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Le Figaro : Le sommet de Tokyo doit-il être l'occasion pour l'Europe de protéger davantage ses marchés ?
Luc Guyau : L'Europe ne doit pas se fermer au commerce international. Première région commerciale au monde, elle a même le devoir d'encourager son essor. Ceux qui pensent le contraire desservent l'Europe. Ce que doit faire l'Europe, en revanche, c'est comprendre que, dans un accord commercial international, c'est elle qui apporte la plus belle dot : un marché de 320 millions de consommateurs, le plus vaste marché solvable du monde. Ce que la FNSEA demande à l'Europe, au nom des agriculteurs français, mais aussi de tous les citoyens d'Europe, c'est de se doter enfin d'une politique commerciale communautaire. En tardant encore, en continuant de brader le marché communautaire, l'Europe se rend coupable envers ses citoyens.
Le Figaro : En quoi doit consister cette politique commerciale commune ?
Luc Guyau : Son premier objectif doit être de permettre à la CEE de faire respecter ses intérêts, de faire admettre ses particularités, dont elle est fière et auxquelles il n'est pas question pour elle de renoncer : une protection sociale et des salaires de niveau élevé, ou encore une agriculture riche, variée, assurant l'entretien de l'espace et des paysages. Car notre agriculture est aussi menacée que notre protection sociale par la concurrence économique : le modèle agricole que nos partenaires nous proposent en exemple, ce sont les ranchs australiens et les mers de maïs américaines. Le Gatt fonctionne de la même manière pour l'agriculture et pour les salaires : par un alignement par le bas. Nous devons confirmer la préférence communautaire lorsqu'elle est la garantie de notre mode de vie. Le second objectif est de négocier des contreparties aux concessions commerciales européennes. Lorsque la CEE signe des accords de libre-échange, elle offre un marché solvable sans équivalent, sans frontières intérieures grâce au marché unique, lancé en 1986 et devenu réalité le 1er janvier dernier. Le libre-échange strict entre Hongkong, 6 millions de consommateurs, et la CEE, 320, c'est une fausse égalité ; c'est une escroquerie.
Le Figaro : Concrètement, quelles mesures l'Europe doit-elle prendre ?
Luc Guyau : L'Europe a d'abord besoin de dispositions juridiques qui lui permettront de répondre par une menace de riposte à toute menace de sanctions commerciales, venant notamment des États-Unis. D'ailleurs la nécessité de cet instrument de crise commence à être admise et partagée dans la Communauté. En temps plus ordinaire, la CEE doit aussi obtenir des concessions commerciales de ses partenaires et réclamer, ce qu'elle n'a jamais songé à faire, des contingents d'importation correspondant à des parts de marché dans des pays tiers. C'est une revendication courante chez les négociateurs américains. Pourquoi pas chez nous ? D'autre part, conséquence du marché unique, l'Europe doit affirmer les frontières communautaires au détriment des frontières nationales. Les quotas d'importation concédés par tel ou tel État membre ne doivent pas permettre aux pays producteurs de contourner les frontières communautaires. Le blé marocain que la France achète au titre de l'aide au développement ne doit pas échouer en Belgique.
Le Figaro : Quelles contreparties l'Europe doit-elle demander à ses partenaires lorsqu'elle leur ouvre son marché ?
Luc Guyau : Il faut assurer des flux d'échanges commerciaux à double sens. Négocier, en contrepartie de l'ouverture de nos frontières, des concessions équivalentes. Le commerce n'est pas un système à sens unique. Enfin, nous devons interdire à nos partenaires de nous faire une concurrence artificielle par le biais des dévaluations. Puisque les échanges internationaux sont facturés en dollars, les États-Unis doivent prendre des engagements envers leurs partenaires commerciaux. Aucun accord ne doit être passé au Gatt tant qu'un système monétaire international n'aura pas été recréé et la parité fixe des monnaies rétablie.