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"D'énormes résistances" selon Kouchner
L'ex-ministre de la santé se dit déçu devant le plan anti-drogue. Et dénonce les blocages au sein du gouvernement, du corps médical et de la société.
Libération : Comment réagissez-vous au plan que vient de présenter le Premier ministre ?
Bernard Kouchner : Je suis très déçu. L'ampleur du problème méritait un vrai cri d'alarme et je ne le vois nulle part. On nomme un nouveau groupe de réflexion, mais il y en a déjà eu beaucoup. Il n'y pas de mobilisation générale de la jeunesse. Arrêter les dealers, lutter contre le trafic, c'est banal, tous les ministres de l'intérieur disent la même chose. Et surtout, il y a ce lapsus très révélateur dans le domaine de la santé: le mot de sida n'est prononcé qu'une seule fois. La toxicomanie est un problème de santé publique et la progression du sida devient une urgence absolue. Les toxicomanes sont des malades, ils expriment un manque et il faut les traiter. Le plan n'évoque même pas la prise en charge du sida.
Libération : 85 millions de francs pour lutter contre la drogue, est-ce assez ?
Bernard Kouchner : 85 millions, dont 35 pour la première année, c'est mieux que rien, mais c'est trop peu. J'avais demandé plus lorsque j'étais ministre. C'est très dur d'obtenir des crédits. C'est sans doute aussi difficile pour Simone Veil et Philippe Douste-Blazy que ce le fut pour moi. Les résistances sont énormes, à l'intérieur du gouvernement, du corps médical et de la société.
Libération : Pourquoi ces blocages ?
Bernard Kouchner : À l'intérieur d'un gouvernement français, il est plus difficile de débloquer des crédits pour lutter contre la toxicomanie que pour n'importe quel autre objectif. C'est le grand tabou de notre société. Personne ne veut voir les toxicomanes sauf s'ils sont dans notre famille. La société se sent accusée car elle est coupable de ne pas avoir su donner à certains jeunes d'autres rêves que l'interdit de la drogue. Donnons-leur du travail et d'autres rêves. Arrêtons la démagogie, passons à la pédagogie.
Libération : Comment y arriver ?
Bernard Kouchner : En France, on veut toujours réfléchir. Simone Veil veut ouvrir le groupe de réflexion, c'est bien. Mais nous sommes fermés à tous les exemples extérieurs. Il faut réaliser, comme le disent les spécialistes avertis, que la toxicomanie relève de la santé publique.
Arrêtons de dire que les expériences anglaise, hollandaise et allemande sont des catastrophes. C'est entièrement faux. Regardons ce qui se passe en Espagne, en Italie où le gouvernement a ouvert 600 centres de prise en charge. Posons enfin les problèmes économiques. Cela n'est pas fait aujourd'hui. L'état d'esprit reste le même. Il n'est absolument pas à la hauteur de l'angoisse que génère la toxicomanie.
Libération : Le corps médical est-il prêt à se mobiliser ?
Bernard Kouchner : Le maître-mot de la lutte anti-drogue serait le travail des médecins généralistes et des pharmaciens, couple essentiel en la matière. Cette pratique ne s'improvise pas. Bien sûr, il faut des spécialistes et des liens avec les hôpitaux. Il y a toujours un moment où les toxicomanes vous tendent la main et il faut être là. C'est l'honneur des médecins d'élargir leur champ de compétence. Je le leur ai demandé pendant un an. Certains le faisaient déjà depuis longtemps. Du côté des pharmaciens, j'ai essayé de développer les échanges de seringues. Là aussi, les résistances sont considérables.
Libération : 269 places de méthadone, est-ce suffisant ?
Bernard Kouchner : Non, bien sûr. J'avais déjà initié 200 places supplémentaires. Je souhaitais 5 000 places, à l'exemple de l'Allemagne où les places sont 4 000 passées de 1 000 à 4 000 en un an. Attention, je ne dis pas que la méthadone est une panacée. Plus qu'une méthode de sevrage, la méthadone est un facteur d'insertion sociale pour les héroïnomanes qui ne sont pas désintoxiqués.
Avec de la méthadone, ils n'ont plus besoin de se prostituer ou de casser les vitres pour survivre et acheter leur drogue. À condition qu'il ne s'agisse pas de simples guichets de distribution mais de vrais programmes de soins où les malades sont entourés comme à Liverpool ou à l'hôpital Beth-Israël de New York.
Libération : Ce plan est-il selon vous un simple coup médiatique ?
Bernard Kouchner : J'espère que ce ne sera pas un numéro d'illusionniste. Simone Veil et Philippe Douste-Blazy sont bien conscients de l'urgence. Nous devons travailler ensemble. Depuis le plan que j'ai proposé à l'Assemblée nationale, les choses se sont aggravées: plus de sida, plus de morts.