Texte intégral
Messieurs les ministres, mes chers collègues,
Messieurs les secrétaires généraux de l'OTAN et de l'UEO,
Messieurs les ambassadeurs,
Messieurs les parlementaires,
Messieurs les officiers généraux,
Madame le Maire,
Mesdames et Messieurs,
Ce jour, qui marque la création officielle de l'état-major du Corps Européen est un moment important dans l'histoire tourmentée de notre continent. Au lendemain de l'entrée en vigueur du Traité de Maastricht, l'Union européenne voit se concrétiser le projet à la fois le plus symbolique et le plus concret de la nouvelle dimension de notre communauté. Grâce au Corps européen, l'Union de nos États et son bras armé l'UEO disposent désormais d'un premier instrument sur la voie d'une politique de défense commune.
Le lieu de cette manifestation revêt, lui aussi, un caractère symbolique et concret. Au centre de cette place de la République se trouve un monument consacré "À nos morts". À tous nos morts, donc. En choisissant de déposer conjointement une gerbe devant ce monument, M. Delcroix, M. Ruhe et moi-même avons voulu marquer à la fois notre respect pour le sacrifice de nos ainés et notre confiance dans l'avenir. Nous avons voulu qu'à toute nos guerres qui furent souvent entre Européens des guerres civiles succède une immense espérance celle de la paix fondée sur la force du droit et la force de la démocratie.
La création du Corps européen est, en effet, un acte de foi dans la construction européenne.
En prenant cette initiative, le 14 octobre 1991, le président de la République française et le chancelier allemand manifestaient la volonté de la France et de l'Allemagne d'assumer leurs responsabilités dans les domaines de la sécurité et du maintien de la paix.
La France et l'Allemagne affirmaient, ainsi, qu'il ne saurait y avoir de politique extérieure et de sécurité commune sans la mise en œuvre des moyens militaires qui correspondent aux ambitions politiques légitimes de l'Europe.
Il aura fallu moins de deux ans pour mettre en place un état-major composé de près de 300 officiers belges, allemands et français placés depuis le 1er octobre sous le commandement du général Wilman, dont l'autorité s'étend désormais à la brigade franco-allemande. Je salue nos amis et alliés belges, qui nous ont rejoint dans ce qui est l'avant-garde de l'Europe qui vient. Je salue nos amis et alliés hollandais et espagnols qui sont présents à nos côtés.
La rapidité de la mise en place de cette grande unité nous montre qu'il n'est pas d'obstacle qui ne puisse être surmonté dès lors qu'il existe une volonté politique.
La conclusion des accords prévoyant l'engagement du Corps européen, dans le cadre de l'UEO, comme dans le cadre de l'OTAN, sont venus démontrer de manière éclatante que nous souhaitions voir l'Union européenne s'affirmer davantage sur la scène internationale. Et que nous comprenions notre engagement résolu Sur la voie de l'Europe de la défense comme complémentaire de notre engagement au sein de l'Alliance atlantique.
Depuis l'origine, l'engagement du Corps Européen dans le cadre de l'Alliance atlantique est pour nous la conséquence logique de sa dimension européenne. Nous construirons l'Europe avec les Européens en sachant que nos alliés américains partagent avec nous les mêmes valeurs, la même Histoire et la même espérance.
C'est là que se trouve la pérennité du lien transatlantique, matérialisé par l'Alliance à laquelle nous restons tous attachés. Il est, pour nous, hautement symbolique de le réaffirmer, aujourd'hui, devant les hommes et les femmes qui vont défendre ensemble le même idéal.
Nous pensons que l'Europe doit disposer, en propre, des instruments de sa politique – je pense notamment au renseignement, à l'observation satellitaire, ou encore à la mobilité stratégique. Nous pensons qu'elle doit également veiller à éviter les duplications inutiles.
Dans ce domaine aussi, le Corps européen nous montre la voie à suivre. L'ensemble de ces moyens devrait, dans l'avenir, pouvoir être utilisé avec nos Alliés. Dans le cadre de l'Alliance, où de manière indépendante dans le cadre de l'UEO.
Le prochain sommet de l'Alliance doit être Île premier pas sur la voie d'un nouveau partenariat euro-atlantique. Pour permettre aux Européens d'utiliser, en toute indépendance, le moment venu – dans le cadre de l'UEO – les moyens qu'ils ont affectés à l'Alliance.
L'adaptation de l'Alliance à de nouvelles missions, notamment dans le domaine du maintien de la paix est un autre défi que nous devons relever. Certains lieux de souffrance sur notre continent, dont Sarajevo est devenu aujourd'hui le terrible symbole, sont des défaites morales que nous ne pouvons pas continuer d'accepter.
L'Europe se déchire là-bas quand nous la construisons ici. Pourra-t-on séparer longtemps ce qui réussit ici et ce qui échoue là-bas ?
Le recul du temps nous permet d'avancer l'idée que la construction européenne s'est faite, essentiellement, à partir de préoccupations de sécurité et de défense. L'entente européenne d'Édouard Herriot, l'Union européenne d'Aristide Briand, la Communauté européenne de Robert Schumann puis du traité de Rome, l'Union de l'Europe occidentale des accords de Paris : c'est à partir de ces actes fondateurs que l'idée d'une Europe de la défense a progressé, à chaque fois que la sécurité ou la liberté de l'Europe ont été menacées, fût-ce au plan économique.
Ce que nous avons à défendre, au-delà des territoires et des peuples, c'est une communauté de valeurs, un patrimoine immatériel dont nous sommes les témoins tout autant que les héritiers.
Songeons au fait que seule une douzaine d'États parmi tous les pays du monde unissent leurs efforts pour bâtir, progressivement, une défense commune ; qu'il est peu d'exemple, dans l'Histoire, qu'on assiste à une telle entreprise volontaire ; qu'enfin elle est le fait de vieilles nations, empreintes de cultures militaires glorieuses et distinctes, aujourd'hui rassemblées.
L'intégration, dans une même unité, de forces de nations différentes est donc chose possible. Il y a là, à n'en pas douter, une voie pour dépasser le cadre des anciennes rivalités nationales. À condition de ne pas nier, à l'excès, la diversité des cultures, et de mettre l'accent sur des risques vécus en commun et affrontés en commun.
Si nous réussissons cette "mutualisation de la puissance", ce sera la première grande victoire de la fin de ce siècle. Non pas d'un État contre un autre ; non pas de quelques États contre quelques autres ; non pas de l'Europe contre le reste du Monde. Mais une victoire de l'Europe sur elle-même : voilà le chemin qui était – pour chacun de nos peuples – le plus difficile. Nous l'avons choisi ensemble. Il passe par Strasbourg où sont rassemblées, ce matin, au-delà des hommes d'aujourd'hui, notre mémoire et notre espérance.