Article de M. Marc Blondel, secrétaire général de Force ouvrière, paru dans "Le Figaro" du 1er avril 1993 et "FO Hebdo" du 4, sur la nécessité d'une politique sociale volontariste tant au niveau national qu'international, intitulé "L'Économique et le social".

Prononcé le 1er avril 1993

Intervenant(s) : 

Média : Le Figaro - FO Hebdo

Texte intégral

L'économique et le social

Les années 80 ont été celles du couple libéralisation-enfermement. Ce couple infernal est aujourd'hui au bord de l'explosion.

Il y a quelques jours, lors d'une réunion syndicale internationale, des camarades malaysiens nous faisaient part de problèmes importants qu'ils rencontraient avec deux filiales d'entreprises multinationales, dans ce cas particulier françaises : contestation de la présence syndicale, salaires de misère (45 cents de l'heure, soit moins de 2,50 F), le tout avec la complicité bienveillante du ministère malaysien chargé du Travail.

En Europe, la société Hoover annonçait brutalement qu'elle entendait fermer son établissement français pour transférer l'activité en Écosse, à Cambuslang, où elle aurait obtenu, avec le consentement syndical, des coûts salariaux plus avantageux.

Ces deux expériences ont valeur d'exemple de l'évolution sociale au plan international. Il semble évident qu'à partir du moment où l'économisme est devenu la Bible, où les décisions dans les domaines monétaires et de change sont de plus en plus interdépendantes, où les moyens techniques, de transport et de communication se sont fortement développés, les ajustements ont de plus en plus tendance à s'effectuer sur le social.

Les années 80 furent celles du couple libéralisation/enfermement. Libéralisation des marchés économiques, financiers et industriels. Enfermement du social dans les dogmes économiques et la négociation sous contrainte.

Au début des années 90, ce couple infernal, de plus en plus distendu, est au bord de l'explosion. Deux raisons essentielles l'expliquent :

Les inégalités sociales

Partout le chômage s'est développé, les inégalités sociales se sont accrues. L'économie de rentiers – favorisée dans maints pays par des taux d'intérêt élevés – s'est installée. Dans nombre de pays, dont la France, la désinflation compétitive, pour l'essentiel supportée par les salariés, actifs, chômeurs et retraités, a provoqué de lourds dégâts sociaux et économiques.

Le néolibéralisme fut le trait commun, l'économisme la référencé incontournable.

L'évolution des pays de l'Est – que l'on a trop rapidement assimilée à la fin du communisme – a dilué les solidarités de fait entre les pays respectifs des deux blocs. Ainsi, l'Europe, tolérée en son temps par les États-Unis pour des raisons politiques, est actuellement considérée comme une rivale économique.

En conséquence, du côté occidental, on assiste à une concurrence, parfois coopérative, entre les pays de la triade (Japon-États-Unis-Europe).

Tout cela contribue à réactiver des volontés protectionnistes qui apparaissent à la fois comme la réaction à une internationalisation sauvage et un aveu d'impuissance à mettre en place de nouvelles règles et relations tant au plan européen qu'international.

Cette situation provoque l'explosion des inégalités. Tant au plan interne qu'entre les pays, elles atteignent des proportions intolérables.

Peut-on continuer ainsi sans risques graves, y compris au plan de la paix ? Tel est un des enjeux de l'heure et une des raisons fondamentales d'agir. Pour le syndicaliste, l'urgence se situe à trois niveaux de plus en plus complémentaires ; le national, l'européen et l'international.

Au plan interne, la priorité doit aujourd'hui aller à la consolidation des services publics et des régimes de protection sociale collective, facteurs indispensables de cohésion du tissu social.

Il s'agit également d'abandonner le mythe du Dieu Entreprise pour réactiver les niveaux interprofessionnels et nationaux de négociation, une négociation qui doit à nouveau être libre.

Au plan européen, il s'agit de prendre conscience que si l'économique reste la voie prioritaire de la construction européenne, c'est l'idée européenne elle-même qui court à l'échec.

L'Europe a besoin d'exister aux plans politique et social.

Considérer l'économie comme le TGV de l'Europe et le social comme le réseau secondaire, c'est favoriser le déclin du tissu social et économique, c'est accroitre les inégalités sociales et géographiques.

La journée du 2 avril

Lutter contre le chômage, préserver la protection sociale collective, mettre en place un droit social européen, relancer réellement de manière coordonnée l'activité économique et industrielle, telles doivent être les priorités aujourd'hui. C'est l'objectif retenu par la Confédération européenne des syndicats pour sa journée d'action du 2 avril prochain dans tous les pays de la CEE.

Au plan international, enfin, il est indispensable d'activer la coordination-entre les grands pays industrialisés et de prendre sérieusement en considération la situation des pays de l'Est et des pays en voie de développement.

Cela passe par l'introduction de clauses sociales dans les grands accords internationaux comme le Gatt, par la nécessité pour les organismes comme le Fonds monétaire international de prendre en compte la situation sociale lors des programmes élaborés dans les pays en voie de développement.

Ces clauses sociales doivent en particulier comprendre le respect des normes internationales du travail, qu'il s'agisse de la liberté syndicale, du droit de négociation, ou encore de la protection des enfants.

Les pays en voie de développement ont besoin de la croissance des pays industrialisés, et réciproquement.

Il faut non seulement dénoncer, la mécanique globale de régression sociale tous azimuts, mais exiger son inversion. D'où l'idée d'imposer le respect des normes internationales au travail et de réexaminer les modalités de fixation du prix des matières premières.

Il n'y a pas d'autre voie pour enclencher un processus de croissance mondiale au bénéfice des populations.

Des signes encourageants se font jour.

Quand certains responsables internationaux, le président de la Berd par exemple, posent clairement le problème de la situation des pays de l'Est.

Mais aussi lorsque les 35 organisations syndicales, membres de la Confédération européenne des syndicats, décident d'agir le même jour dans toute l'Europe.

Il est maintenant indispensable que les pouvoirs publics, au plan national et international, agissent et se rappellent que croire au seul marché c'est ne pas voir plus loin que le bout de son nez, c'est agir sans objectifs de moyen et long terme autres que la résignation à l'impuissance du politique face aux évolutions.

Par Marc Blondel, secrétaire général de la Confédération générale du travail Force Ouvrière

 

7 avril 1993
Force Ouvrière

L'éditorial de Marc Blondel

L'économique et le social

Il y a quelques jours, lors d'une réunion syndicale internationale, des camarades malaisiens nous faisaient part des problèmes importants qu'ils rencontraient avec deux filiales d'entreprises multinationales, dans le cas particulier françaises : contestation de la présence syndicale, salaires de misère (45 cents de l'heure, soit moins de 2,50 francs), le tout avec la complicité bienveillante du ministère malaisien chargé du Travail, intitulé... ministère des Ressources humaines (ce qui tendrait à montrer que le management participatif est une idée exportable !

En Europe, la société Hoover annonçait brutalement qu'elle entendait fermer son établissement français pour transférer l'activité en Ecosse, à Cambuslang, où elle avait obtenu, avec le consentement syndical, des coûts salariaux plus avantageux.

Ces deux expériences ont valeur d'exemples de l'évolution sociale au plan international. Certes il ne s'agit pas de phénomènes nouveaux, toutefois nul ne peut contester leur accélération ou pour le moins, une vitalité plus grande.

Il semble évident qu'à partir du moment où l'économisme est devenu la Bible, où les décisions dans les domaines monétaires et de change sont de plus en plus interdépendantes, où les moyens techniques, de transport et de communication se sont fortement développés, les ajustements ont de plus en plus tendance à s'effectuer sur le social.

Les années 80 furent celles du couple libéralisation/enfermement. Libéralisation des marchés économiques, financiers et industriels. Enfermement du social dans les dogmes économiques et la négociation sous contrainte.

À l'aube des années 90, ce couple infernal, de plus en plus distendu, est au bord de l'explosion. Deux raisons essentielles l'expliquent.

Partout le chômage s'est développé, les inégalités sociales se sont accrues. L'économie de rentiers – favorisée dans maints pays par des taux d'intérêt élevés — s'est installée, Dans nombre de pays, dont la France, la désinflation compétitive, pour l'essentiel supportée par les salariés, actifs, chômeurs et retraités, a provoqué de lourds dégâts sociaux et économiques.

Le néo-libéralisme fut le trait commun, l'économisme la référence incontournable.

L'évolution des pays de l'Est – que l'on a trop rapidement assimilée à la fin du communisme – a dilué les solidarités de fait entre les pays respectifs des deux blocs. Ainsi, l'Europe, tolérée en son temps par les États-Unis pour des raisons politiques, est actuellement considérée comme une rivale économique

En conséquence, du côté occidental, on assiste à une concurrence, parfois coopérative, entre les pays de la triade (Japon-États-Unis-Europe).

Tout ceci contribue à réactiver des volontés protectionnistes qui apparaissent à la fois comme la réaction à une internationalisation sauvage et un aveu d'impuissance à mettre en place de nouvelles règles et relations tant au plan européen qu'international.

Fondamentalement, et c'est en ce sens que nous traversons une crise, le vieux n'existe plus, il implose, et le nouveau n'est pas encore là, il n'est pas stabilisé.

Cette situation provoque l'explosion des inégalités. Tant au plan interne, qu'entre les pays, elles atteignent des proportions intolérables.

Peut-on continuer ainsi sans risques graves, y compris au plan de la paix ? Tel est un des enjeux de l'heure et une des raisons fondamentales d'agir.

Pour le syndicaliste, l'urgence se situe à trois niveaux : de plus en plus complémentaires : le national, l'européen et l'international.

Au plan interne, la priorité doit aujourd'hui aller à la consolidation des services publics et des régimes de protection sociale collective, facteur indispensable de cohésion du tissu social.

Il s'agit également d'abandonner le mythe du Dieu Entreprise pour réactiver les niveaux interprofessionnels et nationaux de négociation, une négociation qui doit à nouveau être libre.

Au plan européen, il s'agit de prendre conscience que si l'économique reste la voie prioritaire de la construction européenne, c'est l'idée européenne elle-même qui court à l'échec.

L'Europe a besoin d'exister aux plans politique et social. Considérer l'économique comme le TGV de l'Europe et le social comme le réseau secondaire, c'est favoriser le déclin du tissu social et économique, c'est accroître les inégalités sociales et géographiques.

Lutter contre le chômage, préserver la protection sociale collective, mettre en place un droit social européen, relancer réellement de manière coordonnée l'activité économique et industrielle, telles doivent être les priorités aujourd'hui. C'est l'objectif retenu par la Confédération européenne des syndicats pour sa journée d'action du 2 avril prochain dans tous les pays de la CEE.

Au plan international enfin, il est indispensable d'activer la coordination entre les grands pays industrialisés et de prendre sérieusement en considération la situation des pays de l'Est et des pays en voie de développement.

Cela passe par l'introduction de clauses sociales dans les grands accords internationaux comme le GATT, par la nécessité pour les organismes comme le Fonds monétaire international de prendre en compte la situation sociale lors des programmes élaborés dans les pays en voie de développement.

Ces clauses sociales doivent en particulier comprendre le respect des normes internationales du travail, qu'il s'agisse de la liberté syndicale, du droit de négociation, ou encore de la protection des enfants.

Les pays en voie de développement ont besoin de la croissance des pays industrialisés, et réciproquement.

Il faut non seulement dénoncer la mécanique globale de régression sociale tous azimuts mais exiger son inversion. D'où l'idée d'imposer le respect des normes internationales au travail et de réexaminer les modalités de fixation du prix des matières premières.

Il n'y a pas d'autre voie pour enclencher un processus de croissance mondiale au bénéfice des populations.

Complémentairement, il faut réactiver le poids et le rôle du Bureau international du travail.

Sous l'emprise de la mode précitée des années 80 ce dernier a en effet eu tendance, sous la pression des gouvernements et des employeurs, à trop tenir compte, lui aussi, des "contraintes économiques".

Les enjeux des années à venir sont essentiels. Ils peuvent se résumer en une formule, qui est la devise de la CISL : Pain, Paix, Liberté, plus que jamais d'actualité.

Des signes encourageants se font jour.

Il en est ainsi quand on voit de plus en plus le philosophe détrôner l'économiste.

Quand certains responsables internationaux, le Président de la BERD par exemple, posent clairement le problème de la situation des pays de l'Est.

Mais aussi lorsque les 35 organisations syndicales, membres de la Confédération européenne des syndicats, décident d'agir le même jour dans toute l'Europe.

Il est maintenant indispensable que les pouvoirs publics, au plan national et international, agissent et se rappellent que croire au seul marché c'est ne pas voir plus loin que le bout de son nez, c'est agir sans objectifs de moyen et long termes, autres que la résignation à l'impuissance du politique face aux évolutions.

Mettre les calculettes au service de la volonté politique, au plan national européen et international, tel est ainsi l'enjeu des années 90 qui seront sociales ou ne seront pas.