Texte intégral
J.-M. Lefebvre : Comment s'est déroulé cette première prise de contact ?
L. Guyau : Sur la forme, tout à fait bien puisque le premier ministre, accompagné des ministres des Affaires européennes, du Budget et de l'Agriculture, nous a écoutés, a bien pris note de tout ce que nous lui avions demandé concernant la fermeté internationale et les mesures nationales à prendre pour les secteurs en crise et pour préparer l'avenir de l'agriculture. Mais bien sûr, il n'y a pas eu de décision aujourd'hui. Nous avons simplement à observer la déclaration du premier ministre jeudi et nous préparer à cette prochaine échéance de discussion avec lui le 7 mai. D'ici là, il y aura le congrès de la FNSEA, nous attendons un discours un peu plus engageant du ministre de l'Agriculture le 23 avril.
J.-M. Lefebvre : Vous avez eu l'impression d'avoir face à vous des interlocuteurs qui connaissaient particulièrement bien les dossiers ?
L. Guyau : Tout à fait, dans chacun de leur secteur, le premier ministre en particulier, qui connaît tout à fait le dossier international et déjà celui de l'agriculture, le ministre de l'Agriculture, bien sûr, qui connaît les problèmes agricoles, mais aussi M. Lamassoure qui a participé à la réunion hier et qui a, avec A. Juppé, réaffirmé la volonté, de ne pas accepter ce pré- de camp accord de Washington et qui l'ont exprimé à leurs partenaires. La balle est dans le nos partenaires européens.
J.-M. Lefebvre : La marge de manœuvre est quand même des plus limitées pour le gouvernement ?
L. Guyau : Elle n'a jamais été très large. Mais ce n'est pas parce qu'elle est limitée qu'il ne faut pas être déterminé et, je le redis, il ne faut pas accepter cet accord en l'état. Il faut le renégocier. Après quoi nous pourrons envisager la mise en place d'une véritable politique agricole communautaire. Cela n'est pas satisfaisant pour les agriculteurs aujourd'hui de voir que notre politique dépend des États-Unis. Nous avons des valeurs à défendre au niveau international. Les Américains doivent nous respecter.
J.-M. Lefebvre : Il n'est plus question de veto ?
L. Guyau : Attendez. Il y a un moment de répit d'un mois pour le gouvernement français afin de négocier avec ses partenaires européens pour savoir comment on réadapte la négociation dans le cadre du GATT. Mais je n'ai pas dit que le veto n'était plus de mesure. Si vraiment il n'y a aucune avancée du côté des autres partenaires de la communauté, nous demanderons au gouvernement français de maintenir la position de veto. Il en va de l'avenir de l'agriculture et de l'Europe.
J.-M. Lefebvre : Quelle différence faites-vous entre le nouveau gouvernement et celui qui le précédait ?
L. Guyau : Ils ont montré la détermination de vouloir faire avancer les choses au niveau international et européen et la crédibilité que le peuple français leur a donnée leur permet d'être sans doute plus respectés au niveau international.
22 avril 1993
France Inter
France Inter : Il s'agit d'un congrès important, notamment parce que vous avez un nouveau ministre.
L. Guyau : Tout à fait, mais ce qui est plus important, c'est que l'on trouve des solutions aux problèmes des agriculteurs et surtout qu'on leur redonne espoir.
France Inter : Comment allez-vous accueillir M. Puech ?
L. Guyau : Comme un apprenti, comme un ministre qui découvre son métier en lui disant clairement ce que nous attendons de lui, ce que nous sommes capables d'apporter dans la réflexion. Mais aussi qu'il transmette au gouvernement toute la détermination des agriculteurs pour que le gouvernement maintienne sa pression dans les négociations internationales. Car nous ne pouvons pas engager l'agriculture sur le renouveau s'il n'y a pas une politique définie au niveau européen, c'est-à-dire que cela passe par un affrontement avec les Américains.
France Inter : Mais votre cheval de bataille reste la réforme de la PAC ?
L. Guyau : Ça reste avant tout la résistance au GATT parce que tout le reste s'amenuise après une discussion sur la situation internationale. Bien sûr, l'adaptation de la réforme de la PAC est toujours à la pointe des discussions et sans oublier de redonner confiance par la compétitivité des exploitations sur la fiscalité, le financement et d'autres éléments dans nos exploitations propres.
France Inter : Le 10 mai prochain, les Douze doivent plancher sur le volet agricole du GATT, et vous pourrez faire part des modifications dans l'application de la nouvelle PAC.
L. Guyau : Tout à fait, et aujourd'hui le gouvernement a un délai de répit pour obtenir de la part de ses partenaires un engagement de renégociation pour le pré-accord du GATT. S'il ne l'obtenait pas, il faut absolument que le gouvernement français montre toute sa détermination pour l'agriculture française mais aussi pour l'avenir de l'Europe en refusant de continuer à négocier cet accord. Et s'il le faut, utiliser le droit de veto. C'est sauver l'Europe que de résister.
France Inter : Vous avez déjà vu le Premier ministre, avez-vous le sentiment d'avoir été compris et a- t-il une marge suffisante de manœuvre ?
L. Guyau : Nous avons été entendus par le Premier ministre et j'espère aussi qu'il a pu comprendre tout l'intérêt que nous portions à l'agriculture mais aussi à toute la construction européenne. Maintenant, la négociation se fait avec les partenaires européens. Le gouvernement français a trois possibilités : ou il a convaincu tous ses partenaires de rediscuter de cette négociation internationale et à ce moment-là on continue mais on est vigilant ; ou les partenaires ne veulent pas du tout de renégociation et là, la France doit être intransigeante et remettre tout en cause, et la troisième possibilité peut être aussi qu'il y ait un moment de grâce encore renouvelé compte tenu des problèmes extérieurs tels que la Bosnie ou ailleurs, mais ça c'est de la politique internationale sur laquelle je ne m'étendrai pas.
France Inter : Mais le Premier ministre a demandé des sacrifices à tous les Français, ce qui ne va peut- être pas dans le sens de certaines de vos demandes ?
L. Guyau : Nous sommes également prêts à faire des sacrifices pour relancer l'économie, mais ce dont on parle aujourd'hui au niveau de la PAC et du GATT, ce ne sont pas des sacrifices, c'est l'existence même de toute une agriculture, de toute une économie et l'existence même de l'Europe à travers le monde. Est-ce que l'Europe veut exister dans le concert international de l'alimentation, ou est-ce qu'elle plie le genou devant les Américains en permanence ? Je crois que c'est un grand enjeu pour la construction européenne aujourd'hui.
France Inter : On dit que vous abandonneriez la revendication d'une politique unique pour tous les agriculteurs, vous pouvez nous expliquer ?
L. Guyau : Nous avons dit que nous ne pouvions pas accepter un type d'agriculture qui soit complètement libéral ou complètement administré. Nous sommes pour une agriculture où les agriculteurs restent responsables de leur exploitation, de leurs revenus et de leur environnement mais aussi d'un partenariat avec un contrat réel avec la nation. Et je crois que l'aspect de savoir s'il y a des agriculteurs qui sont dans un style ou dans l'autre, est dépassé. Il y a maintenant 30 ans qu'on en parle, il y a des agriculteurs dans des régions qui ont besoin de soutien supplémentaire avec une activité économique directe ou indirecte, c'est-à-dire de production et de service et puis d'autres qui doivent produire pour d'autres débouchés, y compris à l'extérieur, mais tout cela c'est l'agriculture française. Et il y a un soutien commun du congrès de la FNSEA.
France Inter : J'ai entendu certains de vos membres dire qu'ils souhaitaient arrêter les actions telles que vous les aviez menées jusqu'à présent. Alors êtes-vous devenus un peu plus sages, plus responsables, plus insérés ?
L. Guyau : Les responsables agricoles sont des gens pragmatiques parce qu'ils savent que dans leur exploitation, lorsqu'ils sont agriculteurs, ils doivent semer pour récolter et que s'il faut défendre le conjoncturel en permanence, il faut aussi préparer l'avenir. Nous ne voulons pas être des agriculteurs enfermés dans un ghetto, nous sommes Français comme tout le monde qui avons des responsabilités économiques. Nous avons fait comme M. Jourdain sans le savoir à certains moments, concernant l'entretien des paysages. Cet entretien est un service rendu à l'ensemble de la nation, nous voulons contribuer à le faire. Nous redéfinissons peut-être un peu le rôle de l'agriculteur mais nous voulons surtout avoir notre responsabilité dans tout cela et que l'on prenne en compte cette responsabilité.
France Inter : On en viendrait tout de même à deux vitesses de l'agriculture, la culture à l'américaine et celle à l'allemande ?
L. Guyau : Pas du tout, et je crois qu'on ne peut pas s'immiscer dans ce débat américain et allemand puisque nous avons un territoire et une culture française qui est totalement différente et que nous devons trouver ce juste milieu dans le cadre de la solidarité comme nous l'avons fait par le passé pour que les agriculteurs trouvent leur revenu au maximum dans leur acte de production, où qu'ils soient. Après, des rectifications peuvent être faites, ou des soutiens orientés en zone de montagne ou zone difficile, qui peuvent être mis en place. Mais avant tout, c'est l'acte de production qui doit déterminer le revenu de tous les agriculteurs français.