Interview de M. Michel Roussin, ministre de la coopération, dans "Le Monde" du 6 septembre 1993, sur le résultat des élections présidentielles au Togo et en Centrafrique, l'aide française "prime à la bonne gestion", la concurrence entre la France et les Etats-Unis sur les marchés africains et les "réseaux" d'influence en Afrique.

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Média : Le Monde

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La France donnera désormais en Afrique "une prime à la bonne gestion" nous déclare le ministre de la Coopération.

Le Monde : Après une élection présidentielle sans grande signification, puisque boycottée par l'opposition, n'avez-vous pas le sentiment d'avoir été piégé au Togo ?

Michel Roussin : Je ne pense pas avoir été piégé. Je suis personnellement déçu. Nous avions dépensé beaucoup d'énergie pour convaincre les différentes parties de se parler d'abord, de se voir ensuite. J'ai pensé un instant que le scrutin pourrait se dérouler normalement. J'ai été très déçu de voir que cela capotait avant le premier tour. Le piège n'est pas pour nous. C'est le général Eyadéma qui doit l'éviter. S'il rate son prochain rendez-vous avec le peuple togolais, lors des législatives, quelle image aura le Togo devant la communauté internationale et surtout devant la communauté africaine ?

Michel Roussin : Croyez-vous que l'opposition participera aux élections législatives ?

Michel Roussin : Je pense que oui. De toute façon, elle ne peut plus avoir un discours timoré. Elle a marqué le coup en ne participant pas à l'élection présidentielle, cela n'a pas empêché l'élection. Elle a maintenant une véritable responsabilité, peut-être aussi grande que celle du général Eyadéma, qui doit permettre le bon déroulement du scrutin. Peut-être verrons-nous la première cohabitation à l'africaine ?

Michel Roussin : On est donc revenu à la case départ ?

Michel Roussin : Tout cela n'est certes pas satisfaisant, mais il n'y a pas eu d'incidents. L'opposition craignait que l'armée sorte. Elle n'est pas sortie. C'est vrai qu'il y a des reproches à faire au gouvernement. La mise en route du dispositif électoral a été tardive, la mise en place du matériel électoral s'est effectuée dans une certaine confusion, le traitement de l'information sur les ondes n'a pas brillé par son impartialité, le fonctionnement de la commission électorale nationale et celui de la commission administrative de distribution des cartes ont été chaotiques. Nous avons bien noté ces insuffisances.

Le Monde : N'avez-vous pas été tenté, dans les jours précédant le 26 août, de suggérer un report du scrutin, comme l'ont fait implicitement les Américains et les Allemands ?

Michel Roussin : On l'avait déjà fait trois fois, en intercédant auprès du président Eyadéma. En plus, c'est aussi le problème des Togolais. Ce sont leurs élections.

On avait déjà fait beaucoup de choses pour préserver l'État de droit. On a dépensé beaucoup d'argent. Cette fois, on en est resté à notre rôle et à ce qui était convenu entre les différentes parties.

Le Monde : Certains Togolais préféreraient que leurs scrutins soient organisés sous un véritable contrôle international…

Michel Roussin : Les Togolais sont majeurs. C'est à eux de veiller au bon fonctionnement de leurs institutions. Sans tuteurs.

Le Monde : En Centrafrique, a-t-on atteint cette majorité ? Il n'y aurait pas eu d'élections sans la France.(1)

Michel Roussin : Nous avons aidé les Centrafricains matériellement. Nous l'avons fait aussi au Togo. En d'autres temps, sous la IVe République, ces pays ont connu des élections qui se sont très bien passées, nous avons eu des députés de l'Oubangui-Chari (2) élus tout à fait normalement. Il faut renouer avec une tradition politique qui a existé.

Le Monde : La façon dont la crise a été gérée en Centrafrique, lorsque le président sortant André Kolingba a menacé de perturber le processus électoral, est-elle destinée à servir d'exemple ?

Michel Roussin : Je ne pense pas qu'on puisse dire que c'est un exemple. Mais nous avons démontré que si les règles minimales n'étaient pas respectées, il n'y avait plus de raisons que la France poursuive son aide. Il m'a semblé que c'était très simple comme réaction.

Le Monde : Si le successeur de M. Kolingba ne se montre pas à la hauteur de sa tâche, ne risque-t-on pas de reprocher à la France de l'avoir mis en place ?

Michel Roussin : C'est de la dialectique. Ce ne sont pas des élections organisées sous l'impulsion de la France. Il fallait bien qu'il y ait des élections. Et il y avait quand même une volonté des Centrafricains d'aller aux élections, puisqu'un premier scrutin avait eu lieu, qui avait été interrompu. Effectivement, il y a peut-être là, dans la première étape, une ingérence française puisque Paris a pris un certain nombre de mesures pour accompagner la relance du processus électoral.

"Nous ciblerons mieux l'aide"

Le Monde : Les mêmes pressions ont-elles été faites sur le général Eyadéma et sur le général Kolingba ?

Michel Roussin : Oui ! Et je ne vous donnerai pas le nom et la fonction d'un certain nombre d'autorités politiques africaines qui m'ont passé un petit coup de fil pour me féliciter après la résolution de la crise centrafricaine. Les gens réagissent en se disant que ce sont des rapports un peu différents qui se nouent.

Le Monde : De nombreux pays africains ont tendance à considérer la coopération française comme une simple source de financement. Avez-vous l'intention d'être plus directif en matière de développement ?

Michel Roussin : Nous ne pouvons plus disperser nos efforts, car nous avons des moyens limités. "Directif" me convient, mais je préfère dire que nous ciblerons mieux l'aide, après de véritables études économiques. Comme l'a dit le Premier ministre, notre coopération sera sans faille, mais exigeante. Payer les arriérés de salaires ne correspond pas à la conception que nous avons de la coopération. J'ai déjà dit plusieurs fois que l'on ne devait plus me considérer comme quelqu'un qui assurerait les fins de mois. Je suis comptable de l'effort des contribuables français en direction de l'Afrique. Il faut que nos partenaires fassent aussi le leur. Certains le font très bien, comme la Côte d'Ivoire, ou le Tchad, qui essaie également de se sortir d'une situation difficile, il est bien évident que, de temps en temps, nous serons amenés à être souples, mais l'aide financière ne sera plus systématique.

Le Monde : Est-ce que cela veut dire que ce qu'on appelait depuis le discours de François Mitterrand à La Baule, la conditionnalité démocratique, n'est plus de mise ?

Michel Roussin : Il y a dans ce domaine un progrès, si l'on regarde ce qui a été fait par l'administration française dans la continuité sur les dix dernières années. Il faut être optimiste et ne pas imposer de conditionnalités. On ne peut pas, sous prétexte qu'il y a eu une évolution démocratique, permettre n'importe quoi. La démocratie est une chose. Le fonctionnement de l'État en est une autre.

Le Monde : L'aide deviendrait-elle donc une prime à la bonne gestion ?

Michel Roussin : C'est vrai qu'il y aura désormais une prime à la bonne gestion. La coopération, c'est un tout. Il faut que l'on sache que la France souhaite que le processus démocratique se déroule dans de bonnes conditions, à l'africaine peut-être, mais dans de bonnes conditions.

Le Monde : À Paris, les centres de décisions sont éclatés entre le Trésor, le Quai d'Orsay, le ministère de la Coopération et l'Élysée. Êtes-vous favorable à une agence de ration qui homogénéiserait la politique africaine de la France ?

Michel Roussin : C'est un projet intéressant. Mais je l'identifie trop à la formule anglo-saxonne de l'agence. Je crois que si l'on arrive – et je vais m'y employer après quelques rounds d'observation – à bien coordonner les actions, il ne doit pas y avoir de difficultés avec le Trésor. S'agissant de la Caisse française de développement, avec des rapports un peu différents, on doit pouvoir être plus efficace. Pour ce qui est des relations avec le Quai Orsay, je ne vois pas de difficultés particulières, bien au contraire.

"Pas de difficulté avec la présidence"

Le Monde : Et avec l'Élysée ?

Michel Roussin : Aucun problème.

Le Monde : Même pendant les crises togolaise et centrafricaine ?

Michel Roussin : Jusqu'à ce jour, il n'y a pas eu la moindre difficulté entre la présidence de la République et le ministère de la coopération. Nous n'avons jamais eu de vision différente des problèmes, il n'y a jamais eu de remarques, de divergences de vues avec la présidence de la République. Pour revenir à nos relations avec la Caisse française de développement et les investisseurs français privés, le ministère de la coopération a initié un nouveau dialogue. Cela devrait pouvoir marcher. On s'y emploie.

Le Monde : Cette concertation a-t-elle fonctionné au moment de l'offensive de la compagnie pétrolière américaine Oxy au Congo ?

Michel Roussin : Je crois que dans cette affaire le gouvernement congolais a très bien joué le jeu de la concurrence, Maintenant, il faut qu'Elf fasse de bonnes propositions. Les négociations se poursuivent. Le président d'Elf n'est plus le seul à intervenir au Congo, le ministre de l'Industrie et du Commerce extérieur, Gérard Longuet, agit lui aussi auprès de son homologue congolais. Je pense que le nouveau président d'Elf se rendra bientôt au Congo. Pour ma part je vais rencontrer le président Pascal Lissouba. Nous ne sommes plus dans le schéma de l'intervention d'opérateurs privés, mais dans le cadre d'une intervention politique.

Le Monde : Comment la France perçoit-elle l'offensive lancée par les compagnies pétrolières américaines en Afrique ?

Michel Roussin : La France doit être vigilante. Elf développe une stratégie plus dynamique pour préserver ses parts de marché.

Le Monde : La concurrence entre la France et les États-Unis sur le continent africain ne s'exerce pas seulement dans le secteur pétrolier. Les États-Unis sont très critiques sur les droits de l'homme dans des psys où la France perd de son influence. Qu'en pensez-vous ?

Michel Roussin : Personnellement, je ne ressens pas cette offensive. Je ne vois pas là d'inquiétudes particulières à avoir. On fait tellement d'autres choses que des discours. Jimmy Carter qui descend de l'avion à Lomé, c'est surréaliste. Pour l'opinion américaine, où est Lomé ?

Le Monde : Il y a toujours deux gouvernements au Zaïre. La France soutient-elle celui, d'opposition, d'Etienne Tshisekedi ou celui, nommé par le maréchal Mobutu, de Faustin Birindwa ?

Michel Roussin : Ce n'est pas à moi de choisir. Aucun des deux. Je pense qu'il faudra inévitablement rebattre les cartes et favoriser l'émergence d'une troisième voie.

Le Monde : Vous avez annulé une visite programmée début juillet à Djibouti, au moment où l'armée déclenchait une offensive contre la rébellion afar. Pensez-vous que le président Hassan Gouled a saisi votre message ?

Michel Roussin : Il faut prendre date, passer des messages. Dans nos relations avec l'Afrique, les signes se décodent, s'interprètent. Je ne voulais pas être présent à Djibouti pendant que se développait une opération de rétablissement de l'ordre dans le Nord. Le président Gouled l'a très bien compris.

Réseaux parallèles

Le Monde : Les relations franco-africaines pâtissent depuis toujours d'une mauvaise image, en raison de l'existence de réseaux parallèles. Étant donné votre passage dans les services secrets français, votre présence à la tête du ministère ne risque-t-elle pas d'alimenter les fantasmes qui entourent ces relations ?

Michel Roussin : C'est vrai qu'il y a des réseaux. Mais je crois qu'il faut relativiser. Il y a très longtemps que j'ai quitté les fonctions de responsabilités que j'avais dans un organisme de renseignements français. J'ai gardé cette image. Tout le monde oublie que j'ai été préfet, que j'ai eu d'autres responsabilités dans l'administration. Je suis très fier de ce que j'ai fait en d'autres temps, parce que j'ai participé à la défense des intérêts de la France. Dans les entretiens que j'ai avec nos amis africains, jamais personne ne s'en émeut. On pourrait penser que je suis un homme de réseaux, un manipulateur. Je suis le contraire de cela. Les réseaux qui existent ne me gênent pas, car il faut que les Africains puissent avoir plusieurs interlocuteurs. Cela correspond à leur état d'esprit et leur permet d'exprimer plus librement leurs points de vue différents. Et quand on parle des réseaux Pasqua, Roussin, Foccart… je crois qu'en fait ce sont des liens d'amitié qui existent entre les uns et les autres. Ce qui compte, c'est que nos amis africains viennent me voir quand ils ont des problèmes. C'est bien le ministre de la Coopération et en fait la France qu'ils sollicitent.

(1) Le Monde du 21 août.

(2) Ancien nom du Centrafrique, avant l'indépendance.