Texte intégral
P. Caloni : Ce sera chaud demain ou pas ?
M. Blondel : Au plan national, FO a demandé à toutes ses unions départementales de prendre une initiative en fin d'après-midi pour faire des rassemblements et des manifestations pour que ça se voit et pour que ceux qui sont à l'extérieur des manifestations s'interrogent. Ceci étant, corrélativement, plusieurs organisations syndicales, notamment à EDF, à la SNCF, aux PTT, à Air France, à peu près toutes…
P. Caloni : La CFDT, ce sera pour vendredi.
M. Blondel : Ils font autre chose. Les organisations syndicales appellent à des grèves pour 24 heures ou pour d'autres périodes comme à la RATP. Dans les transports, il y aura des perturbations.
P. Caloni : Les usagers sont pris en otages ?
M. Blondel : Je vous en prie ! S'il était possible d'arrêter ! Prendre en otages les usagers, c'est peut-être un mot qui a marché une fois. Il faut arrêter. Ce n'est pas sérieux. Nous avons un problème : savoir si on continue sur 3,3 millions de chômeurs ou plus. Tout cela ne va-t-il pas exploser ? La société n'est-elle pas déjà en train de s'effriter ? N'y a-t-il pas maintenant une activité parallèle qui est en train de bouleverser sérieusement ce qui existe ? Il y a un problème économique, social et sociétal. Il faut que nous arrêtions cela.
P. Caloni : Qu'entendez-vous par activité parallèle ?
M. Blondel : Il y a des quartiers, notamment dans la région parisienne, où il y a des jeunes qui gagnent de l'argent avec de la drogue avec une importance telle que cela s'inscrit dans l'économie. On en a presque besoin pour fonctionner. C'est dramatique. Dans une dizaine d'années, il y aura deux sociétés dans ce pays. La République et la démocratie n'y ont pas intérêt.
P. Caloni : Comment jugez-vous la politique d'E. Balladur ?
M. Blondel : Il a fait une politique un peu curieuse dans la mesure où il nous a proposé une loi quinquennale dite "sur l'emploi". Ensuite, elle est devenue une loi sur l'emploi, le travail et la formation professionnelle. Quand je la lis bien, je vois que c'est une loi exclusivement sur la formation professionnelle et le travail. Il n'y a rien concernant l'emploi. Tous les postulats choisis sont de faux postulats. On exonère les cotisations sociales pour les salariés payés au Smic. On donne une prime aux patrons qui paient mal. Cela fera un élément attractif pour faire venir les salaires au niveau du Smic. Le patron qui aura payé un peu mieux virera les anciens pour embaucher des nouveaux au Smic. Est-ce normal au moment où le gouvernement dit que la consommation n'est pas suffisante ? On ne donne pas de quoi consommer aux plus défavorisés. Ce n'est pas une bonne formule.
P. Caloni : Que voulez-vous dire ?
M. Blondel : Je finis par m'interroger à la fois sur les bas salaires. Tout le monde parle du Smic-jeunes : il existe avec la loi en question. Le préapprentissage à 14 ans, vous rendez-vous compte ce que cela signifie ? Ce ne sont pas les fils de députés qui n'iront pas jusqu'au bac. Ce seront les gosses de Maghrébins. Je croyais que nous voulions une France ouverte. L'école est le seul moyen d'intégrations qui nous reste avec le travail. Si à 14 ans il y a ceux qu'on met sur le côté avec un peu de formation. On veut copier l'Allemagne. Or on s'est rendu compte que s'il y avait des apprentis, à 30 ans, il y a beaucoup de chômage. Il n'y a pas suffisamment de culture générale pour les convertir. C'est tout cela qui nous met en colère. Ce n'est pas une grève fourre-tout. Il faut relancer sur le plan économique en soutenant un peu la consommation. Il faut être raisonnablement keynésien. Je voudrais que la France se fasse entendre sérieusement au niveau européen, pas simplement en envoyant des documents à l'Europe pour dire qu'on va faire plus de flexibilité pour régler le chômage. Il faut hurler pour obtenir de l'industrie au niveau européen. Il faut une politique industrielle. Il faut hurler pour une clause sociale du GATT. Ce n'est rien, ce qu'on est en train de faire sur le GATT. L'important, c'est cette clause. Si on ne se dépêche pas d'en mettre une, il y aura plus que des délocalisations. Ce sera une catastrophe. Pour pouvoir lutter contre la concurrence, peut-être arrivera-t-on un jour à nous faire travailler comme des esclaves ! Ça réglera peut-être le problème, on sera concurrentiels. Ce n'est pas sérieux. Il faudrait que l'Europe se fasse plus entendre au niveau mondial avec la clause sociale du GATT. C'est indispensable. Il faut relancer l'économie au niveau européen par l'industrie et la soutenir en France par les salaires. C'est la démarche normale d'un syndicaliste.
Mardi 12 octobre 1993
RMC
P. Lapousterle : Air France, EDF, GDF, RATP, SNCF, objectif de cette grève ?
M. Blondel : Au départ, ce que nous lancions, c'était le 12 octobre, des rassemblements-manifestations en fin de journée. Nous voulions essayer de tester pour voir ce que les salariés avaient digéré des agressions de la politique d'E. Balladur. Nous lancions et nous avons lancé, il y aura ce soir partout et dans tous les départements, des rassemblements et des manifestations. Différentes organisations, la CGT et la CFDT, une vingtaine d'unions départementales ont suivi et feront mouvement ce soir avec nous, en fin de journée. Les PTT, pour éviter la privatisation des Télécom, avaient lancé un mot d'ordre le 12 et ensuite la SNCF avait aussi lancé un mot d'ordre. Ce dernier a été bien réussi. Air France, parce qu'il y a un problème d'emploi, c'est clair. Et puis, il y a une agglomération d'actions qui donne une journée où il va y avoir beaucoup de choses. Il faut bien comprendre que ce n'est pas une grève lancée dans les services publics, c'est d'abord une réaction interprofessionnelle, en fin de journée, dans l'ensemble de la France.
P. Lapousterle : Quelle serait pour vous la réussite de cette journée ?
M. Blondel : Ça ne peut pas se quantifier. Ce qui est intéressant pour nous c'est que les gens se rassemblent et qu'ils soient dans la rue. De façon à montrer à celui qui n'est pas sorti dans la rue, qu'on peut et qu'on doit le faire car les circonstances l'exigent. C'est l'exemplarité. En octobre 91, j'ai essayé de lancer un mot d'ordre de grève de 24 heures contre le chômage avec un succès limité. Cette fois, avant de lancer quelque chose de plus important, je tiens à tester. Je dois dire, en plus, que j'ai prévenu le gouvernement depuis juin que nous ferions quelque chose pour avoir des compensations salariales, car trop c'est trop ! et quand on pressure les salaires, on limite la consommation et on ne rend pas service à l'emploi, ça augmente au contraire le chômage.
P. Lapousterle : Mouvement interprofessionnel en France. Est-ce pour ébranler l'image du gouvernement Balladur ?
M. Blondel : Pas du tout ! J'essaye d'être le plus prudent possible. En ce moment, le moins qu'on puisse dire c'est que, sur le plan politique, il y a une sorte de vide, il y a la majorité et pas d'opposition. Je ne tiens pas du tout à ce que les organisations syndicales, et surtout FO, se substituent à l'opposition, ce n'est pas notre rôle. Par contre, je crois que c'est quand même pas mal, 1,1 % sur la CSG, l'essence, la retraite coupée en morceaux, non seulement les 60 ans mais les 25 années à la place des 19, ce qui va faire baisser de 8 % le niveau de la retraite, ensuite la loi quinquennale sur l'emploi qui est tout sauf une loi sur l'emploi et les choix faits sont de mauvais choix qui ne créeront pas des emplois mais qui feront tout pour que les salaires restent près du Smic. Ça devient fou ! D'une certaine façon, quand je regarde cette loi de plus près maintenant, il me semble que c'est une loi de classes. On réinstaure la domesticité, on s'arrange pour qu'il y ait une voie de garage, c'est le ticket-service. Et moi je le veux pour tout le monde, pour tous les salariés. Il faut relancer les salaires de manière à soutenir la demande, ensuite il faut redonner de l'activité. Regardez ce qui est en train de se passer actuellement avec les inondations : il y a un an Vaison-la-Romaine. On n'aurait pas pu faire les chantiers qui étaient nécessaires pour essayer d'irriguer tout ça et éviter des accidents de ce genre ? Qu'ont fait nos anciens, comment se sont faits routes, électricité, hôpitaux ? Et nous, nous ne sommes plus capables de faire ce genre de choses ? Tout le monde sait que le bâtiment et les travaux publics ce n'est pas inflationnistes, c'est sur le territoire, même si ça ne rapporte pas d'argent et en plus, ça donne du travail.
P. Lapousterle : Tous les Français subissent la crise, fallait-il encore infliger une paralysie du service public ?
M. Blondel : Les services publics sont paralysés ? Attendez, ne vous fiez pas aux apparences !
P. Lapousterle : Pas de métro entre 10 heures et 15 heures, pas de courrier etc.
M. Blondel : Quand mes camarades du métro faisaient la grève à 8 heures, c'était scandaleux, car tout le monde voulait aller travailler à 8 heures, maintenant qu'ils ont déplacé les choses, ce n'est pas bien. Non franchement, pour l'instant, je dis bien que c'est plus une opération d'éveil, de test. Nous n'avons pas pris les gens en otages. La gêne, c'est comme ça, quand on fait de l'action syndicale et que l'on fait une manifestation, on dit que ça va bloquer la rue et juste à ce moment-là on doit rentrer car c'est la rue où on habite. Non, vraiment je regrette ! On aura toujours ça, vous le savez bien. Quand les gens s'expriment, ça a toujours des conséquences pour le voisin.
P. Lapousterle : Oui mais il faut être fonctionnaire aujourd'hui pour faire la grève sinon on perd son emploi ?
M. Blondel : Ou l'inverse. Ou on est fonctionnaire pour faire la grève ou on est fonctionnaire et on fait la grève, et on la fait par solidarité pour celui qui ne peut pas la faire, ou qui a peur de la faire. Je trouve que les fonctionnaires sont assez courageux quand ils font grève car ils la font souvent par solidarité pour ceux qui ne peuvent pas la faire.
P. Lapousterle : Donc aujourd'hui les fonctionnaires font grève pour les chômeurs ?
M. Blondel : Oui. Quand les fonctionnaires défendent leur pouvoir d'achat ils donnent un coup de main aux chômeurs. Nos amis de la SNCF, en 10 ans, ont perdu 80 000 emplois ! Vous vous rendez compte ! Ce n'est pas un moyen de dire qu'il faut continuer à embaucher à la SNCF ? Je trouve que c'est une façon de défendre l'emploi sérieusement.
P. Lapousterle : N'est-ce pas étonnant que depuis 1947, avec la scission entre FO et la CGT qu'aujourd'hui vous vous retrouviez ensemble ?
M. Blondel : Ensemble, ensemble, soyons clairs ce n'est pas la première fois. Il n'y a pas d'appel unitaire. Je n'ai même pas vu Viannet.
P. Lapousterle : Vous nous rassurez, c'est donc toujours la guerre…
M. Blondel : Mais pourquoi vous rassurer ! Nous n'avons pas la même conception, chacun le sait, nous avons des divergences. Mais ce que je sais c'est qu'il n'y a plus une organisation syndicale dans ce pays à l'heure actuelle qui soit capable, seule, d'engager l'ensemble des travailleurs, donc par la force des choses, on verra fleurir, en fonction des revendications, vraisemblablement des actions plus ou moins unitaires mais qui ne seront pas de création unitaire. Ensuite, la situation est difficile et à partir de ce moment-là, pour peser sur le gouvernement, il faut en effet que nous soyons un minimum à être d'accord sur une certaine orientation pour la faire valoir auprès de ceux qui dirigent.
P. Lapousterle : Votre réflexe quand on vous dit que le partage du temps de travail est la seule solution possible ?
M. Blondel : Ce n'est pas la seule solution c'est faux ! On veut nous entraîner dans ce dilemme en disant ça. Non, le partage du travail, vous savez très bien que c'est payer un emploi à un chômeur en perdant soi-même son pouvoir d'achat. Ça veut dire qu'en définitive on considère que l'emploi est un gâteau et que tout le monde devra en avoir une part. Or, ce n'est pas ça l'emploi, c'est quelque chose qui varie et qui n'est pas fixe. Ce n'est pas parce que moi je serai chômeur et qu'un autre aura pris ma place qu'il n'y aura pas un problème. Il y aura toujours un problème, il y aura un chômeur, moi. Les entreprises n'embauchent que si elles ont besoin, c'est ça le principe. Pour ne pas avoir compris ça, la loi quinquennale est passée à côté. Ne mettons pas le doigt dans l'engrenage de ce qui fait le partage de la misère.
12 octobre 1993
Le Parisien
Marc Blondel, secrétaire général du syndicat Force Ouvrière : "La première étape d'une action plus large"
Le Parisien : Vous qualifiez le mouvement d'aujourd'hui "d'action de réveil" cela suppose-t-il que les syndicats étaient en sommeil ?
Marc Blondel : Depuis l'arrivée de Balladur, les salariés semblaient faire une confiance absolue au nouveau gouvernement. Et du fait de la crise, ils en sont venus à des comportements égoïstes, du type "les ennuis, pourvu qu'ils ne me tombent pas dessus" ; on ne saurait d'ailleurs les en blâmer. Mais la montée du chômage dans toutes les catégories a sans doute déclenché un début d'interrogation sur la politique du Premier ministre. De son côté, Force Ouvrière a annoncé dès le mois de juin son intention de mobiliser sur les questions salariales. Un travail en profondeur qui aboutit à la journée d'aujourd'hui. Celle-ci devrait préfigurer un mouvement plus large et plus ouvert.
Le Parisien : S'agit-il alors de la première manifestation anti-Balladur ?
Marc Blondel : Ce n'est en aucun cas une manifestation dirigée contre le Premier ministre. J'agis sur le terrain de l'action syndicale pour la défense des intérêts des salariés, des retraités et des chômeurs. Mon rôle n'est en aucun cas de reconstruire l'opposition. Ce qui n'exclut pas, bien au contraire, que je combatte les orientations économiques du gouvernement.
Le Parisien : Après la réforme des retraites, les suppressions d'emploi chez Air France, le gel des salaires à la SNCF, la loi quinquennale sur l'emploi est-elle la goutte qui fait déborder le vase ?
Marc Blondel : Le gouvernement a voulu faire de cette loi sur l'emploi son point fort. Mais les postulats de départ sont faux. Ces dispositions ne créeront pas un emploi supplémentaire et auront au contraire des effets pernicieux. Ainsi je n'avale pas le volet relatif à la généralisation de l'apprentissage à quatorze ans. Avec des initiatives de ce type, l'égalité en matière de connaissance, c'est-à-dire l'école de Jules Ferry, n'est plus respectée. N'arrive-t-on pas là à une politique de classe qui risque de couper en deux la société ?
Le Parisien : Pourquoi avoir mis les solaires au cœur des revendications ?
Marc Blondel : Aujourd'hui, patrons et commerçants parlent tous d'une baisse de leur chiffre d'affaires. Or, l'emploi n'est pas un problème d'offre mais un problème de demande. Les patrons n'embauchent pas pour faire plaisir, mais parce qu'ils en ont besoin. Je suis donc favorable à une relance de la consommation qui passe par une hausse – certes raisonnable – des salaires. Si on ne bloque pas le chômage, on va faire basculer la société. Les activités parallèles, souvent illégales, se développent. On intègre peu à peu cette économie "grise" et si rien n'est fait, on risque la gangrène. C'est maintenant qu'il faut mettre debout les entreprises avec des grands travaux qui ne soient pas inflationnistes et une vraie politique industrielle au niveau européen. Autre chose qu'une Europe qui fait peur.
Des normes internationales du travail sont aujourd'hui indispensables. On ne peut tolérer que soient mis sur le marché des produits fabriqués par des enfants en âge scolaire.