Interviews de M. Michel Rocard, premier secrétaire du PS, dans "Libération" du 12 décembre 1993 et à France 2 le 16 et article dans "Le Monde" du 19 janvier 1994, sur la révision de la loi Falloux sur le financement de l'enseignement privé et la proposition d'"états généraux" de l'enseignement.

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Intervenant(s) : 

Circonstance : Manifestation en faveur de l'enseignement public à Paris le 16 janvier 1994

Média : Libération - France 2 - Le Monde

Texte intégral

Libération : 12 décembre 1993

Libération : Pourquoi vous indigner de ce que les collectivités locales puissent financer les investissements de l'enseignement privé alors que vous leur aviez accordé, en 1984, cette possibilité pour l'enseignement agricole privé ?

Michel Rocard : C'est ce dont m'accuse François Bayrou. C'est triplement mensonger. D'abord, en 1984, j'avais commencé par faire adopter en juillet, à l'unanimité, une loi sur la rénovation de l'enseignement agricole public. Et ce n'est qu'ensuite que j'ai effectivement réglé, de nouveau, à l'unanimité, le problème du privé. Qu'ont-ils fait, eux, depuis mars, pour affirmer la primauté du public ? Strictement rien. Deuxièmement, dans ma loi, c'est l'État qui peut aider aux investissements du privé, pas les collectivités locales, justement pour éviter de décentraliser une querelle scolaire inévitable dans 22 régions, 100 départements et 36 000 communes. Troisièmement, tout cela avait été loyalement et longuement discuté avec tous les partenaires. Pour toutes ces raisons, le ministre de l'Éducation ne peut prétendre, aujourd'hui, qu'en abrogeant la loi Falloux il a fait la même chose que moi.

Libération : Cela signifie que, si l'abrogation avait été mieux négociée dans la forme, vous auriez pu donner votre accord sur le fond ?

Michel Rocard : Non, pour deux raisons au moins. D'une part prétendre qu'on respecte l'égalité en ne donnant « pas plus » au privé qu'au public c'est oublier que, de ces deux écoles, une seule est gratuite! Celle qui est payante sera donc favorisée. D'autre part, dans l'enseignement agricole, nous avions formellement exclu les subventions aux premières constructions. Ici, même pas !

Libération : L'accord Lang-Cloupet de 1992 procédait-il de la même philosophie que votre réforme de l'enseignement privé agricole ou estimez-vous, comme Lionel Jospin, qu'il introduisait déjà un déséquilibre au détriment de l'enseignement public ?

Michel Rocard : La procédure qui a permis la signature des accords Lang-Cloupet m'agrée. Elle a permis de régler les dettes de l'État et de vider des contentieux anciens, notamment au profit des enseignants du privé en réalisant la parité inscrite dans la loi Debré. Mais, à nouveau, si ces accords ont pu être signés en 1992, c'est que, depuis 1988, il y avait eu un effort sans précédent en faveur de l'enseignement public, non seulement en termes budgétaires, mais aussi sous fourme de rénovation. Là encore, la primauté du public était affirmée. C'est ce qui fait une énorme différence avec le gouvernement Balladur.

Libération : Au mois de juin, Jack Lang avait expliqué qu'il avait lui-même envisagé de réformer la loi Falloux. Qu'en pensez-vous ?

Michel Rocard : J'admets bien volontiers qu'il y avait une difficulté pour harmoniser une législation disparate, et tous les laïques responsables savaient qu'il fallait la traiter. Mais, encore une fois, la bonne méthode, c'est une négociation sincère et sérieuse, pas une mesure brutale, absurde, imposée deux fois en extrême fin de session, en malmenant l'école publique avec des méthodes de hussards.

Libération : Vous reconnaissez donc qu'il fallait faire évoluer la loi Falloux. François Bayrou n'a donc peut-être pas tort quand il traite les socialistes « d'hypocrites » ?

Michel Rocard : Est-ce parce qu'on accepte un dialogue qu'on devient hypocrite en refusant un viol ? Savez-vous qui est l'inventeur du concept de contrat qui figure dans la loi Debré ? Guy Mollet. Je soutiens que le camp laïque, avec ses hommes et ses femmes les plus responsables, a toujours combattu le sectarisme. Et ce gouvernement, qui éprouve le besoin de faire voter un texte dans des conditions acceptables, fait aujourd'hui l'inverse. Le problème n'est pas de revenir au XIXe siècle ni même dix ans en arrière. En revanche, avec la loi Balladur-Bayrou, nous allons tout droit vers un enseignement sélectif financé par des fonds publics et des fonds privés et une école qui accueille tout-le-monde, financée sur les seuls fonds publics.

Libération : Vous dénoncez le risque d'une école duale. Pensez-vous qu'en votant ce texte la majorité avait ce but à l'esprit ?

Michel Rocard : Je crois qu'il y a une tentative manifeste pour circonvenir le dispositif public d'enseignement et créer des filières latérales aussi multiples que possible. C'est peut-être une minorité à droite, mais ces forces sont très influentes et elles ont gagné. Au moment où se manifeste partout la tentation du repli sur soi, au moment où, à l'étranger, les communautés ont tendance à se fermer puis à entrer en conflit les unes avec les autres, au moment où, en France, le tissu social voit se multiplier les déchirures, l'urgence absolue n'est-elle pas au renforcement de l'école de tous, c'est-à-dire l'école qui intègre, c'est-à-dire l'école publique ? Ce n'est pas quand s'exercent partout, sous des formes variables, dont la Bosnie est aujourd'hui l'exemple extrême, des tendances à la ségrégation, qu'elle soit raciale, religieuse ou sociale, qu'il faut affaiblir cet admirable instrument d'intégration qu'est l'école publique. Le concept de laïcité est porteur de paix. Et le mettre en cause chez nous, dans la patrie de la laïcité, est gravissime.

Libération : Quand François Bayrou accuse les socialistes de « politiser » l'affaire pour se refaire une santé, là, au moins, vous pouvez lui donner raison. Le gouvernement vous a offert une formidable occasion de revenir sur le devant de la scène…

Michel Rocard : Nous ne lui avions rien demandé ! Mais il ne va pas nous demander, à nous, maintenant, de ne pas réagir ! Vous savez, l'émotion a été visible dans l'opinion. Ces manifestations du 17 décembre ont déjà été un succès spontané sans organisation réelle. Aujourd'hui, croyez-vous que la mobilisation aurait cette ampleur s'il s'agissait seulement de permettre au PS de revenir sur une scène qu'au demeurant il n'a pas quitté ? Non, c'est bien l'élan de tous ceux qui, dans ce pays, sont attachés à l'école publique. Dans les manifestations de 1984, il y avait des gens qui n'étaient pas de droite. Dimanche, je suis convaincu que défileront aussi des gens qui ne sont pas de gauche.

Libération : Si le texte est jugé conforme par les juges constitutionnels et que la mobilisation de dimanche est forte, que conseilleriez-vous alors au gouvernement de faire ?

Michel Rocard : Il pourrait demander au président de la République une seconde lecture, qui, en réalité, serait la première vraie.

Libération : Si cette loi est validée, le premier acte de la gauche de retour au pouvoir serait de l'abroger ?

Michel Rocard : De l'abroger et de négocier pour faire une loi qui règle les problèmes que la droite ne sait qu'envenimer.


France 2 : jeudi 16 décembre 1993

P. Amar : Quel est votre sentiment sur le risque de guerre scolaire ?

M. Rocard : Mon sentiment, c'est une grande tristesse. Il y a dû y avoir un coup bas qui rallume la flamme des incompréhensions et des haines et on n'avait vraiment pas besoin de cela. Un détail d'abord. Ce sont les maires, nous sommes 36 000 maires, je suis maire, qui président les commissions de sécurité. C'est sous notre responsabilité que les commissions de sécurité où le préfet et les pompiers sont représentés disent : cet établissement ne peut plus recevoir des enfants ou le peut toujours. De deux choses l'une : ou bien on vient d'accuser massivement l'essentiel des maires de France de n'avoir pas fait leur travail (on parle de la moitié des établissements) et d'être irresponsables en matière de sécurité, ou bien on se moque du monde. Et c'est plutôt la deuxième hypothèse, puisque depuis cet affolement général, il n'y a pas eu de travaux souverains, on n'a pas pris de décision urgente dans tel ou tel établissement. Problème de sécurité, bien entendu, une urgence absolue, c'est nécessaire. L'État pouvait le faire et on n'avait pas besoin de loi pour cela. Reste tout le fond du problème.

P. Amar : Si un responsable d'un établissement privé vient vous voir, vous maire de Conflans-Sainte-Honorine, et qu'il a besoin d'argent, que faites-vous ?

M. Rocard : La première chose qu'il faut savoir, c'est qu'on n'en a plus. Tout le monde en France sait que toutes les communes sont en difficulté et que la fiscalité locale a augmenté beaucoup trop. C'est d'ailleurs une des hypocrisies de ce dossier. S'il y a vraiment un problème nouveau qui est un problème de sécurité vu au niveau national, c'est tire responsabilité d'État. Aucun maire ne se permettrait de dire « non » sans regarder. S'il y a un problème de sécurité, d'abord on ferme. Ensuite on regarde et on fait ce qu'il faut. J'ai une école privée dans ma commune, elle est sous contrat avec l'État et je lui apporte conformément à la loi les éléments de subvention de fonctionnement qui sont légaux, et nous l'avons fait sans difficulté, nous avons les meilleurs rapports si vous voulez tout savoir. Elle a un problème de vétusté et nous sommes en train de chercher des solutions foncières dans le calme. Mais je veux dire une chose plus fondamentale que cela. La France a connu la guerre scolaire depuis un siècle et demain sinon davantage. Et beaucoup de haines se sont attisées et d'incompréhensions se sont répandues. Je suis un homme de la paix scolaire, je pense l'avoir montré, je déteste ces antagonismes, niais je sais de la paix scolaire une chose, c'est que pour la respecter, il faut faire avancer les décisions nécessaires dans des négociations attentives, respectueuses et discrètes. Et on ne fait passer par la loi que cc sur quoi on est tombé d'accord en négociant attentivement avec les intéressés. M. le doyen Vedel vient de dire lui-même qu'on aurait dû prendre son temps pour regarder les problèmes plus au fond.

P. Amar : Le fait que ce ne soit pas une obligation édictée aux maires et responsables des collectivités locales devrait atténuer la portée de votre critique.

M. Rocard : À la limite, c'est presque pire. Cela veut dire que dans toutes les communes où il pourrait y avoir un problème, plusieurs milliers de communes sans doute, on va s'entre-déchirer et on vient de faire de cela l'enjeu des prochaines élections municipales. Si c'est vraiment une affaire d'urgence et de sécurité, c'est une affaire d'État et d'autre part il s'agit de communes exsangues pour qui l'idée d'augmenter les impôts est intolérable.

P. Amar : Est-ce qu'il n'y a pas une contradiction entre le propos du chef du PS et le propos du maire de Conflans : comportement politique au plan national et comportement pragmatique au plan local ?

M. Rocard : Parce que nous sommes tous des pragmatiques. L'école publique vient de recevoir une gifle. Parce qu'il est fort vraisemblable que s'il faut trouver de l'argent en plus, puisqu'encore une fois les écoles sous contrat reçoivent leur subvention municipale et encore une fois je les paye, sur quelle dotation on pourrait trouver de l'argent en plus, sinon en en enlevant à l'école publique. C'est pour cela que les directeurs d'école, les instituteurs, professeurs sont furieux et se sentent indignés. Je les comprends. Demain, l'essentiel, c'est que les personnels du système éducatif ont décidé, décision syndicale, de se mettre en grève, et il y aura une courte manifestation à Paris.

P. Amar : Vous allez défiler ?

M. Rocard : Non, je suis dans l'Ariège. Mais je suis de tout cœur avec eux. La grande manifestation, elle sera pour le 16 janvier et c'est là que les forces désireuses d'établir la paix scolaire en France diront leur désaccord avec ce qui s'est voté mais surtout la manière de le faire.

P. Amar : Pensez-vous mobiliser autant de gens que l'école privée en 1984 ?

M. Rocard : Je l'espère. Il y a des problèmes. Il faut les régler par la négociation. En 1984, les deux lois touchant l'enseignement avaient été toutes les deux votées à l'unanimité des deux Assemblées au même moment. On peut donc y arriver, à condition de vouloir cette paix scolaire. Il m'est arrivé de nie demander si vraiment les évêques avaient intérêt à ce qu'il y ait un tel climat d'hostilité autour de leurs établissements. On ne travaille pas comme cela. Ce n'est pas correct.

P. Amar : Le groupe communiste demande une seconde délibération au président de la République ?

M. Rocard : C'est une idée intéressante. Je crains que la seconde délibération doive exiger la signature du Premier ministre. C'est une bonne idée si c'est possible.

P. Amar : Le consensus entre le président de la République et Premier ministre devrait-il être écorné ?

M. Rocard : C'est un gros enjeu. Manifestement, la majorité vient de faire un mauvais coup à b sélénite tes Français. Je n'aime pas du tout cette affaire. Je tiens à la paix scolaire, j'y suis attaché. Je l'ai montré. Elle fait partie de mes efforts et de nies enjeux. Mais il faut faire comprendre qu'on ne se conduit pas comme cela. Tout cela est trop grave. En plus, il y a des bêtises. Cela a été dit par le maire de Brest. Un certain nombre de ces écoles privées sont des propriétés de personnes privées. On va donc demander un impôt aux deniers publics pour aller améliorer des patrimoines privés transmissibles par héritage à des enfants privés. Étrange. D'habitude, on engage des deniers publics avec un peu plus de précaution. Mais il faut légiférer dans la paix, la tranquillité et prendre le temps de faire attention à ce qu'on fait. Ce n'est manifestement pas le cas.

P. Amar : Que pensez-vous de ce reportage sur les élections en Russie où le parti d'extrême-droite a présenté des candidats sur d'autres listes ?

M. Rocard : C'est fantastique. C'est agressivement scandaleux. C'est une dénégation de démocratie totale. Mais avant de savoir ce qu'il en est des effets quantitatifs, cette montée de l'extrême-droite reste effrayante. D'une certaine façon, je ressens en Russie ce qu'on peut découvrir sous d'autres formes en Bosnie et en Algérie. Il nous monte de partout un national-racisme qui est la force organisatrice, la force significative de toutes ces crises. Je nie demande si tout cela ne sanctionne pas l'incapacité où nous avons été de fournir un effort économique d'appui au développement suffisamment rapide.


Le Monde : 19 janvier 1994

Organisons des états généraux !

Le million de manifestants de dimanche, après l'annulation par le Conseil constitutionnel du cœur de la loi Bayrou, malgré le froid et la pluie, est un signe sans ambiguïté de la gravité de l'enjeu que représente, aujourd'hui comme hier, pour tous les Français, l'Éducation nationale. Dans un monde où les points de repère vacillent, où l'avenir apparaît à chacun et, spécialement à la jeunesse comme plus opaque et incertain que jamais, l'école, et l'ensemble du système d'enseignement, constitue, pour la société française, un des derniers points d'ancrage et de certitude.

Elle est, sans aucun doute, la colonne vertébrale de notre société et la forme concrète, pour tout citoyen, de la devise républicaine : le lieu où la liberté par le savoir, l'égalité des chances et la fraternité dans le partage des valeurs communes et intégratrices sortant de l'abstraction, prennent un visage et un corps. D'où l'immensité de la demande et des attentes : l'école cristallise l'idéal de la société juste et, naturellement, cet idéal n'étant jamais atteint, l'école est le lieu contradictoire de toutes les déceptions et de tous les espoirs.

Le Parti socialiste a la volonté de se mettre à l'écoute des attentes et des souhaits avant de formuler une politique nouvelle. Au-delà de la pétition présentée lors de la manifestation du 16 janvier, nous lançons les cahiers de l'enseignement public. Partout, nos élus et nos militants vont mettre à la disposition des participants du système d'enseignement, enseignants, parents d'élèves, lycéens et étudiants, des cahiers où ils pourront décrire leurs problèmes et exprimer leurs demandes, dire ce qui est actuellement satisfaisant et ce qui ne l'est pas. L'enseignement public a été la source des plus grands progrès pour notre société ; il doit non seulement le demeurer, mais trouver un nouvel élan. À tous, je dis : « Écrivez, votre parole ne sera pas mise sous le boisseau ! »

Ces milliers de cahiers permettront de dresser un état de l'éducation nationale, de l'expérience concrète de ceux qui y vivent et de ceux qui la font vivre. Nous les analyserons, les résumerons et nous organiserons, avec toutes celles et tous ceux qui voudront se joindre à nous et je pense naturellement, en priorité, à toutes les organisations d'enseignants, de parents d'élèves et d'étudiants et lycéens, des états généraux de l'enseignement public.

Ensuite, parce que c'est notre rôle propre, nous élaborerons un véritable programme politique pour l'éducation, refaisant, comme nous l'avions fait, de l'éducation une réelle priorité budgétaire, définissant les conditions d'une meilleure égalité des chances, il est clair que ce programme devra prendre toute sa place au cœur d'un projet d'ensemble pour la société française, qui offre un avenir à la jeunesse : formation, emploi, logement, santé et cadre de vie social. Tant il est vrai que pour instruire et éduquer, aujourd'hui, nous devons prendre les données qui viennent de la société comme point de départ des démarches éducatives.

L'école laïque, en France, c'est l'œuvre de la IIIe République, à la fin du dix-neuvième siècle. Elle a nourri le vingtième siècle français. Aujourd'hui, il est temps de recréer l'école, de lui donner la forme et les moyens nécessaires pour ouvrir le vingt et unième siècle.