voudrais aujourd'hui resserrer mon propos sur la mission qui m'est confiée sur le territoire national, et la similitude des décrets qui définissent cette mission depuis André Malraux n'est bien évidemment pas due au hasard. Il y a quelques mois j'ai surpris en affirmant que la culture que j'ai à servir est une culture engagée et non pas seulement une culture de divertissement. Rappelez-vous pourtant ce que disait André Malraux lorsqu'il inaugurait la Maison de la Culture d'Amiens :

"Le temps vide, c'est le monde moderne. Mais ce qu'on a appelé le loisir, c'est-à-dire un temps qui doit être rempli par ce qui amuse, est exactement ce qu'il faut pour ne rien comprendre aux problèmes qui se posent à nous. Bien entendu, il convient que les gens s'amusent, et bien entendu que l'on joue ici-même ce qui peut amuser tout le monde, nous en serons ravis.

Mais le problème que notre civilisation nous pose n'est pas du tout celui de l'amusement, c'est que, jusqu'alors, la signification de la vie était donnée par les grandes religions, et plus tard par l'espoir que la science remplacerait les grandes religions, alors qu'aujourd'hui il n'y a plus de signification de l'homme et il n'y a plus de signification du monde, et si le mot culture a un sens, il est ce qui répond au visage qu'a dans la glace un être humain quand il y regarde ce qui sera son visage de mort. La culture, c'est ce qui répond à l'homme quand il se demande ce qu'il fait sur la terre".

Ce sont paroles graves, qui depuis près de trente ans n'ont rien perdu de leur force et de leur actualité, et qui prennent toute leur portée dans une société en crise et parfois en désarroi.

Dans cette continuité, j'ai dit mon souci qu'un public de plus en plus nombreux, de plus en plus diversifié, soit touché par l'action du ministère. On a voulu voir dans ce souci une volonté de rupture avec mes prédécesseurs et l'annonce qu'à un ministère des artistes succédait un ministère des publics. Formule brillante mais erronée, car il ne s'agit évidemment pas d'attirer des publics par n'importe quel moyen au détriment de la création, pour comptabiliser à tout prix des consommateurs de la chose culturelle.

Ma référence à Malraux dit bien les limites de la formule. Nous sommes là pour deux raisons apparemment opposées mais complémentaires : pour que des publics trouvent leur plaisir dans la culture, pour qu'ils s'élèvent dans leur compréhension du monde et de la société dans laquelle ils vivent.

Nous sommes là, et vous êtes là, vous les animateurs des scènes nationales, héritières des maisons de la culture, des centres d'action culturelle, des centres de développement culturel, pour que des citoyens se réunissent, et se réunissent nombreux, pour rencontrer les œuvres d'art, pour communier et s'élever à travers elles, et dans cette rencontre éprouver pleinement le plaisir que donne la beauté. C'est cela que l'on appelle l'animation, cette médiation entre œuvres d'art et citoyens, dans le respect de l'œuvre d'art et dans le respect du citoyen, et non la poursuite d'une clientèle pour des raisons simplement mercantiles.

Mais de quel art s'agit-il, de quelles créations, de quels créateurs ?

Il n'y a pas en France de culture d'État, et il n'y en aura pas, et je m'efforcerai toujours d'empêcher qu'au nom de l'État l'on tente d'imposer une certaine culture. D'abord parce que l'art naît souvent dans la rupture et la contestation.

L'État, sous toutes ses formes, est au service des citoyens. La culture donc que nous avons à encourager, à promouvoir, à faire naître, c'est une culture qui fait de l'homme un citoyen responsable.

Dois-je rappeler des évidences : un citoyen appartient à une cité, à une nation, et c'est l'ensemble des citoyens, l'ensemble de la nation qui est concerné par la mission du ministère de la Culture et de la Francophonie.

Allons plus loin et rappelons-nous les propos du philosophe Jean Lacroix : "le problème le plus profond de la culture est celui de la création par nous-mêmes de notre humanité ; l'objet précis de la culture est de développer en nous la valeur humaine, la personne… Si donc la culture est l'effort de l'homme pour s'humaniser, une véritable autocréation, il s'ensuit qu'elle comporte des éléments universels qui dépassent toute limitation nationale."

Encore un faux problème à dissiper : faut-il une culture pour tous ? faut-il une culture pour chacun ?

Pour moi, je suis convaincu que nous avons à permettre à tous les individus de devenir des citoyens. Et l'opposition apparente entre les artistes et les publics se réduit d'elle-même. Nous avons à favoriser la création sous toutes ses formes et à irriguer l'ensemble du pays par cette création, à faire en sorte que tous les citoyens soient égaux dans l'accès à l'art, à la culture, qu'elle soit héritage ou qu'elle soit création.

La maison de la culture dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui a été inaugurée en mars 1966. Son directeur fondateur, Philippe Tiry, est avec nous. Je tiens à lui rendre hommage non seulement pour le rôle qu'il a joué à la tête de cette maison de la culture (où il a été remarquablement relayé par Dominique Quéhec, Jean-Marie Lhôte et maintenant Michel Orier), mais aussi pour celui que, depuis 1975, il joue à la direction de I'ONDA, l'Office National de Diffusion Artistique. Et ce faisant je ne m'éloigne pas de mon propos.

Lorsque cette maison de la culture a été fondée, elle devait remplir trois missions création, diffusion, animation, et il fallait entendre par ces trois mots : création professionnelle, diffusion de la création professionnelle, médiation entre création professionnelle et public.

Cette maison a comme d'autres scènes nationales, mais, à bien des égards, mieux que beaucoup d'autres, rempli ces trois missions ; je le répète, grâce en particulier à la façon dont Philippe Tiry a su la mettre sur de bons rails.

C'était l'époque où l'on imaginait que l'on allait construire dans chaque département une maison de la culture et qu'ainsi se constituerait un réseau complet et serré.

Assez vite l'on a estimé que cette vision satisfaisait dans sa logique les esprits jacobins mais était irréaliste. Et l'on a pris d'autres voies pour assurer la diffusion de la création sur l'ensemble du territoire. En 1975, Michel Guy créait l'ONDA et en confiait la direction à Philippe Tiry.

Depuis dix-huit ans, l'ONDA s'est employé à améliorer la diffusion théâtrale, musicale, chorégraphique sur l'ensemble de la France, voire à relayer de ce point de vue le travail de l'AFAA, Association française d'action artistique, vers l'étranger. Et au bout de dix-huit ans l'objectif initial est en passe d'être atteint puisque les scènes nationales sont actuellement au nombre de 60 et qu'elles touchent quelque deux millions de spectateurs.

Mais les besoins culturels ont cru de façon telle que ce maillage, qui paraissait trop ambitieux dans les années 70, s'avère aujourd'hui insuffisant et que nous manquons d'équipements susceptibles d'accueillir convenablement le spectacle vivant.

L'État n'a pas les moyens actuellement, je veux dire en 1994 et 1995, de s'engager dans un programme de construction de nouvelles scènes nationales, ni même d'ailleurs de donner ce label de "scène nationale" à des centres culturels municipaux qui en jouent déjà le rôle. Or je suis convaincu de la nécessité d'assurer l'irrigation de l'ensemble du territoire, de façon à permettre à tous les citoyens, qu'ils soient de Paris ou de province, d'avoir égal accès à la culture.

Aussi le dispositif actuel des scènes nationales va-t-il être complété mais selon d'autres modes :

D'une part, le recensement des équipements susceptibles d'accueillir du spectacle vivant est en cours, de façon à ce que soient étudiés et engagés les aménagements indispensables pour faire de cet accueil un accueil professionnel. Cet aménagement des équipements, de ce que l'on désigne sous le terme de "second cercle", au premier rang desquels les théâtres municipaux et les centres culturels appartenant à des collectivités territoriales, sera un des éléments importants des contrats de plan État-Région qui devraient être conclus pour 1994-1998.

D'autre part, je suis certes convaincu de l'importance qu'a eue la création théâtrale dans le développement culturel, mais le fourmillement des initiatives, leur diversité, ont montré que toute création peut engendrer le développement culturel et que, si certaines formes élaborées du spectacle exigent d'être accueillies dans des édifices qui leur sont consacrés, bien d'autres formes de manifestations culturelles peuvent naître de foyers moins classiques, moins onéreux.

Comme l'écrivait déjà en 1970 Pierre Emmanuel : "la société aura de plus en plus besoin de centres d'initiatives pluriformes, de relais qui les joignent entre eux d'un réseau de culture en somme, ce dernier manifestant la liaison étroite entre l'effort de chacun vers la culture et la forme de culture souhaitable par tous".

Un effort particulier va donc être engagé pour développer les équipements dits de proximité, pour donner toute leur efficacité en ce domaine aux bibliothèques, aux dépôts d'archives, aux musées, aux galeries d'exposition, aux dépôts de fouilles archéologiques, aux maisons des jeunes et de la culture, aux foyers ruraux…, voire aux conservatoires et écoles de musiques, aux établissements scolaires ou aux bâtiments militaires. Cette liste n'est bien évidemment pas exhaustive et chaque région, chaque département, chaque commune saura dégager les axes de la politique qu'il entend mener avec l'aide de l'État. Pour cette forme de développement culturel, j'ai décidé de réactiver le FIC, le Fonds d'Intervention Culturelle, et de conforter l'Office National de Diffusion Artistique dans ses missions.

Certains se demanderont alors si l'État n'excède pas son vrai rôle pendant que d'autres voudraient bien qu'il s'implique davantage.

Or il me parait évident que l'aménagement culturel du territoire, le développement culturel de la France, s'inscrivent au point de convergence de la décentralisation et la déconcentration, c'est-à-dire le renforcement simultané du rôle des collectivités territoriales et de celui de l'État sur l'ensemble du territoire, par la multiplication et le rapprochement des centres de décision. C'est dans la mesure où les collectivités territoriales et l'État sauront collabore: étroitement, être des partenaires loyaux, que nous pourrons atteindre les objectifs que je désignais tout à l'heure. Et je tiens à souligner l'importance du rôle que les directions régionales des affaires culturelles ont à jouer auprès des préfets de régions pour assurer une parfaite entente entre les collectivités territoriales et l'État dans cet aménagement culturel du territoire.

Je voudrais en conclusion de ce propos rappeler que si j'ai ce soir parlé dans la filiation d'André Malraux au ministère des affaires culturelles, je suis chargé désormais du ministère de la Culture et de la Francophonie.

La francophonie ne se limite pas à la seule défense de la langue considérée comme "instrument d'usage", elle est d'abord "forme de pensée dans les œuvres de l'esprit". L'expression est de Pierre Emmanuel et il reprenait sous une forme qui lui était personnelle ce que disait André Malraux lors de l'inauguration de la maison de la culture d'Amiens. "La France n'a jamais été grande que lorsqu'elle était la France pour les autres… Et ce que nous devons tenter actuellement, c'est d'être ce que nous pouvons être, non pas pour nous-mêmes, mais pour tous les hommes". C'est ce que dit désormais le ministre de la Francophonie.

Dans ces années décisives qui abordent le XXIe siècle durant lesquelles l'histoire a basculé, la notion d'universalité et de diversité de la communauté des francophones apparaît plus que jamais nécessaire. Dans le creuset de la culture française, dans les valeurs communes de la culture européenne, bien des peuples, bien des hommes peuvent demain trouver réponses aux questions qu'ils se posent quant à leur destin.

Notre réponse, ce sont la solidarité, la générosité, la liberté, le patrimoine, la création, la beauté, la culture.

La maison de la culture d'Amiens, remise à neuf, remise à flot, a pour mission de faire résonner ces mots pour le plus grand nombre de spectateurs, le plus grand nombre de citoyens. Elle le fait en particulier par je jazz, musique savante, musique populaire, et que j'aime. Au nom du Gouvernement, je souhaite à la ville d'Amiens, au département de la Somme, à Michel Orier et à son équipe un plein succès dans cette grande aventure de désir, de plaisir, d'éducation et de dignité.