Texte intégral
Monsieur le Premier ministre,
Messieurs les ministres et chers collègues,
Messieurs les gouverneurs,
Mesdames et Messieurs
Depuis ma nomination à la tête du ministère de l'Économie, j'ai eu le plaisir de rencontrer certains d'entre vous, mes chers collègues, ainsi que plusieurs chefs d'État ou de gouvernement de la zone franc de passage à Paris.
Mais cette réunion, de la zone franc est, comme vous le savez, mon premier déplacement en Afrique en tant que ministre de l'Économie. J'y attache donc, non seulement à titre professionnel mais aussi à titre personnel, une importance toute particulière.
Qu'il me soit permis d'entrée de jeu d'exprimer ma profonde gratitude aux autorités de la république de Côte d'Ivoire, au président Houphouët Boigny, qui tient une place aussi prépondérante dans les liens fraternels qui nous unissent depuis si longtemps, à vous-même, Monsieur le Premier ministre, et à mon collègue M. Duncan, pour l'organisation, dans cette magnifique ville d'Abidjan, de ces réunions qui se tiennent à un moment important pour le progrès du développement solidaire de la zone.
Cette réunion sera avant tout pour moi l'occasion de vous écouter. Elle sera aussi l'occasion d'un échange approfondi sur deux thèmes majeurs :
- la poursuite et l'intensification des politiques de redressement mises en œuvre par les états de la zone franc, d'une part,
- la dynamique de l'intégration régionale, d'autre part.
Nous devions, vous le savez, nous réunir en avril dernier. Pour des raisons de calendrier cette réunion a été reportée et finalement fusionnée avec la réunion traditionnelle d'automne.
Je dirais, pour employer une litote, que la France et ses partenaires africains ne sont pas restés inactifs pendant cette période :
(1) J'observe tout d'abord qu'avec l'entier soutien de la France, les chefs d'état des zones UMOA et BEAC ont décidé d'endiguer les fuites de capitaux dont l'ampleur croissante déséquilibrait la situation monétaire et sapait les efforts de redressement entrepris.
La mesure de suspension du rachat des billets exportés à l'extérieur de la partie africaine de la zone franc constitue une décision particulièrement courageuse que j'aimerais à nouveau saluer. Elle constitue aussi une preuve d'unité de la zone.
(2) Nous avions souhaité, Michel Roussin et moi-même, étudier très précisément la situation de nos quatorze partenaires avant de participer à cette réunion.
Le premier ministre a souhaité que cette étude soit menée par l'ensemble des départements ministériels concernés par l'Afrique et je puis vous dire, que M. Balladur a tenu à en tirer lui-même les conclusions.
Au terme de ces réflexions, nous sommes définitivement convaincus que seul le retour de nos partenaires africains dans la communauté financière internationale leur permettra de retrouver le chemin de la croissance
Pour cela, il n'y a pas d'autre choix que celui de la conclusion d'accords avec les institutions financières multilatérales. Dans cette perspective, nous pensons qu'il est urgent de redresser les finances publiques même si cette tache peut paraître difficile à beaucoup d'entre vous.
Vous le savez comme nous, seuls des accords avec le FMI permettront aux états de la zone franc de retrouver un plein accès aux ressources financières que la communauté internationale peut leur apporter et la faculté de bénéficier d'un rééchelonnement de leur dette dans le cadre du club de paris.
Nous sommes arrivés maintenant à un point de rupture et nous savons tous qu'il n'y a pas d'autre voie possible. À retarder encore les efforts nécessaires, ce qui vous serait demandé demain serait si douloureux que vous vous retrouveriez dans une impasse.
La France plaidera la cause de ses partenaires auprès du FMI, elle ne pourra le faire efficacement que si ses partenaires ont pris les mesures de redressement indispensables à la mise sur pied de programmes macro-économiques viables et acceptables par la communauté financière internationale.
La France apportera enfin son soutien financier au moment de la conclusion des accords avec le FMI. Comme le Premier ministre, l'a récemment indiqué aux chefs d'État de la zone, la France a en effet décidé de faire porter en priorité son effort financier au soutien des programmes conclus avec le FMI.
La France souhaite ainsi vous convaincre que la seule voie est celle du redressement économique et financier rapide. Ceux qui emprunteront, ce chemin trouveront toujours la France à leurs côtés.
Les États de la zone franc sont par ailleurs engagés depuis quelques années dans un ensemble de projets d'intégration régionale qui me paraissent très sincèrement porteurs d'un grand avenir. Qu'il s'agisse de projets à l'échelle de la zone ou bien de projets à vocation sous régionale : ces chantiers témoignent de la volonté des partenaires de la France d'unir leurs forces pour faire face à l'adversité, au prix parfois de transferts de souveraineté dont nous savons tous qu'ils sont difficiles à accepter.
Permettez-moi de dire ici à nouveau combien nous nous réjouissons de l'avancement de ces projets. À l'initiative du gouvernement ivoirien, plusieurs réunions importantes auront lieu aujourd'hui, mardi 21 septembre, et, je le souhaite vivement, deux traités pourraient être signés dans le domaine des statistiques et de la prévoyance sociale.
La création, autour d'une monnaie unique, d'unions économiques, la définition de règles communes et la mise en place d'instances de contrôle ou de juridictions régionales, l'harmonisation des textes et le renforcement de l'état de droit : tels sont les objectifs que poursuivent ces différents projets.
De nouvelles organisations internationales sont prévues, pour être viables et acceptées par les opinions publiques, elles doivent être légères, opérationnelles et financièrement modestes.
Le succès de la démarche d'intégration régionale repose en très grande part sur la volonté politique des états et leur capacité à financer eux-mêmes sur le long terme des structures qui ne sont que leur prolongement.
Mais, au-delà des principes généraux, je voudrais saluer les nombreuses réalisations concrètes.
Deux projets de création d'union économique et monétaire avancent, sous l'impulsion des gouverneurs des banques centrales et du Secrétaire général de l'UDEAC, dans de bonnes conditions. L'enjeu est de taille ; il s'agit dans chaque cas de créer autour d'une monnaie commune une zone régie par le principe de la liberté de circulation des personnes et des biens et des services.
L'exercice de surveillance multilatérale et de coordination de politiques macro-économiques me paraît dans le cadre de ces travaux un moyen essentiel de consolider votre monnaie commune en imposant une rigueur budgétaire venant harmonieusement accompagner la discipline monétaire que vos états s'attachent à respecter.
Le projet d'harmonisation du droit des affaires cherche, en rapprochant les règles de la vie des affaires et en offrant aux opérateurs une structure régionale d'arbitrage et de cassation a jeté les bases d'un véritable état de droit économique. Donner plus de sécurité juridique aux entrepreneurs, c'est aussi faciliter le retour des investisseurs et préparer le retour de la croissance.
Le projet de conférence interafricaine de la prévoyance sociale s'inspire de la même démarche que celle retenue en matière d'assurances. Il s'agit de créer un cadre juridique et économique commun pour la gestion des organismes de protection sociale ; il s'agit aussi de mettre en place une inspection régionale des affaires sociales qui s'assurera du respect de ces règles de droit et de gestion.
Grace au projet Afristat, les états de la zone franc disposeront demain d'une structure commune chargée d'harmoniser, en les améliorant, les méthodes de collecte et d'exploitation des données statistiques.
La création de structures communes de formation des cadres des administrations financières correspond, elle aussi, a une profonde nécessité et à un souhait régulièrement exprimés par l'ensemble des états, la prochaine mise sur pied de pôles régionaux de formation devrait pleinement répondre à ce besoin.
Enfin, depuis la signature à Yaoundé le 10 juillet 1992 du traité sur les assurances, cinq états ont mené à bien la procédure de ratification. Je souhaite vivement que l'ensemble des ratifications interviennent dans les meilleurs délais afin que puisse être mise en place la "conférence interafricaine des marchés d'assurance" qu'attendent avec impatience les opérateurs.
Quel chemin parcouru en moins de trois ans ! Le thème de l'intégration régionale au sein de la zone franc a d'abord été accueilli avec un scepticisme à peine dissimulé par la communauté internationale, les réalisations concrètes obtenues par les États forcent désormais le respect, voire l'envie.
Je souhaite donc que les réunions qui auront lieu aujourd'hui permettent d'enregistrer de nouvelles avancées dans cette démarche.
Depuis la dernière réunion de la zone franc, à Paris en septembre 1992, mon pays a perdu l'un de ses hommes d'état contemporains les plus reconnus en Afrique. Je ne voudrais pas terminer cette allocution sans rendre hommage à Pierre Bérégovoy.
En tant que ministre des Finances puis en tant que Premier ministre, Pierre Bérégovoy n'a jamais cessé de placer le redressement de l'Afrique au rang de ses toutes premières priorités.
Avant de céder la parole à mon collègue Michel Roussin, ministre de la Coopération, je voudrais encore une fois remercier M. Ouattara, le gouvernement ivoirien et vous tous pour la qualité et la chaleur de votre accueil.
Je souhaite que nos travaux d'aujourd'hui nous permettent, comme c'est l'usage à chacune de nos réunions, d'avoir entre nous un échange franc et direct.
Je vous remercie.
22 septembre 1993
Le Monde
"Il n'y a pas d'autre choix pour les Africains que celui d'un ajustement structurel" nous déclare Edmond Alphandéry
Le Monde : Pour mettre un terme à la fuite des capitaux, depuis le 2 août, le rachat des billets libellés en francs CFA est suspendu hors de la zone franc. Quel est le bilan de l'opération un mois et demi après ?
Edmond Alphandéry : C'est une bonne mesure qui a été décidée début août. Elle permet de lutter contre la fraude fiscale et douanière très importante qui s'était développée entre les pays de la zone franc et les pays limitrophes. Prise à l'initiative des Africains, la décision de suspendre le rachat des billets CFA a été bien accueillie, et pas seulement par la France. J'en veux pour preuve la décote du franc CFA qui est restée mineure.
Le Monde : Est-ce que ceux qui cherchent à échanger leurs francs CFA, ne vont pas trouver de nouvelles parades. Par exemple, en utilisant des chèques de voyages…
Edmond Alphandéry : Je ne vais pas entrer dans les détails. Ce que je constate c'est que la mesure a été efficace. Si d'autres sont à prendre, les deux banques centrales africaines concernées les examineront.
Le Monde : Derrière cette fuite des capitaux hors d'Afrique resurgit la question de l'avenir de la zone franc, Quel va être votre message à la réunion d'Abidjan ?
Edmond Alphandéry : D'abord que la France attache beaucoup de prix à la zone franc. C'est une structure capitale, pour le développement de l'Afrique francophone. Quant aux rumeurs entendues cet été concernant une modification de la parité du franc CFA, c'est un serpent de mer. Chaque année, à la veille de la réunion des ministres des finances de la zone franc, des rumeurs – pas toujours désintéressées – resurgissent. La position de la France est claire. Elle est conforme à celle des pays de la zone : pas de modification de la parité. D'ailleurs les chefs d'état de la zone l'ont exprimé à Paris en juillet 1992. Depuis, leur position est restée inchangée et celle de la France également.
Le Monde : Dans quelques jours vous allez participer à Washington à la réunion annuelle du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Est-ce que vous êtes favorable aux programmes d'ajustement structurel tels que les prône le FMI ?
Edmond Alphandéry : Nous savons tous qu'il n'y a pas d'autre choix pour les Africains que celui d'un ajustement structural. Ils doivent procéder à l'assainissement de leurs économies et de leurs finances publiques, en particulier par des économies – souvent drastiques – et par la recherche de nouvelles ressources fiscales et douanières. Avec le soutien de la France, des efforts remarquables ont été réalisés par des pays comme le Burkina-Faso, le Sénégal, le Mali, le Bénin et quelques autres.
Ces efforts, il faut que les Africains les poursuivent pour retrouver une crédibilité internationale et pouvoir bénéficier de l'aide financière à l'ajustement structurel de la part des organismes internationaux. Notre devoir à nous, gouvernement français, est de convaincre les Africains de prendre les mesures, pour retrouver une crédibilité internationale. Sinon une grande part de l'aide de la France servira comme aujourd'hui à rembourser des dettes que ces pays ont contractées vis-à-vis, notamment, du FMI. C'est une simple question d'efficacité. Le gouvernement français souhaite donc que ces pays signent des programmes d'ajustement structurel avec le FMI.
Le Monde : La réunion d'Abidjan permettra de faire le point sur le processus d'intégration régionale en cours. Vous êtes satisfait de son évolution ?
Edmond Alphandéry : Les choses évoluent dans la bonne direction. Les pays de la zone franc se trouvent dans un processus inverse de celui de l'intégration européenne. En d'autres termes, Ils ont déjà de facto une union monétaire et il leur faut réaliser l'union économique, un grand marché unique en quelque sorte. Cela passe par une harmonisation des politiques douanière, fiscale, de leur droit des affaires et de leur droit social… Le processus est en marche.