Interviews de M. Louis Viannet, secrétaire général de la CGT, à France 2 le 25 juin 1993 et RTL le 28, sur le plan de rigueur du gouvernement en matière de revenu et sur le climat social.

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Média : France 2 - RTL

Texte intégral

G. Leclerc : Il n'y aura revalorisation ni des retraites, ni du SMIC, ni des allocations familiales. Pouvait-on faire autrement ? 

L. Viannet : Le gouvernement annonce très clairement qu'il va effectivement le faire. Dans le prolongement du blocage des salaires des fonctionnaires, il y a donc blocage des retraites, refus d'augmenter les allocations familiales, remise en cause des augmentations qui devaient être allouées à l'aide aux handicapés, c'est-à-dire tout un ensemble de mesures qui vont peser directement sur la consommation. Cela frappe des petits revenus, des gens qui ont besoin de cela pour vivre, qui dépensent cet argent. Et quand on sait que, comme l'INSEE vient de l'annoncer, la baisse de la consommation prend des dimensions préoccupantes, on en voit les dégâts, d'autant que, au 1er juillet, hausse de la CSG, hausse des carburants, hausse du forfait hospitalier, la facture est lourde.

G. Leclerc : Mais il y a tous les déficits sociaux à combler, comment peut-on le faire sans augmenter les prélèvements ?

L. Viannet : Là, on n'augmente pas les prélèvements, on crée les conditions pour que les déficits sociaux s'aggravent. La cause des déficits sociaux est connue : c'est parce que nous avons un niveau de salaire trop bas, un niveau de chômage trop élevé. Nous avons trop de gens qui ne peuvent pas apporter leurs cotisations. Mais les mesures que vient de prendre le gouvernement, visent à alléger la contribution patronale à l'ensemble du financement de la protection sociale et des éléments sociaux. C'est-à-dire que la spirale fonctionne à l'envers.

G. Leclerc : Mais le gouvernement a fait de l'emploi sa première priorité.

L. Viannet : Mais ça, c'est une phrase. Concrètement qu'est-ce que ça donne ? J'ai entendu le ministre du travail dire en guise de priorité à l'emploi : la fin de l'année risque de voir le nombre de chômeurs augmenter de 350 à 400 000. C'est ça la réalité. Alors qu'aujourd'hui on est, et personne ne le conteste, à 5 millions d'hommes et de femmes privés d'emploi. Et on en est encore à regarder les autres pays en disant : lequel va prendre des mesures pour redynamiser l'économie le premier ? Je pense que là nous avons une politique qui enfonce le pays dans les difficultés.

G. Leclerc : Mais le gouvernement a pris des mesures, il y a le grand emprunt, il y aura les privatisations.

L. Viannet : Et que va devenir cet argent ?

G. Leclerc : En principe il doit servir à...

L. Viannet : Voilà, "en principe". Mais pour le moment, ce que l'on constate c'est que l'ensemble des dispositions du plan Balladur conduisent à un transfert de plus de 100 milliards de francs de la poche des salariés vers les grandes fortunes dans ce pays. Eh bien ça, ce n'est le chemin ni de la relance des activités économiques, ni de la consommation, ni de la diminution des inégalités qui sont en train de grandir à vitesse grand V dans ce pays. Nous sommes en présence d'une situation très sérieuse.

G. Leclerc : Pourtant, le climat social reste relativement calme.

L. Viannet : D'abord c'est vous qui le dites. Si je prends simplement la semaine qui vient de s'écouler avec 11 000 manifestants à Nantes, Saint-Nazaire, avec 10 000 personnes dans les rues de Lorient, avec 8 000 manifestants dans les rues de Bordeaux, à l'appel de toutes les organisations syndicales sur des objectifs revendicatifs qui touchent aux questions brûlantes que rencontrent les salariés. Je serais plus prudent en ce qui concerne l'appréciation du climat social. Et si je rajoute le fait qu'à ma connaissance, il y a au moins 30 départements qui dans les semaines qui viennent, c'est-à-dire à une période où normalement les salariés commencent à regarder du côté d'un repos bien mérité, où il y a des initiatives d'actions, de rassemblements, de manifestations.

G. Leclerc : La rentrée risque d'être agitée ?

L. Viannet : Je pense qu'on est entré dans une période où on a une montée des exaspérations dans ce pays à partir de raisons légitimes. Montée d'un mécontentement qui effectivement ne débouche pas forcément et tout de suite sur la combativité mais un mécontentement qui peut se traduire par un mouvement revendicatif très puissant, durable et tenace.

G. Leclerc : M. Blondel a déclaré préparer un grand mouvement et il se dit prêt à discuter avec les autres syndicats. Êtes-vous prêt à en discuter?

L. Viannet : Évidemment, pour ce qui nous concerne depuis des semaines et des mois, non seulement nous travaillons et nous discutons avec les salariés pour développer ce mouvement, mais nous suscitons, nous favorisons, nous développons toutes les initiatives possibles pour faire en sorte que les journées d'action puissent se dérouler dans l'unité. Je me félicite de l'état d'esprit que vient de traduire M. Blondel, dans la perspective d'une action très importante à la rentrée. Et non seulement nous sommes disponibles, mais nous voulons être des acteurs dynamiques de ce courant de mobilisation et de rassemblement parce que je crois que non seulement les salariés en ont besoin mais le pays en a besoin.

 

28 juin 1993
RTL

J.-M. Lefebvre : La rigueur n'est-elle pas nécessaire vu l'état de l'économie française ?

L. Viannet : À chacun son vocabulaire. Moi, j'aime les mots qui disent bien ce qu'ils veulent dire. Et en ce qui concerne les mesures Balladur, on est en présence d'un dispositif d'austérité très fort, très lourd, d'autant moins supportable qu'il va peser sur des catégories de salariés, ou en tout cas de gens qui ont vraiment besoin de plus pour vivre. Puisqu'on parle du Smic, on parle des retraites, on parle des allocations aux handicapés, il s'agit là de gens qui interfèrent directement dans la consommation. Ce ne sont pas des gens qui épargnent, ce ne sont pas des gens qui spéculent, ce ne sont pas des gens qui jouent dans les SICAV. Ce sont les couches populaires les plus frappées par la crise et ce sont elles qui vont encore subir les conséquences. L'INSEE, y compris les directeurs des grandes chaînes de distribution, reconnaissent maintenant que la chute de la consommation est dramatique.

J.-M. Lefebvre : Justement, vu l'état de la situation, est-ce que E. Balladur pouvait faire autrement ?

L. Viannet : Mais évidemment qu'il pouvait faire autrement. Je crois qu'on ne peut pas à la fois déclarer que l'on place l'emploi en priorité des priorités et en même temps mettre en route un dispositif qui va se traduire par un transfert, ce n'est pas rien, plus de 100 milliards de francs, un dispositif qui joue le rôle de pompe aspirante, qui puise dans les poches des salariés pour reverser dans les poches des grands de la finance et des employeurs. C'est exactement l'inverse qu'il faut faire. Il faut donner les moyens à l'économie française de retrouver un peu de souffle pour que l'emploi puisse reprendre de l'élan. Cela ne suffira pas mais il faut déjà faire ça.

J.-M. Lefebvre : Comment est-ce que vous la qualifieriez cette politique ? C'est la même politique qu'avec P. Bérégovoy ?

L. Viannet : Il serait détestable de jouer aux petites formules, parce que la situation est trop grave. On est quand même à plus de 5 millions – personne ne conteste les chiffres – d'hommes et de femmes dans ce pays, privés d'emploi, on est à plus de 3 millions de chômeurs, le ministre du Travail lui-même reconnait que nous risquons d'atteindre la fin de l'année avec 350 voire 400 000 chômeurs supplémentaires. Je crois qu'il faut véritablement prendre des dispositions, des dispositions premièrement qui mettent un terme aux plans de licenciements qui continuent dans les entreprises, des dispositions qui pèsent sur les choix de gestion dont on sent bien qu'ils sont en grande partie responsable. J'ai entendu l'autre jour M. Calvet se vanter qu'en 1992 le groupe PSA avait connu un gain de productivité de 12 %, il en attend autant pour 1993, mais au bout du bout, c'est quand même plusieurs milliers d'emplois qui sont supprimés, que ce soit chez PSA, chez Michelin, chez Renault. Jusqu'où va-t-on aller ?

J.-M. Lefebvre : Qu'est-ce que vous préparez pour la rentrée ? Des actions unitaires notamment avec Force Ouvrière ?

L. Viannet : Ce que nous préparons déjà depuis plusieurs semaines, c'est des efforts considérables pour débattre avec les salariés, discuter avec eux de la situation, des propositions que nous faisons, et construire avec eux des actions revendicatives qui portent leurs exigences très fort aujourd'hui sur le terrain de l'actualité sociale. La journée que nous avons organisée aujourd'hui fait suite à toute une série d'initiatives qui ont déjà eu lieu et elle annonce d'autres initiatives puisque d'ici le 14 juillet, nous comptons plus de 30 départements où il va y avoir des initiatives d'action et maintenant dans la plupart des cas, ces actions voient se retrouver toutes les organisations syndicales pour aider à la mobilisation des salariés. Pour ce qui nous concerne, nous considérons que là se trouve la perspective.

J.-M. Lefebvre : Est-ce qu'on ne se dirige pas obligatoirement vers un partage du temps de travail ?

L. Viannet : Je ne vois pas pourquoi il y aurait un "obligatoire" là-dedans. Ce qu'il y a de vrai, c'est que le problème de la réduction de la durée du travail sans perte de salaire est pour ce qui concerne la CGT un problème qui doit venir vite sur le devant de l'actualité. On parlait des gains de productivité, mais à qui profitent jusqu'à maintenant ces gains de productivité. Comment accepter que dans un pays comme le nôtre, les gains de productivité se traduisent systématiquement par des suppressions d'emplois tandis que l'on voit dans ces grands groupes des durées du travail qui restent à un niveau complètement anormal des conditions, de travail qui restent à un degré tout à fait insupportable et la persistance de la pratique des heures supplémentaires. Parce qu'on ne le dit pas assez, chaque fois que dans des grands groupes industriels, il y a des décisions de licenciement, chaque fois il y a persistance de la pratique des heures supplémentaires et de l'aggravation des conditions de travail.