Texte intégral
Le président de l'OM : "C'est de la manipulation"
Le Parisien : Avez-vous rencontré Jean-Jacques Eydelie après son retour en France, comme il l'affirme ?
Bernard Tapie : Eydelie a je crois, rencontré toutes les autorités du football en France, sans exception. Moi j'ai rencontré mon, ancien joueur en présence de quatre personnes. Le pauvre, il est à la rue, il n'a plus un rond et il réclame les sommes qui lui sont dues. Je ne peux pas les lui donner comme cela. Je lui avais dit que mon avocat allait rencontrer le sien et qu'ils devaient se débrouiller ensemble. Et c'est ce qui s'est passé. Le processus entre M. Debacker et l'avocat d'Eydelie a été engagé. Quant à Eydelie il m'a annoncé qu'il ne voulait plus entendre parler de la France me laissant sous-entendre qu'il souhaitait partir à l'étranger. Alors nous avons évoqué le problème de son contrat que je n'ai pas voulu lui renouveler. Mais si demain il récupère sa licence, je lui confirmerai son contrat. Sauf si c'est dans trois ans car il sera trop vieux.
Le Parisien : Dans quelles conditions cette rencontre s'est-elle produite ?
Bernard Tapie : Quand son homme d'affaires (NDLR : Raphaël Santos) est arrivé, il n'était pas prévu qu'Eydelie soit avec lui. Et Eydelie ne savait pas qu'il venait chez moi. Quand j'ai vu arriver à mon domicile les hommes d'affaires, le chauffeur et Eydelie c'était une surprise plutôt agréable. Mais j'ai eu l'impression, à ce moment, qu'il n'était pas plus au courant que moi du fait que, nous devions nous rencontrer. À ce moment d'ailleurs je ne savais pas qu'il n'avait pas le droit de me voir. Je ne l'ai appris qu'après.
Le Parisien : Eydelie aurait déclaré au juge que vous lui avez proposé de l'argent en échange d'un retour sur son témoignage.
Bernard Tapie : Eydelie n'a, je crois, jamais dit cela. À aucun moment il n'aurait dit que je lui avais proposé un tel marché ou qu'il m'avait proposé quelque chose de ce type. On n'a pas réussi à lui faire dire cela, bien qu'il ait été menacé de retourner en prison parce qu'il m'avait vu, contrairement à ce qu'impose le contrôle judiciaire. De toute façon cette histoire risque de se retourner contre celui qui l'a rendue publique car tenter d'obtenir des aveux de quelqu'un en le menaçant à nouveau de le mettre en prison, je ne suis pas sûr que cela n'alourdisse pas un dossier déjà très, très pâteux.
Le Parisien : Vous critiquez l'instruction ?
Bernard Tapie : On est bien dans une juridiction exceptionnelle. Il n'y a pas une seule mise en examen dans cette partie de l'affaire et donc personne ne devrait savoir ce qui se passe chez le juge. Mais, ça m'écœure, c'est tout simplement de la manipulation.
9 octobre 1993
Le Quotidien de Paris
Tapie : Mes vérités
Dans un entretien au "Quotidien de Paris", le patron de l'OM, confronté depuis plusieurs semaines à une série d'affaires délicates et qui sera, dimanche sur France 2, l'invité de l'Heure de vérité, fait le point sur les prochaines européennes, la candidature de Bernard Kouchner, les comptes de son club, ses relations avec le président, Robert Vigouroux, Jacques Mellick, le juge Beffy et Éric de Montgolfier.
Le Quotidien de Paris : Parlons d'abord politique : êtes-vous toujours candidat, tête de liste du Mouvement des radicaux de gauche, aux élections européennes ?
Bernard Tapie : Pour l'instant, on a fait de moi un candidat, mais je n'ai jamais personnellement confirmé que je l'étais. Si le MRG change d'avis, quelle que soit la raison, je ne serais plus candidat. S'il confirme qu'il souhaite que je sois candidat, je le serais. Cependant, pour moi, être candidat ne veut strictement rien dire à moins que ce ne soit pour matérialiser une étape dans une carrière personnelle, ou concrétiser une relation avec un parti dans lequel on est nouveau, ou encore pour avoir l'audience nécessaire pour affirmer, démontrer, argumenter les idées que l'on défend. Les élections sont les seuls points de repère authentiques qu'on ait : les sondages ne sont jamais que des manifestations d'humeur. J'y suis habitué : il y a toujours tellement d'écart entre mes sondages et la réalité que je les relativise beaucoup.
Le Quotidien de Paris : Il n'existe donc aucune ombre dans vos relations avec le MRG ?
Bernard Tapie : Non…
Le Quotidien de Paris : Bernard Kouchner a annoncé la constitution de sa propre liste pour les européennes. Comment vous situez-vous par rapport à lui ? Etes-vous d'accord avec ce qu'il a dit ?
Bernard Tapie : En général je suis toujours très proche de ce qu'il dit parce que je ressens pas mal de choses comme lui.
Le Quotidien de Paris : Éventuellement vous pourriez-vous présenter ensemble aux Européennes ?
Bernard Tapie : Je ne crois pas. Il a une originalité, une légitimité, un parcours, un vécu qui ne sont pas du tout les miens. De plus, fondamentalement, politiquement nous ne sommes pas d'accord. Il est plus sage, moins turbulent.
Le Quotidien de Paris : Politiquement, quelles sont vos différences ?
Bernard Tapie : Moi, je ne ferai pas de deal, quel qu'il soit, jamais, avec l'UDF et le RPR. Il n'y a rien qui puisse me faire changer d'avis. Et pas que je suis sectaire. Ça n'a rien à voir avec la fréquentation des hommes il se trouve que je suis plus "pote" avec des hommes de droite qu'avec des hommes de gauche. Mais je ne peux pas passer d'accord avec le RPR et l'UDF, parce qu'ils ne l'attendent pas. De mon côté, je ne l'attends pas non plus. Kouchner, lui, est flou là-dessus… En revanche, il se rend compte que l'UDF et le RPR sont plutôt comme moi sur cette question : ce ne sont pas les gesticulations ni les appels du pied, si courtois soient-ils, qui donnent envie au RPR ou à l'UDF de faire des deals avec des gens qui ne sont pas de leur famille. Donc, avec Kouchner, on est politiquement très différents. Et il a un avantage sur moi, c'est qu'il est parfait : il a une image parfaite et pas moi. Je mesure tout ce qu'il m'apporterait, mais…
Le Quotidien de Paris : Michel Rocard est passé à la Marche du siècle. L'avez-vous regardé ?
Bernard Tapie : Non. Je ne regarde jamais Rocard à la télévision. Il est meilleur quand il est nature.
Le Quotidien de Paris : On vous décrit souvent comme le "protégé du président" …
Bernard Tapie : Je crois que peu de choses épatent le président. Si vous sortez major de l'ENA, il trouve ça bien, mais ça ne l'épate pas. Par contre, faire passer dans les Bouches-du-Rhône la droite de 40 à 25 % et placer ma liste, qui était située à gauche, devant la droite dans ce département, au moment où je l'ai fait, c'est-à-dire en 1992 pour les régionales… ça, ça l'épate.
Le Quotidien de Paris : Il vous l'a dit ?
Bernard Tapie : Oui. Il estime que vous n'avez une valeur politique que par une élection. Pour lui, la légitimité d'un homme politique, ce qui lui permet de revendiquer cette fonction, ce n'est pas la cote d'amour des médias. Et quand les journalistes très spécialisés, qui donnent des satisfécits comme on donnait les bons points à l'école, trouvaient incongru, déplacé que je sois ministre, il estimait, lui, que j'avais fait trois fois de suite ce qu'on peut appeler une grande performance politique. Dans mon face à face avec Le Pen, dans ma première législative que je gagne alors qu'elle était totalement ingagnable à gauche, et dans les régionales. Et pour lui, un homme qui fait ce parcours-là a le droit d'être considéré comme un ministre potentiel, autant qu'un mec qui a traîné son cul dans les cabinets depuis qu'il a vingt-trois ans.
Le Quotidien de Paris : Vous l'aviez vu avant de devenir ministre ?
Bernard Tapie : Deux fois avant, et je ne fais pas partie des privilégiés – malheureusement, je le regrette – qui ont le droit d'aller dans sa maison le week-end.
Le Quotidien de Paris : Quels sont vos derniers contacts avec lui ?
Bernard Tapie : Je ne raconte jamais ça…
Le Quotidien de Paris : Quel bilan faites-vous, justement, de votre passage à la Ville ?
Bernard Tapie : Demandez à Simone Veil et à ses services…
Le Quotidien de Paris : Avez-vous un avis sur ce qui se fait actuellement dans ce domaine ?
Bernard Tapie : Personne ne peut douter de la volonté de Simone Veil d'obtenir des résultats sur une activité qui lui tient à cœur. Mais ne pas médiatiser du tout, les actions qu'elle mène, c'est amoindrir d'au moins 50 % les mesures qui sont prises. Car les jeunes ont besoin qu'on joue sur le rationnel, mais aussi sur l'irrationnel. Ils ont besoin de mesures mais aussi d'être sûrs qu'on y pense, qu'on est alerté pour ça. Il ne faut pas passer d'un cas de figure où on ne fait rien, mais on parle à un autre où on parle mais où on ne fait rien. La difficulté est d'arriver à ce qu'on ne tente pas les jeunes de "foutre le merdier" pour être médiatisés. Ce qui a été un peu trop utilisé par eux ces dix dernières années.
Le Quotidien de Paris : À propos d'une candidature de votre part à la mairie de Marseille, vous avez expliqué dans nos colonnes que vous ne seriez candidat que si vous étiez sûr de pouvoir faire "œuvre utile". Vous en êtes toujours incertain ?
Bernard Tapie : Si on me demandait de soulever 500 kg, je ne saurais pas le faire. Il faut se mettre des limites…
Le Quotidien de Paris : Ce genre de réaction n'est-il pas contradictoire avec l'image de l'homme aimant relever les défis que vous donnez ?
Bernard Tapie : Le degré de difficulté ne constitue pas l'obstacle. L'obstacle, c'est la nature des difficultés et le niveau de vos compétences. La ville de Marseille est confrontée à des difficultés. Il faut, avant de s'engager dans la course à la mairie, s'assurer qu'on a le profil et les qualités adaptées aux besoins exprimés par cette ville. Et pas en termes de degré de difficulté.
Le Quotidien de Paris : Quels rapports entretenez-vous avec Robert Vigouroux, l'actuel maire de Marseille ?
Bernard Tapie : Ni bon, ni mauvais. Vigouroux suit son chemin. Il est maire, il a envie d'être encore maire. Quand il me considère comme l'outsider, il est féroce, hostile. Mais quand il est dans d'autres dispositions, il a de bons rapports avec moi.
Le Quotidien de Paris : Où en sont exactement les comptes de l'Olympique de Marseille ?
Bernard Tapie : Pour être d'un concret et d'une limpidité totale, la situation est la suivante : la situation comptable, la seule qui peut faire référence parce que les comptes sont arrêtés, c'est fin 1993. Le déficit, donc le trou dont on parle toujours était alors de 70 millions de francs. J'ajoute que celui-là était connu en dehors de la Coupe d'Europe. Et comme chaque année, je ne veux pas qu'il y ait de déficit, j'avais pris la décision de vendre Boksic. Mais j'avais obtenu une chose : je le vendais mais il jouait gratuitement à OM pendant une année. Je l'ai vendu 1 million de dollars, alors que je l'avais acheté moins de deux millions de dollars. Ce qui veut dire que sa vente effective permet de ramener la situation de fin juin à zéro. Je n'ai donc comme "trou" que la perte d'exploitation de l'année qui vient. Elle tournera, à 10 millions près, entre 100 et 120 millions. Pour combler, il faut vendre un ou deux joueurs, il faut céder éventuellement d'autres actifs, rechercher d'autres subventions. C'est une situation qui n'est pas confortable, c'est vrai. J'aurais préféré faire une Coupe d'Europe car alors je n'aurais pas eu de déficit. De même, si on m'avait dit, dès le mois de juin qu'il n'y aurait pas de Coupe, je n'en serais pas là non plus.
Le Quotidien de Paris : Certains se disent prêts à prendre le relais à la tête de l'OM…
Bernard Tapie : J'entends beaucoup de gens qui sont prêts à me remplacer. Mais il n'y en a pas un qui veuille mettre l'argent.
Le Quotidien de Paris : Dans l'affaire OM-VA, les liens que vous aviez avec Jacques Mellick n'ont-ils pas joué contre vous ?
Bernard Tapie : Si vous regardez bien dans l'histoire vous vous apercevrez d'abord que Mellick n'avait pas de relations assez personnelles avec moi pour prendre le risque de me servir de faux alibi. Car pour faire un faux alibi, il faut quand même qu'il y ait de vrais liens. Mellick, j'avais dû le voir cinq fois dans ma vie. Il est un des rares que je ne suis jamais allé soutenir dans une campagne électorale. Il n'y avait donc pas de raison affective pour qu'il me serve d'alibi. Deuxièmement, ce qui s'est passé ensuite avec le juge Le Vert montre bien que lorsque Beffy a une idée en tête, il ne l'a pas ailleurs. Heureusement que le juge Le Vert n'était pas Michel Charasse, parce qu'aujourd'hui, il y aurait une affaire Charasse ! Le juge Beffy ne croit pas davantage son collègue Le Vert qu'il ne croit Mellick. Cela dit, je vous avouerai que Mellick, avec ses déclarations qui sont à géométrie très variable, n'a pas contribué à donner du crédit à cette journée du 17. C'est le moins qu'on puisse dire…
Le Quotidien de Paris : Voilà pour Mellick et Beffy. Et Montgolfier ?
Bernard Tapie : Il y a longtemps que je ne m'occupe plus de ce que fait Montgolfier. Pour une raison simple : le jour où il m'a reçu, il l'a fait parce que je l'avais demandé d'une manière naïve et authentique, il n'y avait pas d'arrière-pensée, pas d'objectif caché, sauf la décision de garder l'entrevue confidentielle. Mais l'état dans lequel se trouvait l'affaire au moment où j'y suis allé aurait dû l'amener à annuler le rendez-vous. Il l'a maintenu, de toute évidence avec beaucoup de mépris pour ce que je suis. Ce n'est pas le rôle d'un magistrat, même s'il a été mieux élevé que moi, même si on n'est pas du même milieu d'origine. Personne n'a le droit de mépriser personne.
9 octobre 1993
Le Monde
Bernard Tapie s'estime victime d'un complot
Menacé par les informations judiciaires en cours à Valenciennes dans l'affaire de l'Olympique de Marseille et à Béthune dans le dossier Testut, Bernard Tapie contre-attaque. Dans l'entretien qu'il a accordé au "Monde", il dénonce un complot dont il serait la victime, accusant notamment la droite et les rocardiens. "Plus on me tape dessus, moins l'objectif est atteint", nous a déclaré le député des Bouches-du-Rhône et président de l'OM !
Le Monde : Dans l'affaire Valenciennes-OM, les témoignages des joueurs comme divers éléments matériels établissent la réalité d'une tentative de corruption, sans que, pour autant, les responsabilités soient établies. Or, depuis le début, vous dénoncez un complot, sans répondre sur les faits. Pourquoi ?
Bernard Tapie : J'ai ma version, mais je la garde pour le tribunal, ce n'est pas ça ma priorité. Je n'ai pas rendez-vous avec l'opinion publique. Aujourd'hui, j'ai rendez-vous avec mes créanciers. J'ai des priorités sur les trois mois qui ne se situent pas dans l'envie de faire la preuve que Jean-Pierre Bernès n'a rien fait ou de vous séduire pour que vous changiez d'avis sur moi. J'ai deux éléments qui risquent d'être fatals à mon avenir et, plus, à ma raison d'être : il s'agit pour moi de sortir Testut de ses difficultés et de sauver financièrement l'Olympique de Marseille. Tout ce qui ne m'aide pas dans ces deux objectifs ne m'intéresse pas.
Je n'ai pas le même sentiment que vous, bien que je n'aie pas autant d'informations car, paradoxalement, cette affaire ne m'a pas pour l'instant mis en cause, ni de près ni de loin. Vous avez parlé de "témoignages". J'aime bien cette précision parce que certains parlent au contraire d'aveux. Cette religion de l'aveu, c'est le retour au Moyen Age ! C'est tout le problème du juge Beffy : si ce n'est pas la version de la "voix de son maître", c'est la prison ! S'il avait pu m'y mettre, pour ne pas lui avoir dit que Primorac était venu chez moi, je serais déjà sous les verrous. En fait, il n'y a qu'une seule personne qui avoue, les autres se défaussent. C'est Jean-Jacques Eydelie. Ce sont des aveux qui, en fin de compte, le dégagent, et non pas des aveux qui l'accusent. En accablant Bernès, il sort de prison et réduit ainsi son rôle à la part la plus infime : un pauvre employé sous la pression d'un employeur véreux. Quant aux autres témoins, aucun n'accuse Bernès autrement que par le crédit qui est fait à la parole d'Eydelie qui aurait dit : "Ne quittez pas, je vous passe Bernès". Je ne me fie qu'à ça pour l'instant : un homme accuse Bernès, mais quand on lui demande d'étayer son accusation par des éléments formels – la description de l'enveloppe, ses empreintes qui pourraient être dessus, – tout est faux. Les circonstances, les moyens, etc., ne correspondent pas à ce qu'avoue Eydelie. Et Eydelie, c'est le tarif minimum ! On est donc devant une vérité difficile… Françoise Sagan m'a dit tout récemment : "Tu sais pourquoi tu es dans la merde ? Parce qu'on est dans une société qui ne s'intéresse plus jamais au pourquoi mais seulement au comment". Si on commence à poser la question du pourquoi, ce dossier on ne le voit plus du tout de la même manière. Au chapitre du comment, y a ce qui est crédible et ce qui est douteux. Ce que dit Christophe Robert, par exemple, n'a aucun sens. Son histoire ne tient pas debout du début jusqu'à la fin, Jacques Glassmann, par contre, est le seul qui, avec Bernès, est resté constant. Je suis sûr qu'il ne ment pas. Parce qu'il n'a aucun intérêt à le faire et parce que son témoignage n'a pas varié d'une virgule. Je suis plus sensible aux versions qui ne changent pas dans le temps.
Le Monde : Quel est votre scénario ? Vous seriez en meilleure position si vous le donniez…
Bernard Tapie : Ma version est fondée sur le bon sens. Pourquoi Bernès aurait-il fait une chose pareille ? Ce n'est pas un abruti. Il n'a aucun intérêt personnel à le faire, il n'a pas les moyens de le faire. Il lui faudrait à la fois l'envie et l'argent. L'envie à quel titre ? Que l'OM gagne ce match, qu'elle devienne champion de France, il n'en tire ni gloire ni argent. En coupe d'Europe, c'est différent : il y a une prime de résultat, un intérêt. Bernès n'a donc aucun intérêt dans cette histoire. Par contre, je ne suis pas sûr qu'il ne soit pas capable de rendre service ou de faire plaisir. Le fin mot de l'histoire, je pense le connaître et je le dirai peut-être un jour. À Valenciennes, ils ont du mal à y arriver. Sans doute parce que De Montgolfier et Befly ne sont pas tout à fait pareils. Il y en a un, le juge Beffy, qui est axé sur son obsession et qui n'en démord pas : il veut Tapie et rien d'autre. Ce qui me laisse un espoir, c'est que le procureur est moins obsédé. Il est plus large d'esprit et je crois qu'il a envie d'aller voir un peu ailleurs en ce moment. Peut-être trouvera-t-il qui avait vraiment intérêt à cette histoire. Et si l'argent transite pour la corruption ou pour mettre Marseille en difficulté. Si je rassemblais dans un bureau tous les gens prêts à mettre 250 000 francs pour ma perte ou pour celle de mon club, il n'y aurait pas assez de place. Dans le monde du football, 250 000 francs, c'est une poignée de cerises… Vous savez le football, c'est un milieu à la fois pervers et naïf. Les seuls vrais "pros", ce sont les joueurs. Les dirigeants sont des passionnés mais ils ne gagnent pas d'argent. Et les joueurs changent de casaque tous les ans. Les dirigeants sont toujours surpris de voir le peu de tracés qu'une défaite laisse sur les joueurs alors qu'eux ils ne dorment plus pendant trois jours… S'il y a ces combinés, elles ne visent jamais à changer un résultat de match. Cela, je ne l'ai jamais vu vraiment. Le vrai problème des dirigeants, c'est d'arriver à faire 10 francs avec 5 en poche. Tous les clubs vivent au-dessus de leurs moyens, et toute l'ingéniosité des dirigeants c'est de faire des économies ou davantage de recettes.
Le Monde : Votre thèse, c'est donc celle du complot, contre vous ou contre l'OM ?
Bernard Tapie : Ce qui m'a mis la puce à l'oreille, c'est la phrase utilisée par Glassmann – "On m'a demandé de lever le pied" – qui est une phrase qu'il ne peut pas inventer et qui ne veut pas du tout dire "On te corrompt" ou on achète le match. Glassmann est stoppeur, et un stoppeur, c'est justement le type qui en principe ne lève pas le pied. Donc je crois qu'il y a une première affaire quelque part qui est plutôt un contact pour que le match se déroule sans brutalité. Le contact téléphonique devait certainement établir ça. Mais d'un autre côté, il y a un homme, Robert, qui a besoin d'argent. J'affirme qu'il y a une relation d'argent entre Robert et Eydelie où au moins le premier relance le second.
"Jacques Mellick n'est pas un ami personnel"
Le Monde : Et qui se serait mêlée à l'intervention de Bernès pour qu'il n'y ait pas de blessés durant le match ?
Bernard Tapie : Non, je ne sais pas si elle se raccroche dessus. Et la première, je ne sais pas si Bernès en est l'auteur. Et Glassmann, non plus, ne le sait pas parce qu'il ne connait pas Bernès et que c'est simplement un joueur qui lui a dit qu'il parlait à Bernès. Ce que vous ne voulez pas voir, c'est qu'il n'a été question de cette histoire qu'une fois le match terminé. Pourquoi ? Si les dirigeants de Valenciennes m'avaient dit d'emblée : il y a une tentative de corruption, elle est établie, elle est faite par un tel, le match n'aurait pas eu lieu. Rien n'est fait, rien n'est irréversible à ce moment-là. J'aurais réuni tous les acteurs et on aurait réglé ça entre nous, d'une manière ou d'une autre. Je vous jure que ça ne serait pas sorti des vestiaires. Et s'il avait fallu que je perde un point pour ça, j'aurais perdu un point. Parce que si j'avais fait match nul à Valenciennes, on n'aurait jamais, entendu parler de cette affaire…
Le Monde : Mais dans votre scénario, d'où vient l'argent qu'on a effectivement trouvé ?
Bernard Tapie : Question logique venant de vous, parce que 250 000 francs, cela doit représenter peu ou prou le salaire annuel d'un bon journaliste. Mais c'est la moitié de la, prime de match de la Coupe d'Europe…
Le Monde : À propos des accusations de Primorac sur la fameuse journée du 17 juin, comment expliquez-vous les contradictions entre l'audition de Jacques Mellick chez le juge et ses déclarations publiques ? Dans un cas, il dit vous avoir quitté vers 14 h 48, dans l'autre après 15 heures…
Bernard Tapie : J'ai entendu avec beaucoup de crainte pendant une semaine que Mellick allait changer de version. Je connais les conditions de son audition : on lui a dit qu'il allait être inéligible… Sur les horaires, je ne sais pas comment il l'a dit, ni pourquoi il l'a dit. Je ne sais qu'une chose : j'ai hâte que tous les gens qui ont participé à cette journée du 17 juin depuis 10 heures du matin jusqu'à 16 heures, et ça en fait du monde, soient confrontés, tous ensemble. Mellick peut dire quoi que ce soit, mais il ne peut pas dire qu'il est parti à 14 h 45 parce que c'est l'heure à laquelle je suis arrivé. J'étais avant à TF1 et il y a dix journalistes qui pourront témoigner qu'ils m'ont quitté entre 14 h 25 et 14 h 30. Donc je ne pouvais pas être à mon bureau avant 14 h 40, dans le meilleur des cas. Alors, si Mellick était parti à 14 h 45, on se serait juste dit bonjour et au revoir…
Le Monde : Pourquoi avoir attendu plusieurs semaines pour révéler ce rendez-vous avec M. Mellick ?
Bernard Tapie : Ce n'était pas à moi de dire que Mellick était là. Si vous avez un témoin qui est un employé de bureau, vous le dites. Mais s'il s'agit d'un ancien ministre, je ne vais pas lui imposer de me servir d'alibi. Il savait que j'étais préoccupé, et il ne bougeait pas. Et s'il n'avait pas bougé, je vous certifie que je ne l'aurais jamais désigné. Mais j'étais certain que Mellick allait parler et il l'a fait ! Je n'avais pas à le désigner. Mellick, c'était la cerise sur le gâteau. Vous savez, je ne l'ai vu physiquement que cinq fois dans ma vie. Ce n'est pas un ami personnel. Aucune manifestation politique ne nous a réuni l'un et l'autre. On ne m'a jamais vu associé à lui. Et quant à Testut, qui est installé à Béthune, je n'y suis pas pour lui faire plaisir. Mais je le respecte et l'admire énormément.
Le Monde : Quel est le déficit exact de l'OM ? Certains parlent de 400 millions…
Bernard Tapie : Ce sont des menteurs. J'ai sous mes yeux le bilan financier de l'OM arrêté à fin juin. Le déficit est exactement de 66 391 034,27 francs. Mais il reste maintenant la saison à faire qui va créer un déficit de l'ordre de 70 à 80 millions supplémentaires. Ce qui veut dire que, fin juin 1994, s'ajoutera un déficit d'exploitation, compensé par la réalisation de certains actifs.
Le Monde : Mais, dans la situation actuelle, vous ne pourrez pas vendre les joueurs au meilleur prix…
Bernard Tapie : Je ne suis pas à l'agonie. Les salaires, je les paie, aux échéances prévues. Les joueurs seront vendus au prix que je veux, et pas plus bas.
Le Monde : L'autre dossier qui vous menace aujourd'hui, c'est celui de Testut et de Trayvou. Votre principal collaborateur, Elie Fellous, y est mis en examen…
Bernard Tapie : C'est terrible. Je suis réellement dans la ligne de mire.
"La bataille de Marseille est déclarée"
Le Monde : Pourquoi ?
Bernard Tapie : Je sens que la bataille de Marseille est déclarée. Pratiquement toutes les personnes qui ont été mises en garde à vue vous diront que les mêmes formules – "Tapie, on va le crever", "Il n'aura jamais Marseille", "Il sera cuit avant" – ont été à chaque fois utilisées. Ce n'est peut-être pas un hasard. Il n'y a pas que la droite qui est concernée. Certains socialistes aussi, en particulier les rocardiens. Leur analyse, qui, selon moi, n'a pas de sens, est que je risque de faire de bons scores à leur détriment. Leur réseau de nuisance, je le ressens particulièrement dans de nombreuses rédactions… Leur thème favori, c'est la lutte des purs contre les impurs. Bernard Tapie, ce n'est pas la gauche ! Et le couplet favori, c'est : Bernard Tapie est le symbole des années 80, sous-entendu les années décadentes.
Le Monde : Mais vous ne pouvez quand même pas répondre toujours sur le thème du complot. C'est un peu facile, non ?
Bernard Tapie : Complot ? Si vous pensez que constater que les médias ont donné plus d'importances à l'affaire OM-Valenciennes qu'à la guerre du Golfe, c'est de la parano, libre à vous.
Le Monde : Pour Testut, là encore. Il y a des faits : le financement d'une partie de la campagne de votre liste Energie sud, le transfert d'un joueur payé sur les fonds de l'entreprise…
Bernard Tapie : J'espère que vous n'y avez pas cru. J'aurais honte d'avoir pris un franc à Testut pour financer l'achat d'un joueur. Je ne me regarderais plus dans la glace. Avant que je renonce à aider Testut, il faudra que je n'aie plus un sou en poche, plus de bateau, plus de maisons, plus de tableaux, plus de meubles ! Il n'y a pas que des points d'honneur dans ma carrière, mais j'en ai au moins un : aucune des sociétés que j'ai reprises n'a ensuite connu la faillite avant ou après mon départ. Je ne ferai jamais ce que j'ai vu faire par tant d'autres toute ma vie : la boîte qui meurt les créanciers impayés, le personnel au chômage, et le propriétaire qui garde son train de vie. Sur Testut, nous nous battrons. Nous allons faire un effort financier total de Bernard Tapie Finance de 200 millions de francs. Cette affaire qui ne supportait plus ses frais financiers se trouvera ainsi très largement bénéficiaire et a toutes les capacités pour s'assurer un brillant avenir. Les magistrats de Béthune nous ont imposé de faire un effort, il faut reconnaitre qu'ils ont eu raison.
Le Monde : Restent néanmoins les aspects pénaux de l'affaire Testut…
Bernard Tapie : On encourage les gens à être complices de malversations. Quand Fellous découvre que le directeur-général de Testut, Bruno Flocco, met la main dans la caisse, il a le choix entre deux attitudes. On écrase le coup, on arrange ça entre nous, mais, lui, ce n'est pas son genre. Il a décidé de saisir la justice malgré les menaces et le chantage de Flocco. J'ai aujourd'hui l'impression qu'en fait les magistrats donnent raison à Flocco car, quelles que soient les erreurs administratives, comptables financières, que nous avons pu faire ou fait faire, Elie Fellous n'a jamais détourné un centime en sa faveur personnelle. Et tout ce qu'il a fait, il l'a toujours fait de bonne foi dans l'intérêt de l'entreprise. Sa carrière exemplaire et sans tâche plaide en sa faveur.
"La France est un pays trop conformiste"
Le Monde : Vos mésaventures actuelles n'ont-elles pas pour cause le mélange des genres qui est le vôtre, entre le politique, l'argent, les médias, le sport ?
Bernard Tapie : Peut-être. C'est une critique qu'on me fait alors que c'est pourtant ma vraie originalité. C'est dommage et cela montre que la France est un pays trop conformiste, trop immobiliste, avec des cloisons hermétiques, infranchissables. Il est pourtant enrichissant de connaître toujours davantage et de fréquenter des milieux très différents. Les institutions n'aiment pas les gens différents, ceux qui font autrement. J'ai par ailleurs le défaut de ne jamais m'intéresser à ce que les relais d'opinion vont dire. Mais je ne changerai pas. Je ne pense pas que ceux qui votent pour moi seront en désaccord. Je suis né dans les banlieues, et vous ne pouvez pas devenir ce que je suis devenu en faisant le même parcours que mon fils. Il a fait le lycée Janson-de-Sailly, il prépare HEC, c'est un môme bien, bien sous tous rapports, comme on dit. Moi, à son âge, "j'empruntais" des mobylettes et, à dix-huit ans, j'avais cinq chances sur dix que mon destin bascule du mauvais côté. Mon fils manquerait plus que ça ! Si vous attendez de moi que je sois un modèle pour l'humanité, vous ne l'aurez pas. Il y a heureusement des gens moins exigeants que vous. Ce sont mes positions sur l'exclusion, le racisme, le Front national, les jeunes au chômage et un peu ma volonté et mon courage qui font que certains me reconnaissent et m'apprécient. Je ne me suis jamais enrichi sur la caisse de mes entreprises, ni sous forme de salaire ni sous forme de dividende. Je me suis enrichi en cédant mes entreprises à d'autres actionnaires. En ce qui concerne la morale, qui sert de prétexte à ceux qui ne font rien pour détruire souvent ceux qui tentent de faire quelque chose, je me sens largement mieux que de nombreux élus qui s'enrichissent ou qui s'assurent un train de vie confortable grâce à leur mandat électoral. Toutes les turpitudes des hommes de gauche ne seront jamais que le quart de ce que fait la droite sans jamais se faire prendre. Mon ambition politique, c'est vraiment de faire un beau et vrai nouveau parti avec les radicaux. Et je suis sûr que nous allons y arriver. Plus on me tape dessus, moins l'objectif qu'on poursuit est atteint. Là, vous avez tout faux !